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August 06 2013

Reportage photo de Larry_C._Price sur l'extraction de l'or et le travail_des_enfants The Cost of…

#Reportage #photo de #Larry_C._Price sur l’extraction de l’#or et le #travail_des_enfants
The Cost of Gold in #Burkina_Faso : Holes | Pulitzer Center
http://pulitzercenter.org/reporting/burkina-faso-mining-gold-child-labor-holes
http://pulitzercenter.org/sites/default/files/styles/slideshow/public/04-01-13/UntoldStories_Holes_Price_BurkinaFaso02.jpg
http://pulitzercenter.org/sites/default/files/styles/slideshow/public/04-01-13/UntoldStories_Holes_Price_BurkinaFaso07.jpg
http://pulitzercenter.org/sites/default/files/styles/slideshow/public/04-01-13/UntoldStories_Holes_Price_BurkinaFaso08.jpg

The Cost of Gold : Child Labor in Burkina Faso
http://pulitzercenter.org/projects/burkina-faso-gold-mines-child-labor-exploitation-poverty-migration-f

Although large foreign countries had mined Burkina Faso gold for almost half a century, it wasn’t until the famines of the 1980s forced families off their farms that artisanal or small-scale mining took root. Since then, thousands have migrated to the gold fields, abandoning their agrarian roots to toil in the small-scale mining operations that dot the countryside.

To maximize profits, entire families work. And this means putting children to work as child laborers.

August 05 2013

July 25 2013

June 28 2013

Tant qu'il y'aura des dominants et des dominés la lutte des classes aura un avenir infini... *À…

Tant qu'il y'aura des dominants et des dominés la lutte des classes aura un avenir infini...
À bientôt j'espère (1967-1968) un film de Chris Marker et Mariot Marret
http://www.youtube.com/watch?v=VVWBRpT-hRI

http://www.dvdclassik.com/critique/a-bientot-j-espere-marker-marret

Marker filme la grève dans la filature de #Rhodiaceta (groupe Rhônes-Poulenc) de #Besançon en 1967, à la demande de #Pol_Cèbe, #bibliothécaire de l'usine. Cèbe envisage un projet où les ouvriers pourraient prendre en main leur #émancipation par la #réappropriation d'une #culture détenue par la #bourgeoisie. Ses préoccupations rencontrent celles de Marker et Marret qui désirent reproduire l'#expérience du ciné-train du cinéaste #Medvedkine. En 1932, le #réalisateur russe parcourait l'U.R.S.S. à bord d'un train, filmait les ouvriers et leur montrait juste après montage dans la journée le résultat. Application des théories de #Walter_Benjamin (1), l'idée était alors de permettre aux ouvriers de se #voir au #travail, de leur #donner les #outils pour l'#améliorer, bref #construire la nouvelle Russie. La méthode est directement issue de la première période du #cinéma où des #cinéastes itinérants allaient de ville en ville filmer les sorties d'usines et montrer le soir même aux habitants le résultat. Les gens se déplaçaient en masse, heureux de se voir, de voir leurs voisins, leurs amis. Medvedkine dépasse le simple #spectacle #mercantile dans une optique #politique et #sociale, un outil de #propagande au service d'un nouvel #idéal. Marker et Marret décident donc de prolonger cette expérience. Leur idée consiste à filmer au plus près le travail des ouvriers, leur mode de vie, de manière à leur faire #appréhender leurs #spécificités, leur culture, leur mode de vie. Et leur donner les outils pour changer leur condition. Tout commence avec un appel lancé à Marker par René Berchoud, secrétaire du CCPPO (voir bonus). Il l'enjoint de venir à #Rhodia car quelque chose s'y passe d'important. Déjà en #1936, les grandes #grèves démarrèrent dans les filatures du Jura et Berchoud sent qu'il n'assiste pas seulement à une grève, mais à une prise de #conscience. Une projection de #Loin du Vietnam vient d'y être organisée, et ce pamphlet collectif a profondément marqué les ouvriers de l'usine. Pas seulement parce que c'est la première fois qu'une avant première est dédiée aux travailleurs, mais également car à travers ce travail, une idée se profile…

Marker et Marret tournent alors #A_bientôt _j'espère, dont le titre même évoque quelque chose qui prend #corps. Dans ce #reportage sur la grève de la Rhodiaceta (groupe Rhônes-Poulec), les ouvriers se livrent, peut-être pour la première fois, devant la #caméra. Leurs revendications portent non sur les #salaires, mais plus généralement sur leur #qualité de #vie, et surtout sur l'accès à une #culture qui jusqu'ici leur paraissait impossible. Des paroles qui annoncent #Mai #68. A l'origine, le mouvement naît des menaces de licenciement qui pèsent sur les 14000 ouvriers du #groupe. Les paroles des #dirigeants résonnent bizarrement dans notre #société actuelle. Ils se réfugient déjà derrière le marché commun, expliquant que les #suppressions d'#emploi ne sont pas de leur fait, mais leur sont imposées par des forces extérieures. A bientôt j'espère s'ouvre sur l'image d'ouvriers qui, Noël approchant, choisissent des sapins. C'est bien en quelque sorte la #fête qui va marquer la fin du mouvement, les ouvriers voulant, malgré tout, pouvoir offrir des cadeaux à leurs enfants. Si l'ouverture annonce la fin du film, elle enchaîne immédiatement sur un #meeting qui s'improvise sous la neige, annonçant d'emblée que malgré la fin abrupte du mouvement, il y a quelque chose qui en naît et qui se poursuivra.

#luttes_Des_classes #Usine #Taylorisme #Ouvriers#prolétariat #Capitalisme #Communisme #Culture #Peuples #Exploitation #Domination #Groupe_Medvedkine #Chris_Marker #Mario_Marret #Pol_Cèbe #Documentaire #Vidéo

October 04 2011

Ainsi vivent les Cubains

La population cubaine savait que M. Fidel Castro avait cédé la présidence du pays à son frère Raúl. Le 22 mars, elle a découvert qu'il lui avait également confié la direction du Parti communiste depuis... cinq ans. Le cadet aborde ainsi le 6e congrès du parti, prévu à la fin d'avril, en situation d'imposer son « pragmatisme » économique.

- 2011/04 / Capitalisme, Communisme, Économie, Finance, Idéologie, Monnaie, Mutation, Cuba, Socialisme, Commerce, reportage, 2011/04 - Cuba

Révolution par l'aiguille au Bangladesh

Alors que les grandes marques occidentales de vêtements s'approvisionnent dans les usines bangladaises, les ouvriers du textile multiplient grèves et manifestations pour obtenir des salaires décents.

Bicyclettes téméraires, camions chargés de ballots à l'équilibre incertain, bus débordant de passagers, motos chevauchées par des familles entières : de jour comme de nuit, la seule route reliant Dacca au nord du pays ne désemplit pas. De part et d'autre de la chaussée cabossée, femmes et jeunes filles longent la nationale 3, leur pas régulier et résigné évoquant une procession religieuse. Les files se brisent pour s'enfoncer dans les terrains vagues au milieu desquels se dressent, telles des fourmilières géantes, les usines de confection.

Chaque matin, trois millions de personnes prennent la route des quatre mille établissements de la ceinture industrielle de la capitale. Plus des trois quarts d'entre elles sont des femmes : piqueuses, tailleuses, couturières, manutentionnaires… D'un faible coût, le travail des ouvrières du Bangladesh aiguise l'appétit des grandes enseignes de la distribution et des marques de textile occidentales. Wal-Mart, H & M, Tommy Hilfiger, GAP, Levi Strauss, Zara, Carrefour, Marks & Spencer… y ont délocalisé leur production ou passent par des intermédiaires.

Caractérisé par un investissement minimal et une main-d'œuvre massive, le secteur du textile constitue l'un des piliers économiques de l'Asie. De nombreux pays de la région amorcent ainsi leur phase d'industrialisation. Le Bangladesh s'est lancé dès la fin des années 1970, avant que l'habillement ne connaisse un boom dans les années 1990. Les premières femmes à répondre à l'appel ont été les épouses divorcées ou répudiées, et les veuves. Leurs enfants sous le bras, elles ont fui la misère des zones rurales pour gagner Dacca. Précarisées et sans revenus, elles n'ont plus peur de la grogne des milieux traditionalistes, qui considèrent cet exode rural au féminin comme dangereux pour les structures d'une société patriarcale et musulmane.

Les autres ont suivi : celles qui rêvaient d'un avenir meilleur, celles qui voulaient échapper aux mariages arrangés ou offrir une éducation à leurs enfants… Les usines de confection ont ainsi participé à la restructuration de la société par l'émancipation des femmes les plus pauvres. Alors que, dans les années 1970, les ouvrières étaient mal considérées, la tendance s'est inversée : désormais, elles dictent leurs conditions pour le mariage et s'offrent leur dot.

La crise économique a frappé de plein fouet nombre de pays exportateurs de textiles d'habillement, mais le Bangladesh a su tirer son épingle du jeu. M. Zillul Hye Razi, conseiller commercial de la délégation de la Commission européenne au Bangladesh, explique que « la réaction de beaucoup d'entreprises a été de s'y implanter, car la main-d'œuvre est l'une des moins chères de la planète »

Troisième fournisseur de l'Europe en vêtements et textiles.

Le Bangladesh est le troisième pays fournisseur de l'Union européenne en textile d'habillement, après la Chine et le Vietnam, et réussit l'exploit de devancer son colossal voisin, l'Inde. Le secteur s'est développé au point de représenter 13 % du produit intérieur brut (PIB) et 80 % des exportations. Une manne pour ce petit pays oublié des dieux : la densité de population la plus élevée au monde, sur un territoire grand comme un confetti (144 000 kilomètres carrés), sans les richesses naturelles de la Birmanie voisine et s'ouvrant sur un golfe du Bengale périodiquement balayé par les cyclones. Les bouleversements environnementaux poussent à l'exode rural et à l'explosion urbaine, avec la paupérisation et l'insécurité que cela entraîne. Cerné par deux géants qui l'écrasent, l'Inde et la Chine, le Bangladesh croit peu en son avenir. Ses politiciens eux-mêmes s'enrichissent autant qu'ils le peuvent avant que le navire ne sombre : Transparency International classe le pays parmi les plus corrompus du monde (1).

L'incurie du gouvernement pèse lourdement sur les Bangladais, dont 40 % vivent sous le seuil de pauvreté — 1,25 dollar par jour —, reléguant le pays à la 146e position sur les 182 classés selon l'indice de développement humain (IDH) (2). Un profond mal-être a gagné l'ensemble de la population. En témoignent les mouvements de protestation qui secouent sporadiquement le pays. Les émeutes de la faim de 2008 restent l'un des plus marquants. Les ouvriers et ouvrières du textile — près de 40 % de la main-d'œuvre industrielle — se révoltent souvent, écœurés par la distorsion entre leurs salaires et les gains empochés par les entrepreneurs regroupés dans l'Association des fabricants et des exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA). Les dernières manifestations, amorcées en mai 2010, ont mobilisé plus de cinquante mille travailleurs. S'étalant sur de longs mois, elles continuent à faire irruption par intermittence. Systématiquement réprimées par les forces armées, elles se sont déjà traduites par des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Dès le départ, les travailleurs exigent une augmentation salariale pour obtenir 5 000 takas (51 euros) par mois contre 1 662 takas (17 euros) habituellement payés, afin de compenser l'inflation touchant les denrées de première nécessité. A titre de comparaison, au Vietnam les ouvriers gagnent au minimum 75 euros et en Inde, 112 euros (3). Les manifestants réclament en outre le respect du droit du travail : journée de repos hebdomadaire, congé maternité, juste rémunération des heures effectuées et des heures supplémentaires, respect des droits syndicaux, etc.

Reena est inquiète. Ses mains triturent le tissu coloré de sa khamiz — longue tunique portée avec un salwar, un pantalon bouffant. Elle nous a donné rendez-vous de nuit et tient à garder l'anonymat. Elle raconte : « Je travaille depuis douze ans de 8 heures du matin à minuit. Je gagne 2 600 takas par mois [à peine 27 euros] pour faire vivre mes trois filles, mes beaux-parents et mon mari, qui est sans travail régulier. Je dois verser en plus 50 takas au superviseur pour qu'il me laisse tranquille, car les postes sont très convoités. » Les horaires atteignent quatre-vingts heures par semaine, là où la loi en prévoit quarante-huit avec un jour de congé. Quand, soudain, il faut répondre aux commandes des grandes enseignes étrangères, les employés, penchés sur leurs machines, doivent accomplir jusqu'à dix-sept ou dix-neuf heures d'affilée ; ce temps supplémentaire, trop souvent non indemnisé, ne relève que rarement du volontariat.

Au début, la première ministre, Mme Hasina Wajed, a exprimé devant le Parlement sa compassion pour les travailleurs du textile, s'indignant de leur salaire « insuffisant », voire « inhumain » (4). Mais le ton s'est durci lorsque ces derniers se sont refusés à regagner leurs usines après l'annonce de l'augmentation concédée dans le cadre de l'accord du 29 juillet 2010. A la demande du patronat, elle a envoyé l'armée pour mettre fin « à l'anarchie et aux dégradations ». Les industriels rabâchent leur incapacité à satisfaire les demandes salariales, arguant que le Bangladesh ne peut offrir la même compétitivité que les autres géants du textile — le Vietnam ou la Chine — en raison d'un coût de production plus élevé : défaillances d'approvisionnement en énergie, carences d'infrastructures, notamment de transport… toutes supportées, au final, par le bas de la pyramide : les employés.

Applicable depuis le 1er novembre 2010, l'accord élaboré par un conseil officiellement constitué de représentants des salariés et des employeurs a fait passer le salaire minimum à 3 000 takas mensuels — 30 euros. Une révision pourtant loin de satisfaire les ouvriers, qui, même après cette revalorisation, restent les moins bien payés d'Asie : l'Asia Floor Wage (5) estime à 144 euros mensuels (10 000 takas) le revenu minimum vital, 5 000 takas suffisant à peine pour une personne sans charge familiale. Certains craignent par ailleurs que cette nouvelle législation ne soit pas mieux respectée que les précédentes. La grogne contre les bas salaires persiste et le sang continue à couler dans les faubourgs de Dacca : en décembre 2010, on relevait quatre morts lors de violentes manifestations.

Les ouvriers les plus mal payés
de toute l'Asie

Ni les dirigeants des grèves ni les délégués indépendants n'ont eu leur mot à dire durant les négociations : arrêtés, menacés, ils ont été écartés du dialogue avant qu'un fantoche ne les remplace. Bien que le Bangladesh ait ratifié dès 1967 la convention de 1948 sur « la liberté syndicale et la protection du droit syndical », « très rares sont les organisations de défense des travailleurs qui reçoivent l'accréditation officielle. Celles qui l'obtiennent sont de mèche avec le gouvernement et les employeurs. Quant aux autres, elles vivotent dans l'ombre, sous le terme vague d' “association de travailleurs”, et subissent un harcèlement permanent. Les travailleurs sont fermement dissuadés de les rejoindre », explique M. Faiezul Hakim, président de la Fédération syndicale du Bangladesh (BTUF). Mme Mishu Moshrefa, présidente du Forum pour l'unité des travailleurs du vêtement (GWUF) et première femme à diriger une organisation de défense des ouvrières du secteur, a été arrêtée en décembre 2010. Sa popularité exaspère le gouvernement, qui l'a déjà fait emprisonner à plusieurs reprises — en l'accusant d'entente avec un ennemi extérieur — et l'empêche de communiquer avec la presse étrangère.

Le Bangladesh vend un milliard de tee-shirts par an aux pays de l'Union européenne et leur exporte 85 % de ses produits textiles. Il a profité du système de préférences généralisées (SPG), qui donne aux pays les moins développés un accès préférentiel unilatéral — sans taxes — au marché communautaire. Pourtant, la délégation européenne, quand on l'interpelle, relativise les mauvaises conditions de travail. « Nous n'exerçons aucune pression formelle, ce serait contre-productif. Nous agissons plutôt par le biais de conseillers », se justifie M. Hye Razi. Il souligne que le secteur « a un impact économique et social énorme sur le pays, sur trois millions de travailleurs, essentiellement des femmes qui sont devenues le soutien de leurs familles restées au village. Si vous appelez l'emploi de main-d'œuvre bon marché de l'exploitation, et que vous voulez changer les choses, il ne faut pas perdre de vue le nombre de personnes qui pourraient en être affectées et perdre leur emploi ».

Les grèves répétées ont fragilisé le secteur au point de terrifier les propriétaires d'usine, car les importateurs n'hésitent pas à relocaliser une commande en cas de contrariété. La pratique du sourcing veut que les commandes soient non pas concentrées dans un seul pays, mais réparties selon les prix et les savoir-faire de plusieurs, évitant ainsi aux grandes enseignes de dépendre d'éventuels aléas de production dans l'un d'entre eux.

Pour apaiser les consommateurs occidentaux, les enseignes les plus en vue ont adopté des codes de bonne conduite. Pour Reena, ce ne sont là que de faux-semblants : « Lorsqu'un acheteur étranger visite l'usine, on doit mentir sur les heures effectuées, et les mineurs sur leur âge. Je suis obligée de signer ma fiche de paie, alors que je n'en reçois qu'une partie. Et dès que les acheteurs ont passé le coin de la rue, on nous arrache les bouteilles d'eau, qui coûtent très cher ici. » Le délégué d'Auchan Textile au Bangladesh s'est dérobé à nos questions ; de son côté, M. Hye Razi concède que « des changements impulsés par des acheteurs donneraient probablement plus d'oxygène aux employeurs et aux ouvriers ».

Surgit également l'incroyable casse-tête des sous-traitances en cascade, qui brouillent les liens entre commanditaires et ouvriers, faisant passer à la trappe l'application des codes de bonne conduite. La sécurité des ouvriers est la première à en pâtir. Chaque année, plusieurs usines sont la proie des flammes ; des drames se jouent dans des bâtiments surpeuplés et délabrés. Le dernier incendie, survenu le 14 décembre 2010 dans une usine des faubourgs de Dacca appartenant au groupe Hameen, qui sous-traite notamment pour Carrefour et H & M, a fait vingt-huit morts. Un accident loin d'être isolé, selon Mme Carole Crabbé, de Campagne Vêtements propres. Les marques, les employeurs et le gouvernement s'en rejettent mutuellement la responsabilité.

Mme Rubayat Jesmin, spécialiste des affaires économiques de la Commission européenne à Dacca, ne mâche pas ses mots : « Tout relève de la responsabilité des propriétaires d'usines, des acheteurs et, au final, des consommateurs. Quand ceux-ci achètent un sweat-shirt qui coûte 6 euros, ils doivent se douter qu'il a été fabriqué par des personnes qui travaillent dans de mauvaises conditions ! »


(1) Selon le dernier classement de l'organisation, en 2010, le Bangladesh arrive en 134e position sur 178 pays.

(2) Classement établi par le Programme des Nations unies pour le développement (chiffres de 2009).

(3) Chiffre de Campagne Vêtements propres, organisation non gouvernementale basée en Belgique.

(4) The Daily Star, Dacca, 28 juillet 2010.

(5) Association régionale réclamant des salaires décents pour les ouvriers du textile.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mai 2011.

Quand la gomme arabique fait tanguer l'Amérique

New York. A l'angle de Hanover Square et de Pearl Street, au cœur de Manhattan, se dresse une ancienne maison de négoce convertie en club d'affaires : l'India House. Au premier étage, les salons autrefois destinés aux transactions de produits acheminés des Indes ont été réaménagés en un élégant restaurant. Mais l'esprit des marchands de denrées exotiques rôde toujours en ces lieux. Oublié des lumières tamisées et des conversations, s'y niche, tel un messager de ces antiques commerces, un cabinet de curiosités. La commode en bois précieux compte une trentaine de tiroirs gorgés de ces matières premières indispensables à l'économie américaine. Le onzième, préposé aux résines, renferme un amas de granulés qu'accompagne cette mention : « gomme arabique ».

Non loin de là, à l'angle de la 14e Rue, le 4 Union Square South est l'adresse d'un supermarché de la chaîne d'alimentation bio Whole Food. Sans le savoir, les chalands y lestent leurs cabas d'infimes quantités de cette résine d'acacia. En l'absence de cet émulsifiant également connu sous le code E 414, « le colorant noir du Coca-Cola remonterait à la surface de la bouteille », explique M. Frédéric Alland, directeur de l'entreprise d'importation et de transformation de gommes Alland & Robert. « Nous ne pourrions plus boire de boissons gazeuses. »Ni consommer de confiseries et de médicaments, dont la gomme fixe l'enrobage, ni manger de yaourts, dont elle épaissit la texture, ni boire de vin, dont elle réduit l'agressivité des tanins, ni imprimer de journaux, sur lesquels elle permet de fixer l'encre.

« La plupart des gens dans le monde consomment de la gomme arabique tous les jours », explique le professeur soudanais Hassan Addel Nour. Des secteurs aussi vastes que l'industrie pharmaceutique, la cosmétique, l'alimentaire, les boissons aromatiques, le textile, l'imprimerie et l'industrie de pointe dépendent de cette manne tombée du ciel qui, selon la Bible et le Coran, permit de nourrir les Hébreux errant dans le Sinaï, et dont les Egyptiens se servaient, il y a quatre mille cinq cents ans déjà, pour coller les bandelettes de leurs momies.

Sa source : la « ceinture de la gomme arabique », un collier d'acacias reliant le Sénégal à la Somalie, enchâssé entre le Sahara et la forêt équatoriale. De gros producteurs tels le Tchad et le Nigeria ont émergé sur les marchés internationaux, mais leur dynamisme n'égale pas celui du Soudan. Exportateur de la moitié de la production mondiale et surtout de la meilleure qualité, dite Hashab, le « Pays des Noirs » est une source d'approvisionnement indispensable pour l'Occident. A tel point que, malgré un embargo draconien imposé par Washington sur le Soudan depuis 1997, le commerce de l'exsudat stratégique se poursuit, à l'insu des consommateurs américains, entre les rives de la mer Rouge et la côte Est des Etats-Unis.

« Plus les Etats-Unis nous imposent de sanctions commerciales, plus nous leur exportons de la gomme arabique », commente l'homme d'affaires soudanais Isam Siddig. Et pour cause : la résine se révèle indispensable à la fabrication des sodas. « Nous avons une morale, mais ne nous privez pas de notre Coca-Cola ! », résume un spécialiste américain du Soudan. Ce talon d'Achille de la politique étrangère américaine au Soudan, le quotidien Washington Post le qualifie de soda pop diplomacy (« diplomatie du soda »), cependant que, conscient de cette ascendance, l'ancien condominium anglo-égyptien rêve de s'allier avec le Tchad et le Nigeria pour créer une OPEP de la gomme, en référence à l'Organisation des pays exportateurs de pétrole. En réponse aux condamnations américaines des massacres perpétrés au Darfour, l'ancien ambassadeur du Soudan à Washington, M. John Ukec Lueth, a même menacé en 2007, tout en agitant une bouteille de Coca-Cola devant un parterre de journalistes médusés, de couper le robinet des exportations de gomme. Une « guerre des sodas » potentiellement désastreuse pour l'industrie des boissons gazeuses, pilier de l'American way of life.

A dix mille kilomètres de New York, aux confluents de l'Afrique noire et du monde arabe, Khartoum, avec ses six millions d'habitants, étend ses tentacules autour des méandres du Nil Bleu et du Nil Blanc. En ce mois de mars, le trafic de la capitale soudanaise est congestionné par les flots de rickshaws sans âge et de Hummer rutilants. Cabrées sous un soleil cloué au zénith, des forêts d'immeubles, de grues et de minarets bravent les alternances de brumes de sable et de chaleur. Reclus dans l'ombre de leurs échoppes, les marchands d'épices et de sésame résistent stoïquement aux humeurs de la saison sèche. La période coïncide avec la récolte de la gomme, quatrième produit agricole du pays et objet de fierté nationale. « Le Soudan sans la gomme, ce n'est même pas concevable ! », s'exclame un négociant. « C'est l'or du Soudan, ajoute, lyrique, son confrère Momen Salih. Nous y tenons bien plus qu'au pétrole ! »

« Nous n'acceptons que des espèces »

Pour se joindre aux six millions de fermiers qui travaillent dans les immensités piquetées d'acacias du Kordofan et du Darfour, il faut rouler huit cents kilomètres plein ouest sur une route rectiligne qui sectionne la savane en deux immensités jumelles. Les abords se peuplent de huttes sporadiques et la chaussée de cavaliers solitaires. Des camions multicolores chargés de vivres et d'hommes se mêlent aux chameaux égarés. La terre devient rouge. Des baobabs dressent leurs silhouettes au-dessus de l'horizon désertique. Au bout de l'asphalte, la bourgade d'Al-Nouhoud est la capitale soudanaise de la gomme arabique.

Fermiers et négociants y œuvrent à extraire et commercialiser la substantifique sève. « Ici, l'acacia, c'est la vie ! », confie M. Ajab Aldoor. Depuis quarante ans, ce père de cinq enfants, l'allure svelte et le regard humble, reproduit à l'aide d'une machette les gestes que l'on se transmet de père en fils. La fin de l'après-midi est le moment idéal pour saigner l'écorce des acacias. Quinze jours plus tard, des coulées de résine s'échappent des entailles et forment de petites boules visqueuses.

Comme des millions d'agriculteurs, M. Aldoor ignore tout de l'usage final de la sève. Vendue pour une poignée de livres soudanaises au négociant local, nettoyée de ses impuretés, séchée puis concassée, la gomme est ensuite convoyée dans des sacs de jute vers l'agglomération d'Al-Obeid pour y être vendue aux enchères. Il lui faut encore parcourir deux mille kilomètres à destination de Port-Soudan, sur les rives de la mer Rouge, où elle est chargée dans des conteneurs à destination d'usines de transformation occidentales. Atomisé et traité, le produit fini s'apparente à une fine poudre blanche que l'on réexpédie aux quatre coins du monde.

En 2011, les commerçants de gomme arabique sont optimistes : stimulée par la croissance des pays émergents, la demande mondiale a été multipliée par deux depuis 1985 ; elle progresse à un rythme annuel de 3 %. « La principale source de croissance se trouve dans les sodas, les boissons vitaminées et les compléments alimentaires », observe M. Paul Flowerman, président de la société de négoce PL Thomas. « Tout joue en faveur d'un retour à la gomme naturelle », analyse M. Thomas-Yves Couteaudier, auteur d'une étude de marché pour la Banque mondiale. « D'autant que l'Occident ne jure que par le bio », renchérit M. Salih. La sève d'acacia, rappelle-t-il, rapporte 40 millions de dollars par an à son pays. « En plus, nous produisons la meilleure gomme du monde ! » Ainsi va le monde merveilleux de la gomme arabique…

C'est oublier que le Soudan est un Etat mis au ban des nations, inscrit sur toutes les listes noires de la diplomatie mondiale. La paranoïa du régime militaire transpire des rues de Khartoum, inondées de pancartes à l'effigie du général Omar Al-Bachir. Policiers et militaires sont déployés aux abords des bâtiments et ponts stratégiques. Une photographie peut valoir à un journaliste étranger une arrestation en bonne et due forme. Sur fond de boom pétrolier, Khartoum s'ouvre sur l'extérieur : aux côtés de la China National Petroleum Corporation, des groupes malaisiens et indiens se partagent l'extraction quotidienne de cinq cent mille barils. Mais nulle trace de pétrolier occidental depuis que le canadien Talisman Energy s'est retiré en 2002. Dans les restaurants de la capitale où s'attablent Chinois et Libyens, Américains et Européens se font rares... A l'hôtel Coral, les serveurs opposent à tout paiement par carte bancaire cette invariable fin de non-recevoir : « Nous n'acceptons que des espèces, monsieur. Nous sommes soumis à un embargo américain. »

C'est à Washington qu'il faut chercher les explications à ce blocus commercial. En ce mois de décembre, les artères reliant les clochers de l'université de Georgetown au dôme du Congrès paraissent engourdies par les chutes de neige. Les flots du Potomac semblent figés sous une fine banquise qu'éclaire une lumière glacée. Mais pour les lobbyistes, diplomates, journalistes et politiciens qui scrutent l'imminent référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan, l'ébullition est à son comble. La tenue pacifique du scrutin pourrait en effet signer la fin du long hiver diplomatique que connaissent les relations américano-soudanaises.

Nul doute que M. Ted Dagne, dans son bureau sans fenêtres du Capitole, suit la situation de près. Depuis vingt ans, ce spécialiste de la Corne de l'Afrique rattaché au service de recherches du Congrès est considéré comme l'un des cerveaux de la politique étrangère américaine envers Khartoum. Les relations entre les deux pays se sont dégradées à la suite du coup d'Etat de M. Al-Bachir en 1989, mais « c'est à partir de 1992 que l'exécutif américain a vraiment commencé à s'intéresser au Soudan », rappelle M. Dagne. Comment ? A cette époque, le pays était perçu comme promouvant l'islamisme radical, matant dans le sang la rébellion des Nuba et abritant sur son sol les terroristes Carlos et Oussama Ben Laden.

M. Dagne affirme avoir alors constitué, avec huit hauts fonctionnaires et politiciens alarmés par les agissements de Khartoum, un discret réseau, The Council (le Conseil). Dès le début des années 1990, ce lobby informel œuvrait en faveur d'un durcissement progressif de l'attitude américaine envers le Pays des Noirs. Les vœux de M. Dagne sont exaucés en 1993, lorsque l'implication de cinq citoyens soudanais dans le premier attentat contre le World Trade Center conduit l'administration Clinton à inscrire le Soudan sur la liste des Etats soutenant le terrorisme. Au même moment, les velléités irrédentistes des rebelles sudistes, relayées par M. Dagne, bénéficiaient de l'attention d'élus influents, matérialisée par une aide financière et logistique.

En 1997, les « faucons » Susan Rice et John Prendergast, respectivement assistante du secrétaire d'Etat pour les affaires africaines et spécialiste de l'Afrique de l'Est au sein du Conseil national de sécurité, prennent le parti de la confrontation avec le Soudan. Constatant « une menace inhabituelle et extraordinaire à la sécurité intérieure et à la politique étrangère des Etats-Unis », le président William Clinton signe le 3 novembre 1997 l'Executive Order 13067, entérinant de vastes sanctions commerciales.

Les relations entre les deux Etats se détériorent au cours de la décennie suivante : les trois cent mille morts et deux millions de réfugiés au Darfour conduisent M. George W. Bush à imposer de nouvelles sanctions, prorogées par M. Barack Obama. Gel des avoirs soudanais localisés sur le territoire américain, interdiction d'importer et d'exporter tout bien ou service depuis ou vers le Soudan, transactions financières prohibées… Etat paria associé au mal absolu, le Pays des Noirs survit depuis lors en marge de l'économie occidentale.

Or, dans la foulée du décret présidentiel, « le laboratoire American Home Products, qui fabrique notamment le médicament Advil, réalisa que les gens mourraient si l'on ne pouvait pas se procurer cette gomme », se rappelle la lobbyiste Janet McElligott. Un problème similaire se posa avec les boissons gazeuses, pour lesquelles « la meilleure émulsion est permise par la gomme soudanaise de qualité Hashab. C'est un élément clé de la recette », ajoute M. Dennis Seisun, président du cabinet d'études de marché IMR International. A propos de la précieuse sève, l'ancienne secrétaire d'Etat Madeleine Albright avait déclaré : « C'est le problème, avec les sanctions : on ne voit pas toujours qui pénalise vraiment qui (1). »

En l'absence de substituts de qualité comparable, assurer coûte que coûte la continuité des approvisionnements de gomme soudanaise devenait un impératif vital. Fin 1997, le négociant Flowerman contrôle à lui seul l'entrée de l'E 414 sur le territoire américain. Etablies à Morristown, dans le New Jersey, ses affaires risquent d'être sérieusement affectées par le blocus. Mme McElligott, qui conseillait à cette époque l'ambassadeur soudanais à Washington, M. Mahdi Ibrahim Mohamed, raconte comment M. Flowerman se rendit plusieurs fois à dîner dans la résidence privée du diplomate, située 2800 Woodland Drive, en bordure de la forêt de Rock Creek Park, accompagné de clients aussi divers que American Home Products, Coca-Cola, Fanta...

En bon tacticien, M. Mohamed voit alors dans une possible exemption de la gomme la clé qui ouvrirait la voie à d'autres aménagements de l'embargo. Il est convenu de faire monter les industriels américains en première ligne, tandis que le diplomate soudanais leur fournit des informations à l'appui d'un argumentaire bien rodé : des emplois menacés et, surtout, le risque que l'industrie agroalimentaire américaine ne se retrouve à la merci des négociants français de gomme, très actifs au Soudan.

Le lobby du soda au secours du Soudan

Etablis pour la plupart dans l'Etat du New Jersey, les importateurs américains se tournent naturellement vers le parlementaire de leur Etat, le démocrate Robert Menendez, lequel approche à son tour « la Maison Blanche, le conseil de sécurité du président Clinton et le département d'Etat », relate M. Dagne. Mme Albright, qui reçut un appel de M. Menendez, se rappelle lui avoir demandé : « “Comment pouvez-vous demander une exemption sur le Soudan alors que vous vous opposez de manière si véhémente à toute exception à nos sanctions sur Cuba ? [M. Menendez est fils d'immigrés cubains].” Il répondit : “Les emplois.” »

Mise au défi de sa cohérence, passant outre les objections de Mme Albright, l'administration Clinton finit par trancher : en juillet 1998, les Sudanese Sanctions Regulations précisent que l'embargo s'applique à tout… sauf à la gomme arabique. Et, pour figer ce décret dans le marbre de la loi, M. Menendez glisse deux ans plus tard cette exception dans une réglementation fourre-tout relative au commerce international. Coïncidence ? Les comptes de campagne de l'élu démocrate indiquent qu'il perçut la même année des donations de M. Chris Berliner, vice-président de l'entreprise de négoce de gomme Import Service Corporation, d'associations représentatives de l'industrie des sodas ainsi que du groupe Coca-Cola. Selon Steven Glazer, journaliste à l'hebdomadaire Urban Time News, qui éplucha ses comptes, M. Menendez reçut, rien qu'entre 1997 et 2002, 55 669 dollars de dons d'entreprises du secteur des sodas, de l'agroalimentaire et de l'industrie pharmaceutique.

M. Menendez, qui n'a pas répondu à nos demandes répétées d'entretien, a justifié en 2000 sa démarche dans une lettre ouverte au Washington Post : « Personne ne devrait entrer en relation d'affaires avec des voyous. Mais si ces voyous contrôlent un produit dont nous ne pouvons nous passer, le marché trouvera un moyen de l'acheminer jusque dans nos rayons » (28 septembre 2000). Or, cette année-là, au nombre des bandits en question on comptait M. Ben Laden... Quatre ans plus tôt, un mémo du département d'Etat américain, se fondant sur des sources de la Central Intelligence Agency (CIA), avait en effet affirmé que le terroriste saoudien s'était assuré « un quasi-monopole sur la majorité des exportations de gomme » soudanaise (2). « Il est encore possible que, chaque fois que nous achetons une boisson gazeuse de marque américaine, nous aidions à remplir les caisses de Ben Laden », s'insurgea devant le Congrès le sénateur républicain Frank Wolf, un an avant les attaques du 11-Septembre.

Chargé d'enquêter sur les liens entre la gomme et la nébuleuse Al-Qaida, le gouvernement américain enjoint notamment à M. Flowerman de lui communiquer les noms des responsables des entreprises soudanaises de gomme arabique et de leurs actionnaires. Des informations qui, selon l'homme d'affaires, seront directement transmises à Mme Albright et à ses successeurs.

Preuve de l'importance vitale de la résine, les exportations ne furent pas interrompues le temps que le département d'Etat invalide ces rumeurs. Qu'importent les rappels d'ambassadeurs, les hasardeuses frappes américaines sur l'usine pharmaceutique Al-Shifa en août 1998, les accusations de génocide au Darfour et la somme d'animosités réciproques… « L'Amérique et le Soudan se détestent, mais ils ont besoin l'un de l'autre », observe un négociant. Bien que jugulé par l'imposition de quotas, le commerce de l'exsudat a toujours résisté aux soubresauts de la géopolitique et étonne par son insolente régularité.

Pourtant, le double jeu américain envenime périodiquement la vie politique des Etats-Unis. D'un côté, le Black Caucus (le groupe des parlementaires noirs au Congrès) entend toujours supprimer ce dernier lien commercial avec un régime honni, comme a tenté en vain de le faire l'élue démocrate Maxine Waters en 2007 avec la proposition de loi HR 3464. De l'autre, le lobby de la gomme arabique, personnifié par M. Menendez, aujourd'hui sénateur, s'emploie à maintenir des relations commerciales avec le Soudan, aux fins de préserver les habitudes de consommation américaines. Surtout, les contorsions de la première puissance mondiale nuisent à sa crédibilité sur le dossier soudanais. « Si l'Amérique abandonne les sanctions sur la gomme arabique, sa diplomatie vertueuse sera vidée de son autorité », avait averti le Washington Post (10 septembre 2000). A Khartoum, où l'exemption est connue de tous, les réactions oscillent entre moquerie et fierté de se savoir si indispensable.

Mais, loin des menaces de ses diplomates, le Soudan se sait trop dépendant de son client américain pour lui imposer des mesures de rétorsion commerciale. Ainsi, le bureau du département américain du Trésor chargé de l'application des embargos (OFAC) indique que vingt-cinq licences ont été délivrées à ce jour. Toujours selon l'OFAC, huit mille huit cents tonnes de gomme ont été importées en 2009 et dix mille quatre cent cinquante en 2010. Des chiffres que réfute M. Flowerman, qui évoque cinq licences pour un total de quatre mille tonnes. La pérennité de ce commerce bénéficie du mutisme des commerçants de gomme qui prévaut dès que le Soudan s'invite dans une conversation. Mais pour réduire les risques de mauvaise publicité auprès des Américains abreuvés d'images de George Clooney et Angelina Jolie arpentant les camps de réfugiés du Darfour, les négociants travaillent désormais avec l'Agence américaine pour le développement international (Usaid) à diversifier leurs sources d'approvisionnement.

C'est une autre facette de la « diplomatie du soda » : les Etats-Unis mettent à profit de puissants relais d'influence impliqués dans l'aide au développement pour subvenir aux besoins stratégiques de leur industrie agroalimentaire. D'importants volumes de gomme s'exportent du Sénégal, du Tchad ou du Nigeria, au point que le Soudan ne représente plus que 50 % des exportations mondiales, contre 90 % il y a vingt ans. « Les industriels se sont aussi tournés vers le Kenya et l'Ouganda », ajoute M. Seisun. Des acacias en France ? « Ce ne serait pas rentable, réplique M. Alland. Il ne fait pas assez chaud et les plantations prendraient trop d'espace. »

Pomme de discorde ou vecteur de paix ?

Une objection qui n'explique pas pourquoi les négociants français de gomme vendent la sève transformée accompagnée de la mention « made in France ». Interrogé sous le sceau de l'anonymat, cet industriel français explique se fournir en gomme dans quatorze pays d'Afrique avant de la transformer : « Nous lui appliquons nos recettes. Entre la gomme brute et la marchandise qui sort de nos usines, c'est méconnaissable » ; et de fait, conclut-il, la gomme « perd son origine » avant d'être réexportée, entre autres, à destination... des Etats-Unis. Or, si les Américains s'approvisionnent auprès des Français et des Italiens, « à la fin, cela reste de la gomme du Soudan ! », s'exclame M. Siddig.

« Tout le processus est biaisé ! », ajoute l'ancien président du conseil d'administration de la Gum Arabic Company, M. Mansour Khalid, cependant que des rumeurs invérifiables affirment que la gomme transiterait également par le Sud-Soudan, l'Erythrée et l'Ethiopie, non soumis aux sanctions américaines, pour être ensuite réexportée vers l'Occident. Dès lors, si l'on additionne la gomme acheminée via la plaque tournante européenne, ce sont des quantités très supérieures de sève (des estimations évoquent cinq mille tonnes supplémentaires) qui rejoignent la côte Est des Etats-Unis par l'entremise d'industriels européens qui garantissent à leurs clients un écran de fumée.

Alors que le Sud-Soudan a voté en janvier 2011 pour son indépendance, les diplomates soudanais espèrent que la partition pacifique du pays s'accompagnera de la levée des sanctions américaines — et d'un accroissement mathématique des exportations de résine. Avec la suppression du Soudan de la liste des Etats soutenant le terrorisme, cette promesse est l'une des nombreuses cartes que M. Scott Gration, l'envoyé spécial du département d'Etat au Soudan, tient dans sa manche pour faire plier le Pays des Noirs dans la direction souhaitée par les Etats-Unis. De leur côté, les négociants américains guettent la situation au Darfour, dont la stabilité retrouvée relancerait la culture de l'acacia et permettrait de sécuriser les approvisionnements d'E 414. « L'acacia est un arbre fertile, explique M. Jack Van Holst Pellekaan ; le planter est une action écologique » qui permet de reverdir le Sahel gagné par la sécheresse. Selon ce consultant à la Banque mondiale chargé d'un programme de reboisement au Sud-Soudan, le partenariat entre pays producteurs de gomme et leurs clients occidentaux est « gagnant-gagnant ». Dans un subtil jeu de mots à l'adresse de ses confrères soudanais, M. Flowerman parle même de la précieuse sève comme d'un « unifiant », un aliment déjà propice à une émulsion des intérêts commerciaux américano-soudanais…

A l'évocation du produit miracle dissimulé dans le onzième tiroir du cabinet de curiosités de l'India House, le regard de M. Van Holst Pellekaan s'illumine. L'homme en est convaincu : la gomme arabique est « une matière première qui peut produire la paix ».


(1) Madeleine Albright, Memo to the President Elect : How We Can Restore America's Reputation and Leadership, Harper, New York, 2008.

(2) « Usama Bin Ladin : Islamic extremist financier », State Department, Washington, 14 août 1996.

Attentes sociales et peur du chaos en Tunisie

Quelques semaines après la chute du régime de M. Zine El-Abidine Ben Ali, les Tunisiens mesurent l'ampleur de la tâche à venir. Mais ils redoutent que la disparition des forces de l'ordre et les manœuvres des partisans du dictateur déchu ne leur volent leur victoire.

« Nous sommes enfin libres, mais rien n'est joué. La Tunisie risque encore d'être rattrapée par ses anciens démons. » Installé à la terrasse d'un petit café de La Marsa, dans la banlieue nord de la capitale, ce jeune journaliste résume l'état d'esprit de ses concitoyens. Dans les familles comme dans les médias locaux, la chute du régime, le mandat d'arrêt émis contre M. Zine El-Abidine Ben Ali et ses proches, la quasi-dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l'ancien pouvoir, ainsi que la promesse d'élections libres et transparentes font l'objet d'incessants commentaires. Pourtant, l'inquiétude demeure. Au point parfois de gâcher l'euphorie née d'un soulèvement dont une grande partie du monde arabe se réclame désormais.

Au-delà des difficultés quotidiennes, la première des préoccupations concerne l'insécurité. Présentes hier à n'importe quel carrefour des grandes villes ou dans les villages les plus reculés, les forces de l'ordre se sont comme volatilisées. Leur quasi absence surprend et déstabilise. Les désordres se multiplient, notamment sur les routes, tandis que des informations alarmistes circulent à propos de milices de l'ex-RCD qui sèmeraient la terreur en s'attaquant aux personnes et aux biens. L'incendie de plusieurs établissements scolaires et le meurtre d'un prêtre polonais employé dans une école privée du quartier de la Manouba, à l'ouest du centre de Tunis, ont donné du crédit aux rumeurs affirmant que les sbires de l'ancien président poursuivaient leurs représailles.

Plutôt un nouvel autoritarisme
que le risque de divisions sanglantes

« La clientèle de l'ancien régime cherche à nous faire regretter l'Etat policier ! C'est la même stratégie de la terre brûlée qu'ils mènent depuis la chute de Ben Ali », s'indigne un libraire tunisois. Pour lui, une telle situation risque de faire déraper la transition démocratique en poussant les classes moyennes à se tourner vers l'armée pour protéger la paix civile. Chef d'état-major, le général Rachid Ammar jouit d'une très grande popularité depuis que ses troupes ont refusé de tirer sur les manifestants et qu'elles ont empêché les milices de M. Ben Ali de mettre le pays à feu et à sang. L'homme a répété à plusieurs reprises que son institution respecterait le choix du peuple et ne confisquerait pas le pouvoir. Mais nombre de Tunisiens ne sont pas prêts à vivre les divisions sanglantes qui ont déchiré le voisin algérien et pourraient accueillir avec soulagement le retour d'une certaine forme d'autoritarisme.

Les quatre cent mille employés
du ministère de l'intérieur vont-ils basculer ?

Il est difficile de savoir pourquoi les forces de police ont abandonné le terrain. Dans certains cas, il s'agit de la crainte de représailles. Dans d'autres, c'est l'absence d'instructions claires de la part du gouvernement provisoire. Bien entendu, certains services ont été démantelés ou désarmés, notamment l'ancienne garde présidentielle. Mais l'opacité des forces de sécurité était telle qu'un certain nombre de milices paramilitaires n'ont pas été identifiées. Du coup, plusieurs personnalités politiques et syndicales pressent le gouvernement provisoire de remettre à plat l'appareil sécuritaire. Avec un objectif prioritaire : empêcher qu'une partie des quelque quatre cent mille hommes hier employés par le ministère de l'intérieur — sans compter les indicateurs — ne bascule dans le camp bénaliste.

Tous gardent à l'esprit l'exemple irakien : en 2003, la dissolution de l'armée et du parti Baas avait jeté des milliers d'hommes dans les bras de l'insurrection. Des voix s'élèvent en faveur d'une amnistie partielle, mais plusieurs responsables politiques tunisiens, dont M. Moncef Marzouki et l'islamiste Rached Ghanouchi, jugent nécessaires l'arrestation et le jugement, en Tunisie, de M. Ben Ali et de son épouse, Mme Leila Trabelsi, perçue par l'opinion publique comme la menace numéro un pour la paix et la stabilité futures.

La seconde inquiétude des Tunisiens est d'ordre géopolitique et concerne ses deux principaux voisins. « Que va faire Kadhafi ? » Le Guide suprême de la Jamahiriya a d'abord soutenu son homologue avant de se dire respectueux du choix du peuple. Habitués aux décisions intempestives et brutales de leur voisin — comme lorsqu'il lui prend d'expulser des milliers de travailleurs immigrés —, les Tunisiens ont craint que M. Mouammar Kadhafi ne tente de déstabiliser leur pays. L'embrasement libyen après le 14 février et l'extension des affrontements dans ce pays changent la donne, mais les peurs demeurent. On craint beaucoup les conséquences d'une Libye divisée et qui sombrerait dans la guerre civile.

Autre voisin, autres questions. Le silence des autorités algériennes n'a échappé à personne. Jusqu'à la chute de M. Ben Ali, les médias officiels ou proches du pouvoir ont minimisé l'ampleur de la contestation, quand ils ne l'ont pas passée sous silence. Hormis quelques déclarations laconiques prenant acte du changement de régime, ni le gouvernement de M. Ahmed Ouyahia ni le président Abdelaziz Bouteflika ne se sont montrés diserts. Alger n'a pas non plus apprécié que des drapeaux algériens soient brandis durant les manifestations de joie sur l'avenue Bourguiba, à Tunis, après la démission du président égyptien Hosni Moubarak, le 11 février. Au-delà de ce silence inamical, les Tunisiens se demandent avec appréhension comment le régime algérien réagira quand ses opposants viendront s'exprimer librement sur les ondes de chaînes de télévision telles que Nesma TV ou Hannibal TV.

Au-delà des enjeux sécuritaire et régionaux, plusieurs responsables tunisiens estiment que le véritable défi est d'ordre social. Chaque jour dévoile le caractère factice de la bonne santé de l'économie. A peine le dictateur enfui, un nombre incroyable de revendications ont surgi. Si la Tunisie a souvent été présentée comme l'un des rares pays arabes épargnés par la crise du logement (grâce à une politique volontariste d'accession à la propriété), il apparaît désormais qu'une partie de sa population peine à trouver un toit.

Les sous-traitants des entreprises européennes
visés par les grèves

Depuis la mi-février, les télévisions mettent en exergue la multiplication de constructions sauvages sur des propriétés en jachère ou supposées appartenir à d'anciens responsables en fuite ou emprisonnés. Le phénomène a pris une telle ampleur que le ministère de l'intérieur a mis en garde ces « indus occupants » et appelé la population à respecter le droit de propriété. Selon un cadre de la Banque centrale, le pays aurait besoin de construire cent dix mille logements sociaux afin de répondre à la demande la plus urgente ; un chiffre qui ne tient pas compte des attentes des jeunes chômeurs obligés de vivre chez leurs parents.

Les salaires et les conditions de travail mobilisent également. Entre le 1er et le 15 février, pas moins d'une centaine de conflits sociaux ont éclaté, y compris dans des entreprises que l'on croyait à l'abri, comme Tunis Air. Partout, les revendications reposent sur le même triptyque : départ des directions jugées trop compromises avec l'ancien régime, hausse des salaires et amélioration des conditions de travail. A chaque fois, les autorités appellent à la patience et à la responsabilité, tout en reconnaissant qu'il s'agit de l'un des chantiers prioritaires de la transition.

Dans ce domaine, le gouvernement avance sur un terrain miné : la contestation sociale remet directement en cause l'ensemble du modèle économique. En effet, le mouvement concerne aussi les entreprises entièrement tournées vers l'exportation. Avec des salaires jusqu'à vingt fois inférieurs à ce qui se pratique en Europe, les ouvriers du textile, mais aussi des équipementiers automobiles, des fabricants de composants électroniques et même de l'aéronautique, ont décidé de faire entendre leur voix et d'obtenir des hausses de salaires immédiates. Même situation dans les centres d'appels ou les sociétés de sous-traitance administrative des entreprises européennes, notamment des banques ainsi que des sociétés d'audit et de comptabilité.

« Jusqu'à présent, les entreprises totalement exportatrices évoluaient dans une zone de non-droit, avec des règles sociales allégées et une grande difficulté d'implantation pour les syndicats », explique-t-on à l'Union générale tunisienne du travail (UGTT). Selon la presse, la police du régime Ben Ali empêchait toute agitation sociale dans ces secteurs jugés vitaux. Du coup, la centrale syndicale entend bien obtenir la révision des lois sur ces entreprises et sur les zones franches.

La demande sociale est telle que l'UGTT s'impose d'ores et déjà comme l'un des principaux acteurs de la transition. Le gouvernement provisoire ne prend aucune grande décision sans la consulter ; même la liste des nouveaux gouverneurs et ambassadeurs lui aurait été soumise. Face à elle, l'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (Utica) n'est guère en position de force : l'instance patronale s'est compromise avec l'ancien pouvoir, obtenant qu'il mette les syndicats au pas. La chute de M. Ben Ali pourrait donc casser l'image d'une Tunisie revendiquant le moins-disant social au sud de la Méditerranée pour attirer les sociétés étrangères.

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