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June 15 2012

Gynécée libyen

« Je dédie ce livre aux femmes et aux mères qui, une fois par semaine, pendant des années, manifestaient à Benghazi en Libye devant la direction générale de la Sécurité pour réclamer le corps de leurs époux, de leurs enfants disparus cette nuit du 28 au 29 juin 1996, ces dames dont la brûlure du manque a (...) / Italie, Libye, Colonialisme, Enfance, Femmes, Histoire, Littérature, Droits des femmes - 2012/05

June 03 2012

Berlusconisme, suite ou fin ?

En Italie, M. Silvio Berlusconi a dû céder la place, mais il aura marqué la société d'une empreinte profonde. / Europe, Italie, Élections, Finance, Idéologie, Parti politique, Politique, Crise économique, Crise financière - 2011/12 / Europe, Italie, Élections, Finance, Idéologie, Parti politique, Politique, Crise économique, Crise financière - 2011/12

April 18 2012

Une promesse d'insurrection

Dans la « Lettre à mon ignare et pacifique lecteur » qui ouvre son roman, Nanni Balestrini avertit : « Une œuvre authentique (livre, tableau, musique) sert à te faire voir autre chose, ou mieux à changer ta façon de voir, de percevoir les choses et le monde » afin, peut-être, de susciter le désir de le (...) / Italie, Vietnam, Communisme, Guerre du Vietnam 1959-1975, Idéologie, Littérature, Mouvement de contestation, Violence, Marxisme, Extrême gauche - 2012/04

March 20 2012

Visages du militantisme italien

Avec un Parti communiste puissant et un bouillonnement de théories critiques, l'Italie a longtemps fait figure de référence pour la gauche européenne. Rencontre avec des militants. / Italie, Communisme, Écologie, Idéologie, Jeunes, Parti politique, Politique, Socialisme - (...) / Italie, Communisme, Écologie, Idéologie, Jeunes, Parti politique, Politique, Socialisme - 2011/11

February 24 2012

Le journal « il manifesto » en danger

Le Monde diplomatique est le cœur d'un réseau de cinquante et une éditions internationales, imprimées ou électroniques, à travers le monde. Publié en trente langues dans près de cent pays, sa diffusion totale atteint 2 400 000 exemplaires par mois. Mais depuis la crise financière de 2008, deux d'entre (...) / Grèce, Italie, Information, Médias, Presse, A propos du « Diplo » - La valise diplomatique

January 24 2012

Policiers italiens condamnés... et promus

Dans le bilan calamiteux de Silvio Berlusconi – désavoué par ses concitoyens lors du référendum des 12 et 13 juin – figure la répression particulièrement violente orchestrée contre les manifestants anti-G8 à Gênes, en 2001. / Italie, Économie, Finance, Justice, Mouvement de contestation, Police, Violence, (...) / Italie, Économie, Finance, Justice, Mouvement de contestation, Police, Violence, Torture, Répression - 2011/07

December 02 2011

Juntes civiles

Maniant le chantage à la faillite et la peur du chaos, deux anciens banquiers, MM. Lucas Papadémos et Mario Monti, viennent de prendre le pouvoir à Athènes et à Rome. Ce ne sont pas des techniciens apolitiques, mais des hommes de droite. / Europe, Grèce, Italie, Capitalisme, Dette, Économie, Finance, (...) / Europe, Grèce, Italie, Capitalisme, Dette, Économie, Finance, Parti politique, Politique, Crise économique, Crise financière, Crise monétaire, Néolibéralisme - 2011/12

November 11 2011

1848, le printemps des peuples

La révolution est parfois contagieuse. La contestation s'étend, gagne un pays voisin, bientôt tout un continent. Puis les monarchies se ressaisissent. L'Europe, en 1848. / Allemagne, Autriche, Europe, France, Hongrie, Italie, Histoire, Mouvement de contestation, Répression - (...) / Allemagne, Autriche, Europe, France, Hongrie, Italie, Histoire, Mouvement de contestation, Répression - 2011/05

October 18 2011

Arnault et Pinault vont en bateau

M. Bernard Arnault a mis la main sur le Pavillon de Venise, restauré par la Fondation Louis Vuitton ; il dame ainsi le pion à son rival collectionneur d'art, propriétaire du Palazzo Grassi.

- Le lac des signes / Italie, Art, Culture

October 04 2011

L'histoire vire-t-elle à droite ?

« Les valeurs des Français ont évolué vers la droite : pas assez d'autorité, pas assez de sécurité, pas assez de fermeté », déclarait récemment M. Nicolas Sarkozy. Le projet du Parti socialiste ne se démarque pas toujours de cette analyse. Laquelle est en effet bien commode pour justifier des renoncements politiques dont l'extrême droite se nourrit.

Qu'elle soit radicale ou réformiste, la gauche n'a pas tiré profit de la crise financière et de la remise en cause du libéralisme économique qui semblait s'amorcer. Aux élections européennes de 2009, alors que le capitalisme financier apparaissait idéologiquement fragilisé, la social-démocratie a enregistré une défaite historique. De l'autre côté de l'Atlantique, un vent droitier a soufflé sur les élections de mi-mandat qui ont vu le parti du président Barack Obama perdre sa majorité à la Chambre des représentants.

Ce recul des gauches par rapport à la fin des années 1990 donne crédit à la thèse de la droitisation des sociétés occidentales qui fait florès dans certains milieux politico-intellectuels et qui avait été largement mobilisée pour expliquer, en termes d'hégémonie culturelle, l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Le président nouvellement élu n'avait-il pas lui-même invoqué Antonio Gramsci pour se féliciter d'avoir gagné la bataille culturelle, préalable à toute victoire électorale ?

Selon cette grille de lecture, les idéaux de la gauche ne seraient plus en phase avec l'évolution des sociétés contemporaines, marquées par la montée d'un individualisme consumériste et le repli hédoniste sur la sphère privée. Le « sens de l'histoire » invaliderait en quelque sorte ses principes, renvoyés à une forme d'archaïsme et d'obsolescence. Bref, l'air du temps serait à droite.

L'ouvrage de Raffaele Simone, Le Monstre doux, largement discuté et commenté en Italie comme en France (1), a récemment systématisé cette thèse. Pour le linguiste et philosophe italien, l'affaiblissement radical de la gauche, voire son déclin, jugé irrésistible, seraient liés à la culture de la modernité, qu'il nomme « monstre doux ». Ce système économico-idéologique total, favorable à une nouvelle droite centrée sur les médias, la consommation, l'individualisme, minerait en profondeur le projet de la gauche. Cet essai d'un intellectuel qui revendique son appartenance au camp progressiste dégage un pessimisme radical. Si l'ouvrage est dédié « à ceux qui y croient encore », rien n'indique que ce soit le cas de l'auteur. Sa thèse soulève de réelles questions : la domination idéologique du libéralisme économique s'ancre bien dans un substrat culturel et prend appui sur des transformations sociétales profondes, que la gauche a sans doute insuffisamment prises en compte ou qu'elle a légitimées. Mais elle est aussi réductrice : la « nouvelle droite » n'est-elle pas forte avant tout des faiblesses de la gauche ?

La domination du libéralisme, estime Simone, ne repose pas seulement sur l'économique ; elle se fonde sur une dynamique culturelle profonde. Consommer, s'amuser, rester jeune : ces injonctions permanentes sont d'autant plus hégémoniques que démultipliées par la technologie de l'Internet. Le capitalisme tire sa force de sa capacité à façonner les vies individuelles, à créer sans cesse de nouvelles dépendances et de nouveaux besoins. Il s'appuie sur la culture du narcissisme : selon Simone, « la passion la plus stimulée, la plus excitée, la plus suscitée de la modernité est l'égoïsme, c'est-à-dire la concentration sur soi-même ». La société consumériste participe de l'atténuation générale de la passion politique et démobilise la classe ouvrière, laquelle ne revendique plus son identité, mais cherche à apparaître comme la bourgeoisie qu'elle voudrait être.

La propension à la consommation amène à une « concentration extrême sur le présent » ; la perception du futur se vide, disqualifiant le discours de « progrès ». Sous l'effet de l'hypermédiatisation des sociétés, la distinction entre réalité et fiction s'atténue — tout devient spectacle — et la rationalité idéologique de la gauche n'est plus intelligible.

Ces évolutions culturelles mineraient ainsi la pertinence de tout projet de transformation sociale. Le sol se dérobe en quelque sorte sous la gauche. L'auteur n'élude certes pas les faiblesses propres de la branche réformiste de cette famille : faillite morale des dirigeants, déshérence intellectuelle des partis, déclin de la pensée politique... Cette gauche-là a creusé sa propre tombe par l'abandon du combat ouvrier : elle maintient cachée jusqu'à l'invisibilité la classe ouvrière, considérée comme « insortable » et donc indéfendable. Ses principes deviennent « généraux et vagues, accommodants, prêts à diverses conciliations et en rien exclusifs d'autres positions ». Instruisant le procès de la gauche italienne, Simone la décrit comme édulcorée, perdant d'année en année en degrés d'alcool pour devenir un liquide « insipide et aqueux ».

Mais l'essentiel n'est pas là. Le déclin tient aussi à une « raison d'une ampleur historique plus large et plus puissante contre laquelle il est difficile de lutter ». « Avec l'avènement de la modernité mondialisée et consumériste, les “idéaux de la gauche” — ceux qui la distinguent vraiment de la droite — ne paraissent plus être à la hauteur des temps. » Face au « fun » généralisé et à une culture de l'immédiateté renforcée par une forme de « déculturation » politique, la gauche et ses principes « sacrificiels » ne pourraient lutter. Sa politique serait en quelque sorte battue par le Zeitgeist, l'esprit du temps. Désorienté, son discours n'aurait plus de prise dans la mesure où il ne peut plus s'arrimer aux désirs individuels.

Et la « nouvelle droite » apparaît plus en phase avec la modernité. Ses victoires électorales seraient moins liées au contenu de ses projets politiques qu'à sa capacité à imposer un pragmatisme ajusté aux traits dominants de l'époque. La droite qui défendait traditionnellement une ligne austère (valeurs morales à fortes connotations sacrificielles) a pris le parti de la consommation, parfois ostentatoire. Avec l'aide des médias, elle se présente comme « une mentalité diffuse et impalpable, une idéologie flottante, un ensemble d'attitudes et de modes de comportement que l'on respire dans l'air et dont les avatars s'observent dans la rue, à la télévision ou dans les médias ». La « nouvelle droite » relèverait ainsi plus d'une culture que d'une force politique concrète. Ultracapitaliste, elle prône le succès, la richesse, et méprise les activités intellectuelles. Plus proche en apparence des intérêts immédiats de l'individu contemporain, affable, inscrite dans le sens de l'histoire, elle renverrait la gauche à son archaïsme maussade et suranné.

La lecture du Monstre doux plonge dans l'embarras. Tout sonne à la fois vrai et faux. Simone saisit avec une grande acuité l'air du temps et sa capacité à endommager ou étouffer les valeurs de gauche, mais il propose une explication grossière de ses ressorts profonds. Où veut-il en venir ? Sa critique ambiguë de la modernité emprunte autant au vieux fonds anti-démocratique, voire réactionnaire, d'un Tocqueville qu'aux perspectives plus critiques mais esthétisantes d'un Guy Debord ou d'un Jean Baudrillard (la critique de la « société du spectacle » et de la déréalisation). Simone dénonce l'abandon par la gauche de la classe ouvrière, tout en déniant toute actualité au marxisme et à la lutte des classes. Le philosophe n'esquisse jamais véritablement les traits de la nouvelle gauche qu'il appelle de ses vœux : doit-elle se plier à l'air du temps, le défaire, se liquider ?

Pédagogie du renoncement

Son analyse ne conduit qu'à une forme de pessimisme « décliniste » outrancier. Il passe sous silence les nouvelles formes de résistance et de radicalité, les entreprises de redéfinition intellectuelle de la gauche ou les valeurs « postmatérialistes » qui émergent autour de l'écologie. Le Monstre doux doit beaucoup au contexte de la vie politique italienne et à sa « berlusconisation », dont l'auteur généralise un peu vite les traits à l'ensemble des démocraties occidentales. La philosophie « bling-bling » de Nicolas Sarkozy s'inscrit bien dans l'air du temps décrit par Simone, mais le pourfendeur des trente-cinq heures n'a-t-il pas fait de l'exaltation « sacrificielle » de la « valeur travail » l'un de ses mots d'ordre de campagne ? La droite ne prône-t-elle pas aussi le sacrifice de la « rigueur » ?

En France, la thèse d'une droitisation des systèmes de valeurs des citoyens mérite d'être fortement nuancée. Les préférences économiques des Français telles qu'elles apparaissaient dans les enquêtes par sondage les plus fouillées de 2007 (2) combinent, selon les sujets, libéralisme et antilibéralisme. Certaines propositions de droite rencontrent un écho croissant : limitation du droit de grève dans les transports publics ou effet désincitatif du revenu minimum d'insertion (RMI) sur la recherche d'emploi. Les valeurs individualistes de la concurrence progressent chez les catégories populaires. Ainsi, 61 % des ouvriers et 68 % des employés interrogés sont « tout à fait » ou « plutôt d'accord » avec l'idée qu'« il faudrait donner plus de liberté aux entreprises ».

Néanmoins, les enquêtés restent très attachés à l'intervention de l'Etat dans l'économie, à la protection du marché du travail, à la redistribution (57 % des personnes sondées en 2007 sont favorables à l'idée qu'il faille « prendre aux riches pour donner aux pauvres »). Les valeurs d'égalité et de solidarité demeurent donc puissamment enracinées et il est excessif de diagnostiquer un processus de « désolidarisation » à l'œuvre dans la société. Si une partie des catégories populaires se sont tournées vers la droite, c'est moins par adhésion à son projet libéral que parce qu'elle a su habilement détourner leur aspiration à plus de protection et d'ordre sur le terrain des valeurs. « L'insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers “moral” qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements plus anciens, plus familiers (3). »

Le pessimisme de Simone est enfin d'autant plus contestable que les dernières pages de l'ouvrage développent une conception essentialiste de l'homme, « naturellement de droite » par égoïsme, qui n'est pas sans rappeler l'anthropologie utilitariste du néolibéralisme, dont l'auteur dénonce par ailleurs les effets...

Néanmoins, comment contester que la gauche n'a pas mis la question culturelle au cœur de son programme de travail et qu'elle a perdu sa capacité à « donner sa forme au monde », pour reprendre les termes de l'auteur ? La modernité libérale a déstabilisé en profondeur ses présupposés culturels et moraux. Toutes les formations sociales, même les moins coercitives, ont un « esprit » indispensable au fonctionnement de l'ordre établi, qui sécrète le consensus subjectif et donc la légitimité dont il a besoin. Il n'y a pas d'extension possible du capitalisme sans transformation de l'homme et de sa subjectivité. Le libéralisme consiste en un projet anthropologique et culturel qui cherche non seulement à transformer les modes d'action des gouvernants mais aussi ceux des gouvernés.

La droitisation que décrit Simone naît de transformations sociologiques qu'il ne se donne pas les moyens d'analyser, contribuant ainsi à les fataliser : déclin des appartenances subjectives de classe, démobilisation politique des catégories populaires liée à l'affaiblissement organisationnel des partis de gauche, éclatement et atomisation de la société, processus multiples de déclassement social, vieillissement de la population, périurbanisation... autant d'évolutions qui ne produisent pas des effets politiques univoques, mais sont aujourd'hui plutôt défavorables à la gauche, tandis que d'autres, comme l'élévation du niveau éducatif, pourraient lui être favorables.

Par ailleurs, les valeurs consuméristes et libérales prospèrent d'autant plus que la gauche ne leur oppose que son vide culturel et idéologique. Allégée, peu assurée de son identité, elle donne prise à la critique d'une droite décomplexée qui cherche à diviser le salariat et à monter les catégories les unes contre les autres. Au fond, le discours sur la « droitisation » offre un modèle d'intelligibilité commode des réalités politiques et sociales. Il est d'autant mieux reçu qu'il exonère les organisations de la gauche de leur responsabilité idéologique dans l'affaiblissement culturel du progressisme. Et qu'il justifie un « recentrage » de leur ligne par leur souci de se retrouver plus en phase avec « l'opinion ». Fataliste, politiquement orientée, la thèse peut nourrir une forme de renoncement et renforcer le désarmement intellectuel de la gauche.

Or cette dernière se fonde historiquement sur une dynamique de politisation de la société, d'acculturation politique, un travail permanent d'arrachement à des évidences « naturelles » (les inégalités sociales). On accepte la défaite d'autant plus volontiers qu'on a renoncé à livrer bataille.


(1) Le Monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite ?, Gallimard, coll. « Le débat », Paris, 2010. Cf. la revue Le Débat, n° 159, Gallimard, Paris, mars-avril 2010.

(2) Cf. Etienne Schweisguth, « Le trompe-l'œil de la droitisation », Revue française de science politique, vol. 57, n° 3-4, Paris, juin-août 2007.

(3) Serge Halimi, préface à Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008.

Restructurations et résistance chez Fiat

Symboles de l'industrie et du mouvement ouvrier italiens, deux établissements du constructeur automobile subissent une nouvelle mise au pas. Mais le durcissement des conditions de travail entraîne une mobilisation inattendue.

Bologne, le 27 janvier. Face à une piazza Maggiore noire de monde, au terme d'une manifestation qui avait réuni trente mille personnes, M. Maurizio Landini, secrétaire général de la Fédération des métallurgistes italiens (Fiom), raconte sa mésaventure : dans le train, une dame lui a demandé s'il était bien vrai qu'il y avait encore des ouvriers et des chaînes de montage. A l'image de cette dame, nombre d'Italiens semblent avoir redécouvert l'existence d'une classe ouvrière combative à l'occasion de deux référendums sur la flexibilisation du travail et la réduction des coûts imposés par la direction du constructeur automobile Fiat au personnel de deux établissements : Pomigliano d'Arco, près de Naples, en juin 2010, et Mirafiori, à Turin, en janvier dernier. A travers ces accords d'entreprise arrachés contre la promesse d'investissements s'affirmait un projet plus général : reconstruire les relations industrielles héritées des années 1970 et 1980 dans le sens d'un droit syndical restreint et d'une discipline au travail accrue.

L'inventeur de cette stratégie de choc, M. Sergio Marchionne, Italo-Canadien résidant en Suisse, a su jouer avec maestria de deux passions italiennes contradictoires et complémentaires : la tendance à l'autoflagellation et le patriotisme. L'administrateur délégué de Fiat a permis à ce dernier sentiment de s'étaler sur les couvertures de presse quand son groupe a acquis, grâce à la garantie financière du gouvernement de M. Barack Obama, 20 %, puis 25 %, de l'américain Chrysler menacé de faillite — les deux entités pourraient fusionner d'ici à 2013. Aussi, lorsqu'il déclare que « la seule zone du monde où l'ensemble du système industriel et commercial du groupe Fiat perd de l'argent, c'est l'Italie (1) », il est écouté avec déférence par les dirigeants politiques des deux bords, qui s'abstiennent d'interroger la politique générale du groupe, dont la plupart des véhicules sont produits en Pologne, en Turquie et, surtout, au Brésil.

Le concert de louanges redouble lorsque, le 21 avril 2010, M. Marchionne annonce, avec l'héritier de l'empire Agnelli, « le plus extraordinaire plan industriel que notre pays ait jamais eu » : le projet Fabbrica Italia. Outre le doublement de la production de véhicules en cinq ans, ils promettent que le groupe placera « 70 % de ses investissements mondiaux dans les établissements italiens ». A la différence des projets précédents, celui-ci, nullement négocié, se présente comme un business plan (en italien dans le texte) et ne lie en rien l'entreprise. Or, comme le rappelle un manifeste de cent trente-deux économistes, « les priorités de la Fiat sont toujours plus orientées vers la dimension financière, à laquelle pourraient être sacrifiées à l'avenir la production d'autos en Italie et la propriété même des établissements (2) ». Entre 1970 et 2006, les actifs industriels de la Fiat sont en effet passés de 72 à 30 %, et les actifs financiers de 28 à 70 % (3). Si l'on ignore comment l'entreprise pourrait doubler ses ventes de véhicules produits en Italie, pareil tapage semble idéal pour stimuler les cours boursiers.

C'est pourtant en vertu de telles promesses que, sous la menace d'une fermeture des établissements, l'administrateur délégué va imposer successivement deux « accords ». Le premier vise l'usine de Pomigliano.

Dans cette Campanie réputée mafieuse et paresseuse, la direction avait, dès 2007, entrepris de créer la « Nouvelle Pomigliano », grâce à un stage obligatoire de deux mois (sous la surveillance de vigiles et avec interdiction d'aller aux toilettes) destiné à former la main-d'œuvre à la World Class Manufacturing, méthodologie d'organisation du travail et d'accélération des rythmes. Campagne de presse, implication des familles par envoi de DVD et de SMS ainsi que panneaux, revues et sites Internet aux messages orwelliens étaient censés donner aux travailleurs le sentiment d'appartenir à une communauté d'entreprise. Cette politique entraîna des résistances : le 10 janvier 2008, par exemple, une manifestation interne de deux cents ouvriers aboutit à la mise à pied de sept d'entre eux.

S'affranchir des accords nationaux

En dépit de l'appel des autres syndicats et de représentants éminents de la gauche institutionnelle à approuver les « accords », le « non » a totalisé 38,8 % des voix dans l'usine de Campanie et 45,9 % dans l'établissement turinois. Dans ce dernier, les ouvriers des chaînes, premiers concernés par la réorganisation du travail, ont majoritairement voté contre. Contre la diminution des heures de repos, le déplacement de la pause déjeuner à la fin du service, la possibilité de semaines de quarante-huit heures, la modulation de la semaine au bon vouloir des patrons, la possibilité de journées de dix heures, le non-paiement des deux premiers jours de maladie, la suppression de fait du droit de grève, l'exclusion des syndicats n'ayant pas signé l'accord (4).

Pour parvenir à ses fins, M. Marchionne a dû créer une nouvelle société, la Newco, qui est sortie de la confédération patronale italienne (Confindustria), ce qui lui a permis de s'affranchir des accords collectifs nationaux. Cette stratégie, quoique désapprouvée officiellement par la Confindustria, a éveillé l'intérêt d'autres patrons.

Mais, dès le 16 octobre 2010, une manifestation nationale montrait déjà le soutien de larges secteurs de la société à la résistance ouvrière. Le collectif Unis contre la crise se formait alors autour de la Fédération des ouvriers de la métallurgie (FIOM), réunissant les étudiants de l'Onda (5), des organisations d'immigrés, les opposants à la privatisation de l'eau... Leurs représentants étaient présents à la tribune, ce 27 janvier, ainsi que celui d'un collectif d'écrivains proscrits des bibliothèques de Vénétie aux mains de la Ligue du Nord (6). La veille, l'édition locale de L'Unità titrait « Ouvriers et écrivains en grève ».

Bien que les journaux berlusconiens appellent à une « marchionnisation » de l'Italie, la « rééducation du pays au défi de la compétitivité globale » n'est pas acquise.


(1) 28 juillet 2010, cité dans : Fondazione Centro per la Riforma dello Stato (Gruppo Lavoro), Nuova Panda, schiavi in mano, Derive Approdi, Rome, 2010.

(2) Publié notamment dans le supplément spécial du Manifesto du 28 janvier 2011.

(3) Chiffres tirés de Nuova Panda…, op. cit.

(4) Pour une analyse précise des deux accords, cf. Nicola Cianferoni, « Quand la Fiat veut briser les droits syndicaux », LaBreche.ch, 19 janvier 2011.

(5) Lire « En Italie, l'onde, la vague et la marée », Le Monde diplomatique, janvier 2009.

(6) Cf. Carlo Brambilla, « La Ligue du Nord joue les censeurs », La Repubblica, repris dans Courrier international, Paris, 21 janvier 2011.

August 02 2011

Sécurité au travail, l'exemple italien

« Notre force résidait dans les documents. Il a fallu beaucoup de temps pour les lire tous et commencer à faire le lien entre eux. C'était comme une mosaïque, nous avons dû attendre le dessin final pour comprendre, et à la fin nous avons lu les noms de Cartier de Marchienne et de Schmidheiny ». Dans (...) / Italie, Entreprise, Industrie, Justice, Santé, Travail, Environnement, Pollution - La valise diplomatique

July 13 2011

L'art de gérer un legs encombrant

En Espagne, c'est une droite ouvertement conservatrice qui a rassemblé les nostalgiques du franquisme, tandis qu'en Italie une partie de l'extrême droite s'est respectabilisée et l'autre prône le séparatisme. / Espagne, Italie, Extrême droite, Idéologie, Immigrés, Migrations, Nationalisme, Parti (...) / Espagne, Italie, Extrême droite, Idéologie, Immigrés, Migrations, Nationalisme, Parti politique, Politique, Racisme, Fascisme - 2011/01

July 12 2011

En Europe, le jeu des trois familles

L'extrême droite n'est plus ce qu'elle était. La dénonciation de « l'invasion musulmane » devient le principal ciment unificateur de formations qui, par ailleurs, divergent sur la mondialisation, l'Etat-nation, l'Europe, le protectionnisme... / Espagne, Europe, Europe de l'Est, France, Italie, (...) / Espagne, Europe, Europe de l'Est, France, Italie, Pays-Bas, Suisse, Élections, Extrême droite, Idéologie, Immigrés, Islam, Migrations, Nationalisme, Parti politique, Politique, Racisme - 2011/01

June 10 2011

Vers un renouveau démocratique en Italie ?

« Nous sommes un pays ensablé. » Ces propos ont été tenus par Mario Draghi, gouverneur de la Banque d'Italie et futur président de la Banque centrale européenne, au lendemain de la cuisante défaite du président du Conseil italien et de ses alliés de la Ligue du Nord – la Lega – aux élections municipales. (...) / Italie, Élections, Inégalités, Pauvreté, Politique, Crise économique - La valise diplomatique

May 07 2011

Le Somaliland, une exception africaine

Au Somaliland, qui s'est proclamé indépendant en 1991, sans être à ce jour reconnu par la « communauté internationale », les élections sont pluralistes et se déroulent dans le calme. Une rareté dans la Corne de l'Afrique. / Corne de l'Afrique, Italie, Royaume-Uni, Somalie, État, Histoire, Politique, (...) / Corne de l'Afrique, Italie, Royaume-Uni, Somalie, État, Histoire, Politique, Colonisation - 2010/10

February 14 2011

Rossellini éducateur

Quand Roberto Rossellini, dont les films Rome, ville ouverte (1945) et Païsa (1946) avaient bousculé le cinéma, invente une forme nouvelle, ni fiction ni documentaire, avec Inde, terre mère (1957-1959), il est au bord d'une crise majeure. Convaincu de vivre la fin d'une civilisation, il rejette (...) / Italie, Art, Cinéma, Culture, Histoire - 2010/12

December 20 2010

Immigrés dans les rets de la mafia calabraise

La petite ville italienne de Rosarno se prépare au retour des travailleurs saisonniers, chassés au cours des émeutes de janvier 2010. Les médias avaient alors dénoncé le « racisme » de la population : un retour sur les lieux permet de découvrir d'autres raisons aux violences. / Italie, Agriculture, (...) / Italie, Agriculture, Migrations, Racisme, Violence - 2010/11

December 19 2010

Survivance berlusconienne

Par 162 voix contre 135 (et onze abstentions) sur 308, au Sénat de la République, et 314 voix contre 311 (et deux abstentions) sur 630, au Palazzo Montecitorio (la Chambre des députés), le chef du gouvernement italien, M. Silvio Berlusconi, a finalement écarté les deux motions de défiance déposées (...) / Italie, Élections, Extrême droite, Justice, Mouvement de contestation, Parti politique, Politique, Racisme, Néolibéralisme - La valise diplomatique

December 07 2010

« Ils voulaient des bras, ils ont trouvé des hommes »

Avec la nouvelle saison des oranges revient le souvenir des émeutes violentes de janvier 2010, à Rosarno, en Calabre (lire « Immigrés dans les rets de la mafia calabraise », dans l'édition de novembre du Monde diplomatique). Alors que la crise du secteur des agrumes se poursuit dans la région, la (...) / Italie, Agriculture, Migrations, Racisme, Travail - 2010/11
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