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October 04 2011

Les forces armées, laboratoire du changement

Comme la veille, l'avant-veille et le jour précédent, le journaliste décroche son téléphone : « C'est au sujet de ma demande d'entretien avec un représentant des forces armées... » La réponse ne varie pas : « Oui, j'ai bien noté, mais je crois que cela va être difficile. » Discrète, l'armée n'en est pas moins omniprésente à Cuba. Et pas uniquement depuis l'arrivée au pouvoir de celui qui fut ministre de la défense de 1959 à 2006, le général Raúl Castro.

Jusqu'au début des années 1990, Cuba avait compté sur l'Union soviétique pour ses équipements militaires. Soudain, l'armée doit s'autofinancer. Pour y parvenir, elle diversifie ses activités : gestion d'hôtels, tourisme, industrie, construction, immobilier, banque et services financiers, chaînes de boutiques en devises, production de cigares, location de voitures…

Affaiblie militairement — les effectifs, d'environ trois cent mille soldats au début des années 1960, ont plongé à environ quarante-cinq mille au début des années 2000 (1) —, l'armée déploie en revanche son influence sur les plans politique et économique. M. Raúl Castro a remplacé la quasi-totalité des ministres nommés par son frère aîné, leur préférant souvent d'anciens officiers ou des militaires détachés. Attentive à la politique extérieure, l'armée craint avant tout qu'un rapprochement politique avec le Venezuela ne conduise à une situation de dépendance, comme à l'époque de l'Union soviétique. Foin d'idéologie, il s'agit de multiplier les partenaires : Brésil, Chine ou Russie.

Même si aucun chiffre officiel n'est disponible, le ministère de la défense (Minfar) contrôlerait plus ou moins directement 50 % de l'économie cubaine. Sans hésiter à puiser dans les techniques du management moderne des grandes entreprises occidentales, le Minfar a mis au point son propre modèle de gestion — le perfeccionamiento empresarial ou optimisation d'entreprise — d'une redoutable efficacité.

Célébrées par The Economist comme les « pionnières du capitalisme cubain (2) », les forces armées se présentent comme un laboratoire pour la « modernisation » de la société. Le 29 janvier 2011, un éditorial de Granma dénonce une fois de plus la bureaucratie. Mais, précise-t-il, le remède existe : « Pour notre plus grande chance, à nous Cubains, nos forces armées ont su trouver un antidote contre ce mal que nous n'avons pas réussi à extirper de la société. »


(1) « Paymaster generals », The Economist, Londres, 13 décembre 2001.

(2) « Fading away », The Economist, 3 août 2006.

La Coca-Cola Company investit...

Derrière la gomme arabique se cachent certains secrets du client-roi des commerçants de sève : la Coca-Cola Company. En 2007, des assistants des élus du Congrès rapportent avoir été approchés par des lobbyistes de ce symbole du capitalisme américain lorsque l'élue démocrate Maxine Waters tenta de faire voter la loi HR 3464 interdisant tout commerce de gomme soudanaise. Et, selon Christian Harbulot, directeur de l'Ecole de guerre économique, la firme d'Atlanta s'associerait à l'Agence américaine pour le développement international (Usaid) pour financer l'organisation non gouvernementale suisse Medair, laquelle participe à la construction de puits dans le Darfour occidental. Selon M. Harbulot, qui se garde néanmoins de révéler ses sources, « l'enjeu pour Coca-Cola est très simple : il s'agit de fixer cette main-d'œuvre potentielle afin de permettre la culture de la gomme ».

Maintes fois interrogé sur la composition de sa boisson vedette, le groupe américain rétorque se fournir en gomme arabique dans d'autres pays sahéliens — une information que réfute, sous condition d'anonymat, l'un de ses fournisseurs de gomme. Interrogé, un haut cadre chargé de l'approvisionnement du groupe n'a pas souhaité s'exprimer, de peur d'« avoir des problèmes ». En dépit de nombreux faisceaux de présomptions, il n'existe en définitive aucune preuve formelle que le soda le plus bu dans le monde contient bien de la gomme soudanaise. En revanche, la présence de la firme américaine au Soudan n'est un secret pour personne. A peine sorti de l'aéroport international de Khartoum, le regard est attiré par les publicités de la célèbre boisson qui se suivent en enfilade le long des grandes artères. Depuis 2002, la Coca-Cola Company distribue en effet ses sodas via la firme DAL Food Industries, sous couvert d'une loi de 2000 autorisant exceptionnellement la commercialisation au Soudan de produits agricoles. Concernant Coca-Cola, la « diplomatie du soda » vaut à l'import comme à l'export.

Les mesures adoptées depuis le début de la contestation

Algérie

Mesures économiques et sociales

— Déblocage de 20 milliards d'euros pour diverses mesures sociales, notamment des prêts à 0 % pour les jeunes. Abandon de toute mesure visant à contrôler le commerce informel.

— Le salaire des professeurs d'université a été quasiment quadruplé, de 50 000 à 200 000 dinars (de 500 à 2 000 euros environ). Des aides directes ont été promises aux jeunes chômeurs.

— Les greffiers de justice, qui étaient en grève, ont obtenu une augmentation salariale de 110 %.

— Selon le ministre de l'intérieur, M. Daho Ould Kablia, huit des quatorze revendications avancées par les gardes communaux (qui suppléent la gendarmerie) ont été satisfaites, notamment l'augmentation des salaires et des primes ainsi que le paiement des congés et des heures supplémentaires.

— Les taxes sur le sucre ont été réduites.

— Des investissements d'infrastructure seront lancés pour un montant de 112 milliards d'euros.

Mesures politiques

— L'état d'urgence, en vigueur depuis dix-neuf ans, a été levé.

— D'« importantes réformes politiques » ont été annoncées, le 19 mars, par le président Abdelaziz Bouteflika, sans autre précision.

Arabie saoudite

Mesures économiques et sociales

— Un premier plan de 25,6 milliards d'euros a été notifié en février. Le 18 mars, le roi en annonçait un second, qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars : l'équivalent de deux mois de salaire versé en prime à tous les fonctionnaires ; une allocation de 375 euros attribuée à tous les chômeurs ; réévaluation du salaire minimum des nationaux à 560 euros ; allocation de crédits pour la construction de 500 000 logements ; une enveloppe de 3 milliards d'euros accordée au secteur de la santé.

— Création d'une commission de lutte contre la corruption.

— Recrutement de 60 000 fonctionnaires de police.

Mesures politiques

Aucune.

Bahreïn

Mesures économiques et sociales

— Baisse de 25 % du montant des remboursements de prêt pour les bénéficiaires des programmes de logements (soit 35 800 familles).

— Le ministre de l'intérieur a annoncé la création de 20 000 emplois, le roi, une subvention de 1 790 euros par famille.

Mesures politiques

Dans un premier temps, le pouvoir a libéré les prisonniers politiques, renvoyé plusieurs ministres, accepté le principe d'un Parlement qui disposerait de réels pouvoirs. Devant le refus des manifestants d'accepter des concessions de façade, le roi a fait appel, le 15 mars, aux troupes des pays du Conseil de coopération du Golfe, proclamé l'état d'urgence et décidé l'arrestation de nombreux opposants.

Jordanie

Mesures économiques et sociales

— Augmentation de salaire pour les employés du secteur public et les militaires.

— Création de 21 000 emplois dans le secteur public, dont 6 000 dans la police et la gendarmerie.

— Réduction des taxes sur le carburant et les produits alimentaires.

— Augmentation des crédits alloués aux projets visant le développement des régions les plus pauvres.

Mesures politiques

— Le 1er février, le roi Abdallah II a nommé M. Marouf Bakhit au poste de premier ministre pour remplacer M. Samir Rifaï, dont les manifestants réclamaient la démission.

— Le 20 février, il a appelé le gouvernement, le Parlement et la justice à engager des « réformes politiques réelles ».

Koweït

Mesures économiques et sociales

— Versement à chaque citoyen d'une prime de 2 647 euros.

— Distribution gratuite de rations alimentaires pour une valeur totale de 600 millions d'euros.

Libye

Mesures économiques et sociales

— Versement d'une subvention de 324 euros par famille et augmentation de 150 %des salaires de certaines catégories du secteur public.

— Abolition des impôts et des droits de douane sur les produits alimentaires.

Maroc

Mesures économiques et sociales

— Une rallonge de 15 milliards de dirhams (1,5 milliard d'euros environ) va être allouée à la caisse chargée de subventionner les biens de consommation, notamment le pétrole et le gaz. L'instance voit ainsi son budget quasiment doubler.

Mesures politiques

— Dans son discours du 9 mars, le roi Mohammed VI a annoncé une réforme constitutionnelle renforçant le statut du premier ministre (issu du parti arrivé en tête des élections), l'Etat de droit, l'indépendance de la justice et reconnaissant dans le texte la composante « berbère amazigh ».

Oman

Mesures économiques et sociales

— Le sultan Qabous a promis la création de 50 000 emplois et une allocation mensuelle de 350 euros pour les chômeurs.

— Augmentation du salaire minimum de 261 euros à 373 euros.

Mesures politiques

— Renvoi de dix ministres. Parmi les nouveaux, quatre sont issus du Conseil consultatif, dont les membres sont élus.

— Annonce du transfert de certaines compétences législatives au Conseil d'Oman (Parlement bicaméral dont la chambre haute est nommée), dont l'ampleur sera précisée par un amendement à la Constitution rédigé par une commission placée sous le contrôle du sultan.

Syrie

Mesures économiques et sociales

— Déblocage de 187 millions d'euros en faveur des plus pauvres. Par ailleurs, l'aide mensuelle pour le fioul domestique passera de 14,70 à 23,50 euros, première augmentation depuis 2001.

— Réduction des taxes sur le café et le sucre, ainsi que des droits de douane sur les produits alimentaires.

— Hausse de 30 % des salaires des fonctionnaires.

Mesures politiques

— Annonce d'une levée rapide de l'état d'urgence, d'une réforme des lois sur les partis et la presse.

— Promesse qu'une justice indépendante serait instaurée.

Yémen

Mesures politiques

— Le président Ali Abdallah Saleh a annoncé qu'il ne présenterait pas sa candidature en vue d'une réélection en 2013 ; il a également fait savoir qu'il n'a pas l'intention de transférer le pouvoir à son fils.

— Promesse d'élections présidentielle et législatives anticipées d'ici à la fin de 2011.

— Dissolution du cabinet du président le 20 mars.

Tepco et ses actionnaires

La société Tokyo Electric Power Company (Tepco), qui gère la centrale nucléaire de Fukushima, a-t-elle vraiment tout fait pour inspirer confiance aux Japonais ? En septembre 2002, la population de l'Archipel découvre que, depuis la fin des années 1980, l'entreprise a falsifié vingt-neuf rapports destinés à l'agence de sûreté nucléaire. Elle apprend par ailleurs que les autorités japonaises disposent de l'information depuis 2000, mais n'ont pas estimé nécessaire d'intervenir avant.

« Les documents taisaient les problèmes rencontrés au niveau de huit réacteurs nucléaires différents », relate l'hebdomadaire The Economist (1). Parmi ceux-ci, « des fissures dans le sarcophage en acier qui entoure le cœur des réacteurs et en garantit la sûreté ». La révélation conduit à la démission de MM. Nobuya Minami, président de la société, et Hiroshi Araki, président de son conseil d'administration et par ailleurs président du comité d'éthique de la plus grande fédération patronale japonaise, Japan Business Federation.

En juillet 2007, un tremblement de terre contraint Tepco à fermer sa centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, endommagée. Les revenus de la société sont amputés de 75 %, le dividende servi aux actionnaires de 7 % — il dépasse toutefois le niveau atteint entre mars 2003 et mars 2007.

Trois ans plus tard, M. Masataka Shimizu (nouveau président de la société) assure « avoir tiré les leçons [du tremblement de terre de 2007] et tout faire pour que nos centrales, pas uniquement nucléaires, soient véritablement résistantes (2). » Pour autant, les pratiques de la société ne rompent pas totalement avec le passé. Tepco vient d'admettre qu'entre 2001 et 2011, elle n'a pas estimé nécessaire de procéder aux contrôles obligatoires de la sûreté de ses installations. Ceux-ci n'ont repris qu'à la fin du mois de février 2011. L'accumulation de barres d'uranium usagé dans les piscines de stockage — en quantité trois fois supérieure aux limites autorisées — ne semble pas l'avoir davantage préoccupée. Jusqu'au jour du tremblement de terre.

L'opération avait l'avantage de s'intégrer dans sa stratégie de stimulation des profits par réduction des coûts. Stratégie dont le rapport annuel 2010 indique qu'elle fera l'objet « d'efforts constants », y compris dans le domaine des inspections.

Une telle logique a-t-elle motivé la décision du groupe de prolonger de dix ans la durée de vie de l'un des six réacteurs du site, avec l'accord des autorités japonaises ? Explique-t-elle les hésitations du groupe à arroser les réacteurs de Fukushima d'eau de mer, une mesure qui, si elle permettait de les refroidir, condamnait les installations ? Les Japonais s'interrogent.


(1) « A critical mass of disgust ? », The Economist, Londres, 5 septembre 2002.

Et à l'étranger

Une propagande dénonce le poids de la fiscalité sur le patrimoine et ressasse que la France est le seul pays qui ose encore prélever un impôt sur la fortune (ISF). Or celui-ci existe en Hongrie, en Norvège et… en Suisse. Les Pays-Bas l'ont certes supprimé, mais ils ont créé un impôt sur les revenus théoriques du patrimoine. Il prévaut encore dans l'Union européenne, où les droits de donation et de succession, les droits sur transactions mobilières sont comparables. En 2006, avant la loi Travail emploi pouvoir d'achat (TEPA), les droits de donation et de succession représentaient 0,38 % du PIB en France, 0,27 % en Espagne et au Royaume-Uni, 0,33 % aux Pays-Bas, 0,61 % en Belgique, 1,02 % en Suisse. Les droits sur transactions mobilières et immobilières représentaient 0,7 % du PIB en France, 0,68 % en Suisse, 0,86 % aux Pays-Bas, 1,09 % en Belgique, 1,2 % en Italie, 1,93 % en Espagne. Enfin, l'impôt sur l'actif net des personnes physiques représentait 0,2 %du PIB en France et en Suède, 0,17 % en Espagne, 1,02 % en Suisse.

Il faut prendre avec prudence les comparaisons internationales. Dans les études de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la France reste parmi les pays à forte fiscalité du patrimoine, car la taxe foncière et la taxe d'habitation en font partie. Mais il faut tenir compte de la structure des fiscalités locales. Dans les pays anglo-saxons, les ressources locales reposent essentiellement sur la taxe foncière, alors que, dans les pays nordiques et les Etats fédéraux européens comme la Suisse ou l'Allemagne, les ressources locales reposent davantage sur le revenu. Enfin, on omet souvent de préciser que la France est l'un des pays où le poids de l'impôt sur le revenu (qui prend en compte les revenus du patrimoine) est le plus faible.

Un voisin ou une succursale ?

L'évocation du Mexique ne suscite plus l'exaltation : une nation « engagée sur une pente fatale », selon l'hebdomadaire libéral The Economist (10 juillet 2010) ; une société « à la dérive », pour le Financial Times (30 juin 2010) ; une économie qui « patine », plus affectée qu'aucune autre par les crises du géant nord-américain, pour la revue chilienne América Economía (août 2010).

D'après les chercheurs James M. Cypher et Raúl Delgado Wise, l'ouverture économique du Mexique, à partir de la fin des années 1980, conduit à la « destructuration de l'appareil productif mexicain pour l'adapter aux besoins de l'économie américaine (1) ». Avec l'essor des maquiladoras (2), les exportations passent de 52 milliards de dollars en 1993 à 291 milliards en 2008. Toutefois, précisent Cypher et Wise, « l'industrie des maquilas n'implique pas l'exportation de produits mexicains, mais d'une main-d'œuvre bon marché se traduisant dans le coût des produits finis ». Dans les faits, 77 % des intrants sont importés et le taux de valeur ajoutée retenue par le Mexique chute : de 18,2 % en 1988 à 8,2 % en 2003.

Victime de l'abandon des politiques de soutien par l'Etat, le secteur industriel national fond. Les salaires plongent (de plus de 24 % en termes réels entre 1994 et 2007), le chômage explose (en hausse de 130 % entre 2000 et 2009).

En outre, la crise financière de 2008 n'en finit pas d'affecter l'économie du pays. Plus que toute autre nation d'Amérique latine, le Mexique a souffert de la réduction de la consommation aux Etats-Unis. Le produit intérieur brut a diminué de 6,7 % en 2009. La croissance du pays stagne autour de 1,9 % depuis 2000, contre une moyenne de 3,2 % au Brésil. Pieds et poings liés à l'économie américaine par l'Alena, le Mexique attend patiemment sa relance. Les Etats-Unis, eux, importent chaque année un peu plus de produits chinois tandis que, faute d'investissements, la production pétrolière mexicaine décline.

Le gouvernement mexicain juge urgent d'obtenir de Washington un accord sur l'immigration pour stabiliser l'emploi et maintenir, puis augmenter, le volume des envois de fonds des immigrés, troisième source de devises du pays. A ce sujet, Cypher et Wise calculent qu'« en prenant en compte le niveau d'études des migrants mexicains à leur arrivée aux Etats-Unis et le coût de formation que celui-ci représente pour le système public d'éducation mexicain », ainsi que « le coût de la vie au Mexique », entre 1994 et 2008, « le Mexique a transféré 340 milliards de dollars aux Etats-Unis, soit 1,8 fois les sommes renvoyées par les migrants ». Autrement dit : à travers l'émigration, la société mexicaine subventionne l'économie américaine.


(1) Mexico's Economic Dilemma. The Developmental Failure of Neoliberalism, Rowman & Littlefield, Lanham (Etats-Unis), 2010.

(2) Lire Anne Vigna, « A Tijuana, la mauvaise fortune des “maquiladoras” », Le Monde diplomatique, novembre 2009.

Tous sur la photo !

« Celui qui n'est pas sur la place n'aura jamais sa photo. » C'est sur cet air scandé par les haut-parleurs que le noyau dur des manifestants de la place Tahrir accueillait les renforts venus les soutenir à la sortie de la prière des vendredis « de la colère », « du départ » et « du déluge ». Une chanson du répertoire nassérien pour couvrir d'éventuels slogans islamistes. Puis, plus clairement, la foule tonne : « Pacifique, civique ; ni islamique ni militaire. »

Quand donc ces jeunes révoltés ont-ils acquis une telle conscience politique et une telle maîtrise des symboles, au milieu d'une Egypte qu'on croyait profondément islamisée et divisée confessionnellement ? Comment ce vent nouveau a-t-il gagné ?

« Si vous voulez une société libre, donnez-lui simplement Internet », déclarait le 11 février sur Cable News Network (CNN) M. Wael Ghonim, un des leaders du mouvement, par ailleurs cadre chez Google. La révolution arabe porte la marque des sites participatifs. Car tout en ouvrant sur le monde, Facebook et Twitter sont devenus le creuset de groupements sociaux et civiques dans des pays où toutes les activités associatives étaient contrôlées et bannies. La mosquée et l'église ont cessé d'être les seuls lieux de socialisation.

Mais cette émergence du social 2.0 suffit-elle à déclencher les révolutions ? « Nous menons depuis plusieurs années une “guerre d'usure”, entre autres à travers le Net, et le 25 janvier 2011 on a eu notre “guerre d'octobre” (1) », répond M. Ahmad Eid, un autre jeune du noyau dur égyptien. En effet, cela fait plusieurs années que les blogs fustigent les méfaits des régimes plaçant « le pouvoir au-dessus de l'Etat », les conséquences d'un libéralisme économique oubliant les droits sociaux minimaux et laissant décliner les services publics, les atteintes aux libertés…

Mais les chaînes satellitaires arabes ont également ouvert des brèches considérables en faveur des libertés, du fait même des contradictions existant entre les régimes arabes qui les sponsorisent. Bien sûr, il y a la qatarie Al-Jazira ; mais même Al-Arabiya, sponsorisée par les Saoudiens, a appelé à ouvrir le débat sur la corruption en... Arabie saoudite et au Qatar — une initiative du directeur du Caire, annoncée publiquement et vite matée ! Toute une production littéraire a contribué à cette conscience émergente : ainsi Alaa El-Aswani, auteur du célèbre Immeuble Yacoubian (2), a été au cœur de la place Tahrir.

L'Arabie saoudite supportera-t-elle l'importation de cet éveil arabe après des décennies d'exportation de courants islamistes ? Et qu'en sera-t-il de la Syrie, qui était restée, avec l'Egypte et la Tunisie justement, dans la compétition pour incarner les Lumières arabes — la Nahda (3) ?

Enfin, les Arabes sont-ils les seuls à vouloir leur place sur la photo ?


(1) Propos tenus à la télévision officielle L'Egypte aujourd'hui, le 13 février 2011. La « guerre d'usure » fait référence à la période qui suit la débâcle des armées arabes dans la guerre de juin 1967, quand les forces égyptiennes et syriennes ont multiplié les escarmouches contre l'armée israélienne. La « guerre d'octobre » fut déclenchée le 6 octobre 1973 par Le Caire et Damas.

(2) Actes Sud, Arles, 2006.

(3) Mouvement de renaissance arabe au XIXe siècle.

Coopération tous azimuts

Depuis le lancement, au sommet d'Evian (juin 2003), d'un « dialogue élargi » des membres du G8 (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni et Russie) avec d'autres pays (Afrique du Sud, Algérie, Arabie saoudite, Brésil, Chine, Egypte, Inde, Malaisie, Mexique, Nigeria, Sénégal), les procédures de consultation interétatiques visant à réformer la gouvernance de la planète n'ont cessé de se complexifier et de s'institutionnaliser. Confrontés à la crise, les Etats du G8 et les pays en développement recherchent l'architecture idoine pour discuter des problèmes du monde.

Les premiers élargissent leur dialogue aux « grandes puissances émergentes ». En 2007, le processus dit d'Heiligendamm (G13) a associé les membres du G8 à un G5 composé de l'Afrique du Sud, du Brésil, de la Chine, de l'Inde et du Mexique ; en juillet 2009, lors du sommet de L'Aquila, le G13 est devenu G14 avec la participation de l'Egypte.

Les seconds veulent s'organiser pour que le tiers-monde puisse un jour parler d'une seule voix et faire bloc face aux Etats-Unis, à l'Union européenne et au Japon. Leurs efforts pour tracer leur chemin et fortifier la coopération Sud-Sud sont déjà anciens : depuis la création du Mouvement des non-alignés en 1966, dans la foulée de la conférence de Bandung de 1955, il y a eu le Groupe des 77 en 1964, le G15 en 1989, le G20 en 2003 (avec les négociations commerciales internationales du cycle de l'Uruguay) (1)… Mais ces efforts ont été redynamisés par les cycles de négociation sur la libéralisation des échanges conduits dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et par le processus de Doha (cf. notamment le G33 et le G90 en 2003, le G110 en 2005).

En 2003, l'échec de la conférence de l'OMC tenue à Cancún (Mexique), après que les pays en développement eurent quitté la table des négociations, a entraîné dans les pays du Sud l'apparition d'une politique de rassemblements à géométrie variable. Si la presse et certaines organisations non gouvernementales (ONG) sont parvenues à accréditer l'idée qu'une nouvelle coalition de ces pays avait émergé, il est rapidement apparu que le G20 ne serait pour eux qu'une alliance interétatique circonstancielle autour d'un unique enjeu — la libéralisation du commerce agricole — et que d'autres regroupements verraient le jour en fonction des négociations à mener. L'IBAS (Inde, Brésil, Afrique du Sud) et les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) en font la démonstration.


(1) Le 20 août 2003, un groupe de vingt pays en développement s'est constitué à l'occasion de la cinquième réunion ministérielle de l'OMC (Cancún), en réponse aux propositions européennes et américaines. S'élargissant peu à peu, le bloc n'a cessé d'évoluer en nombre, certains pays se retirant du processus, d'autres y adhérant (pays membres actuels : Afrique du Sud, Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Chine, Cuba, Egypte, Equateur, Guatemala, Inde, Indonésie, Mexique, Nigeria, Pakistan, Paraguay, Pérou, Philippines, Tanzanie, Thaïlande, Uruguay, Venezuela, Zimbabwe). A ne pas confondre avec son homonyme créé en 1999 par les pays industrialisés du G7 et qui associe certains pays et les institutions financières internationales.

Santé, agriculture, des projets communs

Trois piliers ont été mis en place par l'IBAS (Inde, Brésil, Afrique du Sud) depuis sa création en 2003 : la coordination politique sur des questions internationales, les groupes de travail et l'assistance aux pays en développement. C'est le troisième qui peut s'évaluer le plus concrètement. Créé en 2004, le Fonds IBAS pour l'élimination de la faim et de la pauvreté finance des projets de petite et moyenne taille pouvant être reproduits et servir d'exemple de « bonnes pratiques (1) » au niveau régional, voire extrarégional. L'objectif est également de promouvoir des initiatives pionnières émanant des pays du Sud à destination d'autres pays du Sud (2). Le financement est assuré par chacun des Etats membres à hauteur de 1 million de dollars, chiffre encore modeste, et peut être complété par des financements externes : Etats tiers, organisations non gouvernementales, fondations philanthropiques, etc.

L'Unité spéciale pour la coopération Sud-Sud au sein du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a été chargée de la gestion du fonds et du suivi administratif et opérationnel des projets sélectionnés. Il est significatif que cette tutelle ait été accordée à un organisme des Nations unies — et non à des organisations financières comme le Fonds monétaire international (FMI). Cette tutuelle permet — comme c'est le cas de la Banque du Sud (Banco del Sur), créée par l'Argentine, la Bolivie, le Brésil, l'Equateur, le Paraguay et le Venezuela avec un capital initial de 20 milliards de dollars (3) — de contourner les institutions de Bretton Woods, qui ne remplissent pas leurs obligations. Désormais, des pays comme le Brésil, l'Inde et l'Afrique du Sud peuvent se passer du FMI et créer des circuits d'aide parallèles.

Les projets financés par l'IBAS couvrent des domaines aussi divers que la formation de paysans aux techniques agricoles améliorées en Guinée-Bissau, la mise en place d'un système de recyclage d'ordures en Haïti, la rénovation de deux centres de santé au Cap-Vert, la construction d'un pavillon supplémentaire dans un centre de santé au Cambodge, le renforcement des capacités de lutte contre le VIH/sida au Burundi. Ces choix obéissent souvent aux objectifs diplomatiques des trois Etats membres.

Ainsi la construction d'un palais omnisports de mille mètres carrés à Ramallah, en Palestine, estimée à près de 1 million de dollars américains — il s'agit du projet le plus coûteux financé par le fonds, celui de Guinée-Bissau s'élevant à près de 500 000 dollars, celui de Haïti à 550 000 dollars et celui du Cap-Vert à 380 000 dollars. Comme le note M. Francisco Figueiredo de Souza, secrétaire du département IBAS au sein du ministère brésilien des affaires étrangères, cette initiative est liée à la coordination politique des trois Etats membres sur le conflit israélo-palestinien et à la volonté de Brasília de s'investir en tant qu'acteur extrarégional dans le processus de paix entre Israël et la Palestine (4). Si le Brésil est le dernier Etat IBAS à avoir reconnu officiellement l'Etat palestinien, en décembre 2010, il est allé plus loin que ses deux partenaires en le reconnaissant dans les frontières de 1967.


(2) Depuis sa création, le Fonds IBAS a reçu le Prix des Nations unies pour le partenariat Sud-Sud en 2006 et le prix des Objectifs du millénaire pour le développement en septembre 2010.

(3) Lire Damien Millet et Eric Toussaint, « Banque du Sud contre banque mondiale », Le Monde diplomatique, juin 2007.

(4) « Emerging Powers : India, Brazil and South Africa (IBSA) and the future of South-South cooperation », rapport du Woodrow Wilson Center, Washington, août 2009.

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