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October 04 2011

L'unité retrouvée des peuples arabes

Depuis le début des révoltes au Machrek et au Proche-Orient, ce que l'on dénommait jusqu'ici avec dédain « la rue arabe » s'est transformé en « peuple », toutes classes sociales et toutes tranches d'âge confondues. Les revendications sont simples et claires, loin de tout jargon idéologique et de toute tentation démagogique, religieuse ou particulariste.

- 2011/04 / Égypte, États-Unis (affaires extérieures), Irak, Israël, Liban, Palestine, Proche-Orient, Syrie, Tunisie, Monde arabe, Conflit israélo-arabe, Économie, Identité culturelle, Idéologie, Inégalités, Islam, Mouvement de contestation, Relations Nord-Sud, Pauvreté, Religion, Terrorisme, Fondamentalisme, Maghreb, article, 2011/04 - Monde arabe, Réveil arabe 2011-

Extension du domaine de la régression

A la veille d'un Conseil européen consacré à la crise de la dette, le Parlement portugais rejetait, le 23 mars, un plan destiné à réduire le déficit en rognant sur les dépenses sociales. Inébranlables, les gouvernements de la zone euro continuent à prescrire la pilule amère de la rigueur.

Comme dans un rêve de Naomi Klein qui rattraperait les malfaçons de sa thèse initiale, le néolibéralisme européen met un soin particulier à se conformer à la « stratégie du choc » — mais d'un choc qu'il a lui-même largement contribué à produire.

On croyait déjà avoir vu du pays avec la « réponse » à la crise (financière privée) sous la forme de plans d'austérité (publique) sans précédent. Mais le prolongement du « pacte de compétitivité » nous emmène pour un autre voyage dont on ne voit même plus le terme. Jusqu'où le paradoxe de l'acharnement néolibéral en réponse à la crise néolibérale peut-il aller ?, c'est une question dont la profondeur devient insondable.

Dans cet invraisemblable enchaînement où un choc séculaire n'entraîne aucune révision doctrinale mais bien la réaffirmation étendue de ce qui a si parfaitement échoué, la case « réduction des déficits » a logiquement donné lieu à une de ces « déductions » bizarres conduisant de l'échec prévisible des politiques d'austérité à l'impérieuse nécessité de les constitutionnaliser.

En dépit du matraquage qui répète ad nauseam que la rigueur est une stratégie de retour à la croissance et quoiqu'il nous ait valu quelques épisodes savoureux comme la « rilance » (1) de Mme Christine Lagarde, on voit mal comment les politiques économiques européennes — coordonnées pour la première fois, mais hélas pour le pire — pourraient ne pas produire l'exact contraire de ce qu'elles prétendent rechercher.

Car si des épisodes d'ajustement budgétaire, dans le passé, ont pu rencontrer quelque succès, c'était à la condition impérative d'être accompagnés d'une baisse de taux d'intérêt, d'une dévaluation ou d'un environnement en croissance, toutes choses dont on est d'ores et déjà bien certain qu'elles feront défaut. Reste la terrible synergie négative qui conjugue des efforts de restriction budgétaire d'une intensité inédite à une extension (l'Europe entière) jamais vue — et promet plutôt la « richute ». Dans le meilleur des cas, la réduction des déficits s'opérera mais si lentement que la vitesse de croissance de la dette en sera très peu modifiée, de sorte que, à croissance déprimée, le ratio dette/produit intérieur brut (PIB) — l'objectif ultime de toutes ces manœuvres et donc le critère d'après lequel les juger — continuera de se détériorer.

Les gouvernants de la zone euro ont tellement confiance dans leur propre stratégie qu'ils ont cru bon de compléter le Fonds européen de stabilité financière (European Financial Stability Facility, EFSF), destiné à gérer l'épisode critique (Grèce, Irlande...) jusqu'en 2013, par une structure, elle, permanente, le Mécanisme de stabilité européen (European Stability Mechanism), destinée à faire face collectivement à d'« éventuels » futurs problèmes de dettes souveraines. Dans cette affaire, toute la difficulté politique consistait à convaincre l'Allemagne d'entrer dans un mécanisme de solidarité financière qu'elle a toujours refusé au nom d'un « aléa moral » : se savoir couverts conduirait certains Etats à en faire encore moins en matière de discipline budgétaire... Comme de juste, c'est la France qui s'est chargée d'avoir la « bonne idée » susceptible d'offrir une contrepartie admissible à l'Allemagne, et on a donc troqué une structure de solidarité financière contre un dispositif disciplinaire, promettant qu'on n'aurait pas à s'en servir : la constitutionnalisation de l'équilibre des finances publiques.

Dévoiement de la parole politique

Cette aberration majuscule a aussitôt fait l'objet d'une de ces pantomimes d'expertise bien faites pour donner aux pires idées l'onction de la science (ou de la sagesse), et M. Michel Camdessus, toujours disponible pour aider, a rédigé très exactement le rapport qu'on attendait de lui. Au moins, d'un long repos après son départ du Fonds monétaire international (FMI), nous revient-il en forme ! Et armé d'arguments qui sont un bonheur de logicien. « S'ils n'étaient vigoureusement affrontés, [le déficit et la dette] mettraient en cause notre capacité à préserver un régime très protecteur de sécurité sociale et la liberté de nos élus de déterminer par eux-mêmes, et non sous la pression des marchés, la politique de la nation (2)... » Curieusement, il sort de ces fortes prémisses une machine à organiser méthodiquement la destruction de la Sécurité sociale par rabotage automatique et à ôter toute pertinence à l'élaboration des lois de finances puisque leur épure aura été rigoureusement fixée par une loi organique (3) à laquelle elles n'auront que le choix de se tenir...

Sans doute bien à l'image du dévoiement généralisé de la parole politique institué par le règne de M. Nicolas Sarkozy, le rapport, en cela la voix de son maître, met un empressement assez pervers à proclamer les plus hautes valeurs que toutes ses recommandations viennent ensuite méthodiquement trahir. Dans une logique du « démantèlement par la bande », bien plus efficace que celle de l'assaut frontal, le néolibéralisme a compris qu'il était plus habile d'organiser la paupérisation de l'Etat social pour mieux laisser « s'imposer » les solutions du privé. Et il est bien certain que l'ajustement coercitif des dépenses sociales, avec tout ce qu'il supposera de coupes aveugles, comme l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris les expérimente déjà, n'aura pas d'autre effet que de créer une demande de services privés, très vite satisfaite par une offre de même nature dont tout le monde se plaira à reconnaître qu'elle fait tellement mieux que la misère publique. Une chose est certaine en tout cas : la loi de financement de la Sécurité sociale tombant sous l'autorité de la nouvelle loi-cadre, la « Sécu » entre désormais explicitement et de plein droit dans l'orbite du démantèlement programmé — « sauver notre modèle social », disent-ils !...

Mais l'ironie grinçante du rapport, à moins qu'on ne diagnostique le dérèglement des facultés, est sans doute à son comble dans le désir allégué de ne plus faire dépendre la politique budgétaire des marchés financiers quand le dispositif de constitutionnalisation n'a pas d'autre finalité que de tout leur accorder ! Car la sanctuarisation constitutionnelle de l'équilibre budgétaire est une sorte de caviar d'investisseur : plus aucune hésitation parlementaire à redouter, plus aucune interrogation quant à l'éventuelle opportunité de mobiliser les budgets pour faire face à des crises, les tranchoirs automatiques vont fonctionner tout seuls. On se demande par parenthèses ce que serait devenue une loi organique d'équilibre budgétaire votée début 2007 pour 2012... à part le choix entre l'inconstitutionnalité et la plongée vers la Grande Dépression façon 1929-1933. Mais le rapport se gargarise de l'impératif de crédibilité, qui vaut aveu de parfaite soumission puisque « crédibilité » finalement ne signifie pas autre chose qu'« obtenir l'approbation des investisseurs ». Pour une émancipation, on conviendra que le compte n'y est pas tout à fait...

M. Camdessus a maintenant pris confortablement l'habitude d'aller d'erreur historique en erreur historique — cependant, comme il est chrétien, il demande pardon ensuite. Il s'était déjà excusé d'avoir littéralement dévasté l'économie russe par la libéralisation forcenée et la destruction de toutes les formes institutionnelles qui n'en partageaient pas la logique. Prévoyons d'ici à quelques années un petit retour de pénitence, lorsque auront été démontrés les mirifiques effets de la camisole budgétaire, et quoiqu'il nous assure — admirable chute du rapport — que l'équilibre des finances publiques est « la clé d'une croissance durable, dans la justice et l'indépendance (4) » — amen. Trois ans après le déclenchement d'une crise entièrement due à la libéralisation générale, on n'en revient pas de cette extravagante rhétorique de l'obstination.

En revenir, il le faudra bien pourtant si l'on veut ne pas être totalement soufflé par la suite. Car, dans la hotte aux contreparties, il y a également le « pacte de compétitivité » (5) qui, au-delà des austérités budgétaires, donne à la « stratégie du choc » tout son bouquet. Comme si les programmes de rigueur, désormais à verrouillage constitutionnel, n'étaient pas encore assez, l'Union européenne, en l'occurrence à l'initiative de Mme Angela Merkel et de M. Sarkozy, a considéré que finalement l'opportunité d'un « réel progrès » était bien constituée et qu'il serait fautif de ne pas l'exploiter jusqu'au bout. Concédant elle-même l'aveu implicite du probable échec des austérités coordonnées, la stratégie européenne effectue par anticipation un nouveau déplacement, qui a le double avantage d'approfondir un peu plus l'oubli du fait générateur — la crise financière privée — et d'ouvrir aussi grand que possible le champ de la grande avancée libérale. Car, cette fois, tout va y passer !

Les gouvernements en effet semblent s'aviser des effets pervers de la rigueur, qui détruit elle-même ses propres conditions d'efficacité en contractant les bases fiscales plus vite qu'elle ne réduit les dépenses. Mais où trouver à croître sans le secours d'une politique de relance ? C'est à ce moment précis que la désinflation compétitive fait son grand retour. Dans les années 1980 et 1990 déjà, elle s'était imposée comme la solution imaginaire promettant soit le retour à l'équilibre du marché de l'emploi même sans croissance, soit le relais de celle-ci par les seules exportations, et aboutissant en fait à une combinaison des deux. On l'a peut-être déjà compris : dans cette affaire, la variable stratégique, c'est le coût du travail. C'est pourquoi la désindexation des salaires sur les prix (6) et l'harmonisation vers le haut (c'est-à-dire vers le bas…) de l'âge de la retraite à 67 ans (pour diminuer la part des cotisations sociales dans le coût salarial complet) sont au programme — et l'on notera au passage comment, lorsque l'Europe parvient soit à la « coordination », soit à « l'harmonisation », c'est toujours pour le pire...

Or deux décennies de désinflations compétitives nationales en ont plus qu'abondamment démontré le parfait contresens. D'abord parce que le rééquilibrage du marché du travail par la seule baisse de son « prix » propre — le salaire — est une fadaise qui a pour petite hypothèse implicite l'absence de tout problème de demande — or à 77 % de taux d'utilisation des capacités de production (7), le moins qu'on puisse dire est qu'on n'y est pas... Ensuite parce que, persévérant dans le goût bizarre pour les solutions autodestructrices, l'Europe s'imagine nous sauver en nous transformant tous en autant d'Allemagne compétitives, mais visiblement sans réaliser que, les stratégies de compétitivité-prix étant non coopératives et n'ayant de bénéfices qu'en restant unilatérales, les généraliser équivaut à en annuler les effets pour tous.

Inimitable novlangue bruxelloise

Mais tout cela importe peu : l'essentiel est de dire « compétitivité », ce qui permet de s'en prendre aussi bien au salaire qu'à la productivité, c'est-à-dire potentiellement à toutes les conditions — monétaires, juridiques, conventionnelles, concurrentielles, matérielles — du travail, et cela désormais dans un climat de permanente surveillance multilatérale (8) au prétexte de la « convergence ». Aussi neutralisée soit-elle, la novlangue des communiqués européens ne parvient plus à cacher grand-chose de leurs intentions réelles, et les commentaires sont superflus pour comprendre de quoi il retourne au hasard de bouts de phrase tels que « le coût unitaire de la main-d'œuvre fera l'objet d'un suivi », « réexaminer les dispositifs de fixation des salaires et le cas échéant le degré de centralisation du processus de négociation ainsi que les mécanismes d'indexation », « veiller à ce que les accords salariaux dans le secteur public viennent soutenir les efforts de compétitivité consentis dans le secteur privé », « consentir des efforts spécifiques pour améliorer les systèmes d'enseignement », « viabilité des retraites, des soins de santé et des prestations sociales ». Et, sous leurs dehors bonasses, ces euphémismes filandreux n'en font pas moins surgir devant nos yeux un monde on ne peut plus clair.

Les « finances publiques » — qui permettent d'atteindre l'Etat social — et la « compétitivité » — qui affecte tous les domaines de la vie salariale — ont toujours été les deux obsessions de la régression. Sous ce rapport, l'innocent communiqué de l'Eurogroupe du 11 mars est peut-être le texte le plus agressif qu'on ait vu depuis très longtemps. Pour prendre les problèmes dans l'ordre, c'est l'impasse même du « rééquilibrage par la rigueur » qui impose d'envisager d'autres solutions à court et à moyen terme. A court terme d'abord, l'hypothèse de la répudiation de la dette doit évidemment faire partie des options envisageables. Le risque de déflagration bancaire qui naîtrait d'un ou de plusieurs défauts simultanés importants est assurément réel. A ceci près qu'on peut cette fois y voir, le secteur bancaire étant à terre, l'occasion de lui mettre la main dessus par nationalisation-saisie (9), opération parfaitement indolore pour les finances publiques (M. Camdessus appréciera) et en fait seule à même d'amorcer un processus de refonte complète des structures de la banque-finance dont plus personne ne semble se soucier.

Mais la crise européenne des dettes souveraines pose surtout à moyen terme la question d'une transformation profonde des modalités de financement des déficits publics, comme le suggère par incidence le statut véritable du « problème » des agences de notation.

Tout légitime que soit le sentiment de scandale qu'elles font naître, les agences, dont on sait combien les décisions de dégradation contribuent aux emballements critiques des marchés, immanquablement suivis d'un tour de vis supplémentaire dans les programmes d'austérité, les agences, donc, n'en sont pas moins un problème absolument subalterne. Car discuter des agences, c'est encore discuter dans le cadre de la logique des marchés et du financement par les marchés. Dès lors que les marchés fonctionnent à la croyance et à l'opinion, les agences de notation en sont des créatures nécessaires — entendre : qui surgissent inévitablement. C'est la logique même de la division du travail financier que de faire émerger des acteurs spécialisés dans la production de jugement à l'adresse d'une communauté qui vit constitutivement de jugements (sur la valeur future des actifs). Déciderait-on de fermer les trois « grandes » (10) qu'il ne faudrait pas six mois pour voir réapparaître des remplaçantes. Mais les verdicts des agences ne produisent leurs (incontestables) dégâts que parce qu'ils sont aussitôt convertis en mouvements polarisés par les opérateurs des marchés.

La question des agences est donc à peu près aussi périphérique que celle des normes comptables, les deux ne faisant sens que dans la logique des marchés, quand c'est précisément cette logique même qu'il s'agit de mettre en question. Et ces faux problèmes s'évanouissent dans l'instant dès lors qu'on envisage d'autres formes de financement public. Tel est bien l'enjeu véritable de la situation présente, qui devrait avoir suffisamment démontré les effroyables nuisances d'un financement des déficits assuré et surveillé par les marchés pour qu'on envisage autre chose — par exemple, l'activation du financement monétaire (par la banque centrale) et/ou la mobilisation des épargnes résidentes, mais par des circuits institutionnels hors marché (11).

La médecine du bon docteur Keynes

Quant à la compétitivité, il faut vraiment une logique à œillères pour ne l'envisager que du côté du coût salarial et jamais de celui du taux de change. Les Allemands doivent pourtant en avoir une vague idée, sachant bien qu'une éventuelle sortie de l'euro verrait leur nouveau mark sensiblement réévalué... et l'avantage compétitif de leur belle décennie de déflation salariale aussitôt partir en fumée. Or un schéma raisonné de gestion des soldes commerciaux et des taux de change a été donné de longue date par John Maynard Keynes avec son projet de « chambre de compensation internationale » (International Clearing Union, ICU). La prémisse fondamentale en est que les marchés financiers sont constitutivement incapables de procéder à des ajustements ordonnés — pas de chance évidemment pour une époque qui a choisi de tout leur confier. C'est pourquoi, aux emballements systématiquement déstabilisateurs des marchés, il faut préférer des procédures institutionnelles et politiques de correction des déséquilibres.

L'ICU keynésienne proposait un volet de financement des soldes déficitaires des balances des paiements. Mais elle offrait également des mécanismes institutionnels d'ajustement des taux de change. Chaque pays s'y voyait allouer un quota de déficit ou de surplus commercial. Passé le quart de ce quota, un pays déficitaire était autorisé à dévaluer de 5 %, davantage encore au-delà. Mais la grande innovation de l'ICU consistait à mettre à contribution directement les pays excédentaires. Seul le matraquage à la compétitivité, mêlé de reliquats mercantilistes, a pu faire passer l'excédent commercial pour une incontestable vertu. Or l'excédent est le plus souvent le fruit d'une stratégie non coopérative d'avantage compétitif unilatéral exercée sur le dos des autres — à l'image de l'Allemagne qui fait payer sa déflation salariale à ses partenaires européens en manque à croître. L'ICU applique aux pays excédentaires un système de taxation progressive, en fonction de seuils d'excédents prédéfinis, afin de décourager leur stratégie unilatérale et de les inciter à une relance qui rééquilibre leur solde et améliore par là même les déficits (et la croissance) de leurs partenaires.

Monnaie commune à deux niveaux

On objectera que ce sont désormais les marchés qui déterminent les taux de change et non les ajustements ciblés décidés dans des bureaux gouvernementaux, et que tout projet de dévaluation finit régulièrement en tempête monétaire. C'est la raison même pour laquelle il faut soustraire ces ajustements aux marchés ! Si une ICU n'a aucune chance de se substituer au marché mondial des changes, elle peut en revanche offrir son modèle à une eurozone qui fonctionnerait sur le schéma d'une monnaie commune à deux niveaux (12) : monnaie unique pour les relations monétaires extérieures, mais admettant à l'intérieur des dénominations nationales à des parités non plus irrévocablement fixes, mais ajustables selon des mécanismes entièrement politiques et institutionnels du type ICU. Disons clairement qu'une telle monnaie commune ne pourrait engendrer à elle seule des miracles de croissance par les exportations : il n'y a jamais que 120 milliards de dollars d'excédent allemand (13) à redistribuer pour toute l'eurozone... Mais elle aurait au moins offert quelques appréciables degrés de liberté dans la période présente, notamment en donnant la possibilité aux pays d'où la crise européenne est partie — Grèce, Portugal et Irlande, tous trois déficitaires commercialement (14) — de dévaluer et de trouver des relais de croissance capables de rendre plus soutenables leurs ratios de dette publique (15). Enfin, par-dessus tout, en changeant profondément la façon de penser et de régler les compétitivités relatives à l'intérieur de l'Union, elle nous libérerait de facto du fléau régressif des « pactes pour l'euro ».

On dira que toutes ces pistes tiennent du rêve éveillé et n'ont pas la moindre chance de voir le jour dans les conditions présentes. Et c'est vrai ! Mais il se pourrait précisément que les conditions changent. Il faudra douze ou dix-huit mois pour que l'absurdité de la rigueur générale soit avérée et que, les ratios dette/PIB continuant leur irrésistible ascension, les marchés en prennent une conscience claire. Ce jour-là, ce n'est pas la pauvre EFSF, même aux moyens gonflés, qui pourra rattraper les défauts simultanés auxquels mèneront tous les taux d'intérêt emballés. Un scénario de fracture de la zone euro n'est pas moins probable qu'en décembre dernier. Pour le bloc qui se sera débarrassé des obsessions allemandes, la page sera à nouveau blanche, et l'occasion donnée de reconstruire autrement.


(1) Contraction de « rigueur » et « relance »...

(2) « Réaliser l'objectif constitutionnel d'équilibre des finances publiques », rapport du groupe de travail dirigé par M. Camdessus, 21 juin 2010.

(3) Dans la proposition Camdessus, il reviendrait à la loi-cadre de programmation des finances publiques, recevant par la Constitution rang de loi organique, de primer sur les lois de finances simples et de leur fixer leur objectif impératif d'équilibre pour un certain terme.

(5) Dont une version à peine adoucie a été livrée sous le nom de « pacte pour l'euro » lors du sommet de l'Eurogroupe du 11 mars.

(6) Là où elle existe encore : au Portugal, en Belgique et au Luxembourg.

(7) A la fin de 2010. Il était de 85,4 % en 2007 (données de l'Institut national de la statistique et des études économiques, Insee).

(8) « Conclusions des chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro » (PDF), communiqué de l'Eurogroupe, 11 mars 2011.

(9) Pour des développements un peu plus substantiels de l'idée énoncée ici de manière un peu rapide : « Sauver les banques jusqu'à quand ? », La pompe à phynance,, 11 mai 2010.

(10) Standard & Poor's, Moody's, Fitch.

(11) Lire « Et si on commençait la démondialisation financière ? », Le Monde diplomatique, mai 2010.

(12) Selon une proposition qui a aussi été émise par Aurélien Bernier, Désobéissons à l'Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011, et Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011.

(13) Données Eurostat 2009.

(14) Avec des balances courantes respectivement de 11 %, 10,31 % et 2,94 % du PIB en 2009.

(15) Comme l'attestent a contrario les dégradations successives de la note portugaise pour cause de « croissance insuffisante ».

Hammett, le colt et le style

S'il fallait résumer l'Amérique à quelques clichés, le personnage du « privé » serait parmi les premiers à s'imposer : imper et chapeau mou, il découvre la proximité des notables et des gangsters avec flegme. Nourri de réalité et stylisé comme une légende, le « privé » fut créé par Dashiell Hammett, auquel Jerome Charyn, également auteur de polars, rend ici hommage.

L'Introuvable, c'était lui. Presque un homme invisible, même à l'époque où il était l'un des écrivains les plus adulés de la planète. L'auteure dramatique Lillian Hellman, qui l'adorait, se rappellerait Dashiell Hammett comme ce qu'elle avait vu de plus beau — « cette silhouette élancée, ce nez en lame de couteau », fuyant sa propre célébrité comme la peste. Il donnait l'impression d'être tombé dans l'écriture par accident. Né dans une ferme du comté de St Mary, dans le Maryland, en 1894, il quitta l'école à 13 ans, connut des années d'errance, devint détective privé pour l'agence Pinkerton en 1915, servit comme ambulancier durant la première guerre mondiale, contracta la grippe espagnole qui dégénéra en tuberculose et fit plusieurs séjours dans différents hôpitaux de l'armée. Il tomba amoureux d'une infirmière, l'épousa, eut deux filles, mais la tuberculose réapparut et Hammett dut s'éloigner de sa femme et de ses enfants.

Il prit alors une chambre à San Francisco et, se nourrissant de soupe en conserve, se mit à écrire des histoires sur un privé imaginaire, un gros type qui travaillait pour l'Agence continentale. Le gros n'était jamais nommé. Il serait bientôt connu sous le nom de « Continental Op » dans les nouvelles que Hammett publia dans Black Mask et autres pulp magazines (1) des années 1920. « L'agent de la Continentale » était le double de Hammett, en version musclée. Les lecteurs n'avaient jamais vu de héros comme lui, pas plus qu'ils n'avaient été confrontés à la culture du crime selon Hammett.

Ses histoires ne sont pas romanesques (**), en dépit de tous les criminels hauts en couleur qui les peuplent et de leurs cruelles dulcinées. Elles sont toujours distrayantes, mais elles explorent beaucoup plus profondément le tissu de la société américaine que celles de tous ses prédécesseurs. Dans Le Sac de Couffignal (2), l'agent de la Continentale se trouve sur une île pour milliardaires au large de San Pablo Bay. Les principaux résidents sont « de vieux messieurs bien nourris qui, après avoir placé à des taux intéressants les bénéfices qu'ils sont su arracher au monde des deux mains dans leur jeunesse », ont créé leur propre petite colonie à Couffignal. Le détective y est venu pour un mariage. Plus précisément, il est chargé de veiller sur les cadeaux. Les Kubla Khan (3) de Couffignal doivent souvent avoir recours aux services de détectives privés pour protéger de l'avidité des voleurs du cru les fabuleux cadeaux de mariage de leurs filles.

Dans cette nouvelle, la petite île au trésor est sur le point d'être pillée. Mais les voleurs de Couffignal sont une bande pas ordinaire. Ils décident de s'attaquer à l'île tout entière. Ils s'introduisent dans la banque et déclenchent leur petite guerre ; les balles se mettent à pleuvoir « avec un bruit de grêlons s'abattant sur les feuilles ». Et le détective ne tarde pas à s'apercevoir que ce pillage a été orchestré par les habitants de l'île eux-mêmes, une troupe de Russes blancs qui ont tout perdu pendant la révolution. Leur chef est la princesse Zhukovsky, une grande et belle femme fatale (**) dont le charme n'opère pas face au détective. « Vous vous figurez que je suis un homme et que vous êtes une femme. C'est faux. Je suis un chasseur et vous le gibier en fuite devant moi. Il n'y a rien d'humain dans tout ça. »

Les lecteurs aiment à croire que l'agent de la Continentale est un homme châtré, sans désir et dénué de tout intérêt pour les femmes. Mais il apprécie vraiment la princesse, après avoir été contraint de lui tirer dans la jambe. « Ma voix résonna, âpre et sauvage, comme celle d'un étranger. » Ce grognement venu des profondeurs est la manifestation d'un appétit qu'il doit dissimuler ; c'est pourquoi il se conduit comme un homme châtré.

Il est étrangement visible et invisible dans les toutes meilleures nouvelles de Hammett. C'est un gros homme dévoué à l'Agence continentale, dont la succursale de San Francisco est dirigée par le Vieux, un septuagénaire grassouillet avec une tête de grand-père « et pas plus de chaleur dans ses fibres que dans la corde du bourreau ». Ses agents le surnomment Ponce Pilate, « parce qu'il souriait poliment lorsqu'il nous envoyait nous faire crucifier au cours de missions suicidaires ».

Flics, escrocs et capitalistes entraînent le détective dans une joyeuse chasse à l'homme ; tous semblent inextricablement liés, ils font partie d'une société qui se nourrit d'elle-même ; San Francisco est devenue une ville de cannibales. Dans le monde de Hammett, les filles de milliardaires sont sans cesse kidnappées et elles représentent une menace autant que leurs pères. Mais les gangsters ont leur propre code de conduite : « Aucun n'aurait songé à supprimer une vie à moins d'être assuré d'un solide bénéfice et d'une égale protection politique. » Ils sont souvent beaucoup moins pervers que les policiers qui les traquent. L'agent de la Continentale n'a apparemment qu'un souhait : finir « dans un paradis où je pourrais m'amuser éternellement à assommer les gens qui m'avaient fait des vacheries sur la terre ».

Entre 1924 et 1931, Hammett écrivit cinq, voire dix chefs-d'œuvre : deux romans, Moisson rouge (1929) et La Clé de verre (1931) (4), et des nouvelles comme La Fille de papa, Le Sac de Couffignal, Papier tue-mouches, Crime en jaune et Le Grand Braquage ; ces œuvres mettent toutes en scène l'agent de la Continentale, à l'exception de La Clé de verre où le joueur Ned Beaumont en incarne une version dandy. Le Faucon maltais est le roman le plus célèbre de Hammett, en grande partie à cause du film réalisé par John Huston en 1941, avec Humphrey Bogart dans le rôle de Samuel Spade. Pourtant, il n'a pas vraiment l'impact de Moisson rouge ou des meilleures nouvelles. C'est un conte de fées peuplé de merveilleuses figures grotesques, mais toutes habitent un monde de fantômes.

En revanche, dans Moisson rouge, l'agent de la Continentale divulgue l'existence d'un monde où la devise est « Sang pour sang ». Il met fin à une guerre des gangs en en provoquant une autre et il renvoie dos à dos politiciens, gangsters, magnats de l'industrie et policiers. Akira Kurosawa et Sergio Leone ont l'un et l'autre réalisé de formidables adaptations de ce roman ; quant aux frères Coen, ils ont fait des « emprunts » à Moisson rouge et à La Clé de verre pour écrire Miller's Crossing, un film doté d'une force hallucinatoire bien à lui. Sans Hammett, le film noir (**) n'aurait jamais existé.

Alan Ladd, qui joue le rôle de Ned Beaumont dans la version de 1942 de La Clé de verre, traverse l'écran tel un somnambule. Il vit dans un monde où rien n'est vraiment stable et il apparaît comme un signe de cette instabilité ; il suffit de cligner les yeux assez longtemps et il disparaîtra de l'écran — comme Hammett avait lui-même disparu en tant qu'écrivain.

Son ultime roman, L'Introuvable (1934), qui a pour héros Nick et Nora Charles et leur chien Asta, fut en quelque sorte son chant du cygne. Hammett est en photo sur la couverture du livre, comme si l'agent de la Continentale s'était métamorphosé en privé au « nez en lame de couteau ». Le film tiré de cette histoire inspira une avalanche de suites, toutes marquées par la même veine comique, à des années-lumière de Hammett et de son amertume tranchante. Lui allait vivre encore une trentaine d'années, deviendrait une icône de Hollywood où tout le monde fit son miel du talent de l'homme en blanc. A la place de l'agent de la Continentale, nous avons eu l'Agent secret X9, une bande dessinée que Hammett créa en collaboration avec Alex Raymond et qui n'est qu'une pâle copie de son œuvre la plus réussie. Puis il fut trop malade pour écrire. « Le fait de respirer, simplement de respirer, suffisait à l'occuper jour et nuit », rappelle Lillian Hellman. Mais ce n'est pas la maladie qui mit fin à sa carrière d'écrivain.

Dans ses grands romans et ses meilleures nouvelles, Hammett nous a raconté tout ce qu'il avait à dire. Il ne lui restait plus grand-chose à ajouter. Comme le remarque l'agent de la Continentale à la fin de la nouvelle intitulée Le Grand Braquage, après que San Francisco a été prise en otage pendant une heure par cent cinquante malfrats et qu'il a dû démêler toutes les ramifications de l'affaire, « quelle existence ! ».

Hammett allait devenir le secrétaire particulier de Lillian Hellman et l'aider à écrire ses pièces, comme si l'agent de la Continentale n'avait nulle part où aller désormais. Il rencontra Hellman à une soirée alors qu'il avait 36 ans et elle 24 ans. Son alcoolisme devenait de plus en plus incontrôlable. Il s'engagea dans l'armée à l'âge de 48 ans, servit avec le grade de sergent dans les îles Aléoutiennes pendant la seconde guerre mondiale. Quand il revint, il souffrait d'emphysème. Il fut emprisonné en 1951 en tant qu'« élément subversif (5) » et affecté au nettoyage des toilettes dans un pénitencier de l'ouest de la Virginie. Les trafiquants et les voleurs de voitures qu'il y côtoya étaient des abrutis, expliqua-t-il à Lillian, « mais leur conversation n'était pas plus bête qu'un cocktail new-yorkais ». Et il parlait de ses années derrière les barreaux « comme beaucoup d'entre nous racontent leurs souvenirs d'université ».

Son université à lui, ce fut l'agence Pinkerton. Il la quitta en 1922 avec pour tout diplôme « de méchantes blessures aux jambes et une entaille dans le crâne pour s'être frotté de trop près à la pègre ». Cependant, son diplôme s'accompagnerait d'un sens du style et d'un don pour les mots jamais vus chez les anciens de Pinkerton. Un langage télégraphique, sans esbroufe ni ornements, dépourvu d'adverbes et d'adjectifs. Un langage fait de noms et de verbes, qui vous prend par surprise comme une claque en pleine figure. Ce qui ferait dire à Raymond Chandler que Hammett avait « sorti le crime de son vase vénitien pour le jeter dans le caniveau (6) ]] ».

Pourtant, Hammett avait lui aussi un vase vénitien, à savoir l'implacable force poétique de sa prose, dont une bonne partie est hélas perdue à la traduction. Il est difficile de recréer sa musique abrupte dans une autre langue, quelle qu'elle soit. Mais Coups de feu dans la nuit procure encore bien du plaisir. Même en traduction, nous les sentons, ces blessures aux jambes.


(1) Les « pulps », qui ont surtout prospéré pendant la première moitié du XXe siècle, sont des magazines populaires proposant pour l'essentiel des récits policiers ou de science-fiction.

(**) En français dans le texte original.

(2) Sauf mention contraire, les nouvelles sont publiées dans Coups de feu dans la nuit. L'intégrale des nouvelles de Dashiell Hammett, préface de Richard Layman, présentation de Natalie Beunat, Omnibus, Paris, 2011.

(3) Kubla Khan, titre d'un poème de Samuel Taylor Coleridge, évoque Kubilay Khan, l'empereur mongol qui acheva la conquête de la Chine au XIIIe siècle, et, par extension, un… « nabab ».

(4) Cinq titres — Moisson rouge, Sang maudit, Le Faucon maltais, La Clé de verre, L'Introuvable — ont été regroupés en un volume, Romans, traduction nouvelle de Natalie Beunat et Pierre Bondil, Gallimard, coll. « Quarto », Paris, 2009.

(5) Hammett fut condamné, pendant le maccarthysme, à six mois de prison, et ses livres furent retirés des bibliothèques. A ce propos, on peut lire son ouvrage Interrogatoires, traduction de Natalie Beunat, Allia, Paris, 2009.

(6) Raymond Chandler, « Simple comme le crime », dans Les ennuis, c'est mon problème, Omnibus, Paris, 2009.

Le pétrole libyen de main en main

A travers l'histoire du pétrole apparaissent les batailles menées pour le contrôle de cette ressource stratégique et la manière dont les compagnies occidentales se sont forgé un fief en Libye. Bien avant l'intervention.

A priori, c'est inexplicable. Ses rares partenaires le tenaient pour imprévisible, incohérent et capricieux. En 1986, le président américain Ronald Reagan l'avait traité de « chien fou du Proche-Orient (1) », avant d'envoyer la VIe flotte bombarder la Libye et de lui imposer un embargo pétrolier sévère. L'homme faisait alors figure de paria... Pourtant, le colonel Mouammar Kadhafi a réussi, vingt ans après, à ramener son pays dans le peloton de tête des exportateurs de pétrole brut, grâce, entre autres, aux grandes compagnies pétrolières américaines. Comment une telle prouesse a-t-elle été possible ?

Sans doute « Kadhafi le pétrolier » aura-t-il fait montre d'un esprit plus rationnel dans la conduite des affaires du secteur que dans ses autres initiatives politiques, intérieures ou extérieures — peut-être parce qu'il s'en est moins mêlé. Sans doute, aussi, les pétroliers du monde entier ont-ils appris à vivre — et à gagner de l'argent, beaucoup d'argent — dans l'environnement libyen, particulièrement instable sinon hostile. Mais tout de même.

Le paradoxe vient de loin. En 1951, la Libye, longtemps appelée « royaume du vide », accède à l'indépendance dans le plus complet dénuement. Elle est le fruit de l'union anachronique entre un impérialisme britannique déclinant et une confrérie musulmane saharienne, les Senousis (dont le roi est issu). Sa seule exportation ? La ferraille ramassée sur les champs de bataille de la seconde guerre mondiale.

Les travaux de géologues italiens réalisés dans les années 1930 — et poursuivis par des experts de l'armée américaine — suggèrent la présence de pétrole dans le sous-sol du vaste pays (un million sept cent mille kilomètres carrés). La loi pétrolière, adoptée en 1955, marque une rupture avec la règle d'un concessionnaire unique par pays jusque-là en vigueur au Proche-Orient : l'Anglo-Iranian en Iran, l'Aramco en Arabie saoudite ou l'Irak Petroleum Company en Irak (2). Au contraire, en Libye, les concessions sont limitées dans le temps (cinq ans) et dans l'espace. Quand le pétrole jaillit, le choix s'avère judicieux.

L'exploration démarre en trombe avec une dizaine de compagnies. Six ans après, en 1961, Exxon inaugure le terminal de Marsa el-Brega : une première cargaison est embarquée. En moins de cinq ans, la production dépasse le million de barils/jour, du jamais-vu. Dix-neuf compagnies, dont Exxon, Shell, BP et ENI, opèrent en 1962, trente-neuf en 1968. Un nouveau modèle pétrolier est né, qui s'imposera peu à peu dans le reste du monde.

Le « cheikh rouge » joue les compagnies
les unes contre les autres

Dès son arrivée au pouvoir — à la suite d'un coup d'Etat, le 1er septembre 1969 —, le colonel Kadhafi prend l'initiative. Il entend décrocher un prix plus élevé pour le brut libyen. Conseillé par le premier ministre saoudien du pétrole, Abdallah Tariki, dit « le cheikh rouge » — renvoyé par le roi Fayçal (1964-1975) pour son audace —, il joue les compagnies les unes contre les autres, opposant d'abord la plus grande, Esso, à un petit indépendant, Occidental, et réduisant autoritairement de moitié leur production journalière afin d'arracher une hausse des revenus pour le Trésor. La première peut remplacer le brut local par sa production dans d'autres pays. Le second, qui ne possède rien hors de Libye, est le maillon faible, d'autant que les majors, les sept plus grandes compagnies du monde (3), refusent de lui céder un seul baril. « Il a tous ses œufs dans le même panier », ricanent les négociateurs libyens (4). La société signe sa reddition. Le canal de Suez étant fermé, le Cartel (5) capitule en septembre 1970 ; prix et impôts augmentent de 20 % d'un coup.

La preuve est faite aux yeux des autres pays exportateurs : il vaut mieux avoir affaire à plusieurs opérateurs qu'à un seul et il est sage d'équilibrer la présence de grandes compagnies internationales par celle d'autres sociétés, plus modestes, sans ressources alternatives. Les indépendants et les sociétés d'Etat européennes font leur percée sur la scène pétrolière mondiale.

M. Kadhafi et son Conseil de commandement de la révolution, en bons disciples du président égyptien Gamal Abdel Nasser, sont bien décidés à récupérer les richesses nationales. Mais ils ont aussi médité plusieurs expériences malheureuses : celle du premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, chassé du pouvoir par la Central Intelligence Agency en 1953 pour avoir osé s'attaquer à l'Anglo-Iranian ; celle, aussi, du colonel algérien Houari Boumediene, qui, après avoir nationalisé les gisements des compagnies françaises en 1971, a dû faire face à un embargo onéreux.

Là encore, Tripoli fait du sur-mesure. En décembre 1971, les soldats iraniens du chah ont occupé les îles d'Abou Moussa, de la Grande et de la Petite Tomb, dans le Golfe, à la veille de l'évacuation de la région par les troupes britanniques. Pour punir le Royaume-Uni d'avoir laissé occuper ces territoires, le gouvernement libyen nationalise British Petroleum (BP). Le prétexte est ténu mais l'enjeu de taille : BP détient la majorité du gisement de Sarir, le plus important du pays. Après une querelle juridique tumultueuse, un accord est conclu : la Libye reprend le contrôle de l'ensemble du gisement...

En quelques années, le revenu du pays
est multiplié par cinq

A chaque épreuve de force, le scénario est le même. Les techniciens étrangers endurent brimades et harcèlements, le travail ralentit sur les plates-formes et la productivité en prend un coup. Dégoûtés, Gulf, Philips, Amoco, Texaco, Socal et d'autres abandonnent tour à tour leurs gisements (et quittent le pays). La société publique, la Libyan National Oil Company (LNOC), formée à l'école américaine, reprend l'exploitation sans trop de difficultés. En dix ans, le revenu du pays est multiplié par cinq, pour atteindre 10 000 dollars par tête en 1979.

Les difficultés vont venir du côté politique. En décembre 1979, les Etats-Unis publient leur première liste des Etats qui soutiennent le terrorisme. La Libye y figure en bonne place, notamment pour son aide à des mouvements palestiniens radicaux. Peu après, Washington ferme son ambassade à Tripoli, puis interdit aux ressortissants américains d'acheter du brut libyen. Enfin, en juin 1986, c'est tout le commerce avec la Jamahiriyya (néologisme créé à partir de deux mots arabes signifiant « république » et « masses populaires ») qui est déclaré hors la loi.

L'attentat contre un Boeing 747 de la PanAm au-dessus de Lockerbie, le 21 décembre 1988, puis celui contre un DC10 de la compagnie française UTA, le 19 septembre 1989, débouchent sur des sanctions internationales qui vont affecter l'industrie pétrolière libyenne. Celles-ci s'ajoutent à d'autres embarras, comme la baisse des cours mondiaux du brut, le poids de chantiers pharaoniques ou la désorganisation de l'économie nationale à la suite de l'application des recommandations du Livre vert — un long et abscons tract anarcho-collectiviste commis par le Guide de la révolution, qui rêve à une « troisième voie universelle », à mi-chemin entre le capitalisme et le marxisme.

Si la LNOC trouve sans difficulté de nouveaux marchés en Europe, en Turquie et au Brésil pour remplacer les débouchés perdus outre-Atlantique, l'embargo torpille ses plans de développement dans l'exploration, la pétrochimie et le gaz naturel. Faute de pouvoir attirer les capitaux occidentaux, la technologie, le savoir-faire et les équipements made in America, les grands projets sont à l'arrêt. Des réseaux se mettent bien en place pour contourner l'embargo via la Tunisie et l'Egypte, mais il faut payer au prix fort des aigrefins bien placés qui se recrutent sur les deux rives de la Méditerranée. Le moindre boulon revient cinq à six fois plus cher qu'avant 1986. Les gisements vieillissent et il devient impératif de relancer l'exploration si l'on veut éviter un effondrement de la production.

La période 1992-1999 est particulièrement douloureuse. La croissance de l'économie s'effondre (+ 0,8 % par an) et le revenu par tête baisse de 20 %. Le mécontentement gronde, des révoltes éclatent, notamment en Cyrénaïque, et les tentatives de renversement du régime se multiplient. Il est temps pour le colonel Kadhafi de mettre les pouces. Toute honte bue, il livre aux autorités britanniques ses propres agents accusés dans l'attentat de Lockerbie, indemnise grassement leurs deux cent soixante-dix victimes (un peu moins les cent soixante-dix victimes du DC10 d'UTA). Après le 11 septembre 2001, Tripoli se range derrière Washington parmi les partisans d'un antiterrorisme islamique sans nuance. Enfin, en 2003, quelques jours après l'entrée des blindés américains dans Bagdad, M. Kadhafi renonce publiquement à doter son pays de l'arme nucléaire.

Priorité a été accordée
aux pétroliers d'outre-Atlantique

Le 13 novembre 2003, les dernières sanctions internationales sont levées et la route est libre pour la relance pétrolière. M. Kadhafi rêve de doubler rapidement la production pour la porter à plus de trois millions de barils/jour, ce qui ferait de la Libye l'égale de l'Iran et un membre influent de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), le cartel qui oriente les prix de l'or noir. En août 2004, la LNOC met aux enchères quinze permis de prospection. C'est la ruée.

Cent vingt compagnies manifestent leur intérêt, dont plusieurs géants américains et britanniques qui avaient quitté la Libye en 1986 sans jamais avoir été nationalisés. Onze des quinze « blocs » sont attribués à des américains (Occidental, Amerada Hess, ChevronTexaco). Clairement, la priorité du pouvoir est d'associer une nouvelle fois les pétroliers d'outre-Atlantique à son industrie, au détriment des sociétés européennes comme Total qui, pourtant, l'avaient soutenu pendant la période des sanctions (6). De leur côté, les pétroliers internationaux trépignent d'impatience, même si les conditions imposées sont sévères — 133 millions de dollars à verser à la signature, un minimum de 300 millions de dépenses d'exploration — et le rendement modeste. Selon les milieux professionnels, il leur restera au mieux 38,9 % de la production, mais plus sûrement à peine 10,8 %.

D'où vient cette fascination réciproque et durable entre les compagnies, des plus petites aux plus grandes, et un pays aussi difficile pour elles que la Libye ? Certes, son brut est d'excellente qualité et ses gisements sont proches des centres de raffinage européens, parmi les plus importants du monde. Actuellement, le pétrole libyen représente environ 15 % de la consommation de la France et moins de 10 % de celle de l'Union européenne.

Mais, surtout, le rapport de forces a été bouleversé en un demi-siècle. En 1960, les majors, en majorité anglo-saxonnes, contrôlaient la plus grande partie de la production des pays non communistes. Aujourd'hui, les sociétés nationales des pays producteurs les ont remplacées (7). Désormais propriétaires du sous-sol, elles en contrôlent l'accès, même si elles ont toujours besoin des compagnies internationales pour un moment essentiel de l'activité pétrolière : l'exploration, la prospection de nouveaux gisements.

Chercher du pétrole est risqué, coûte très cher, exige donc des capitaux énormes, mais aussi un savoir-faire technologique de pointe. Les sociétés nationales ne disposent ni des uns ni de l'autre. L'argent qu'elles gagnent est dépensé pour l'essentiel ailleurs que dans l'industrie pétrolière nationale (la famille Kadhafi — six fils et une fille — prend plus que sa part) et leur zone d'activité propre ne dépasse pas leurs frontières. Au-delà des expulsions, des révolutions et des nationalisations, les retrouvailles des unes et des autres sont donc inévitables, avec ou sans M. Kadhafi.


(1) CNN, 21 avril 1986.

(2) Cf. Ruth First, Libya : The Elusive Revolution, Penguin Books, Londres, 1974 , page 187.

(3) Les « sept sœurs », appelées aussi les majors, sont les quatre sociétés américaines présentes en Arabie saoudite dans l'Aramco (Exxon, Mobil, Chevron et Texaco), plus l'américaine Gulf et les britanniques Shell et BP.

(4) Daniel Yergin, The Prize : The Epic Quest for Oil, Money and Power, Simon & Schuster, New York, 1991.

(5) Créé entre 1929 et 1932 pour geler les parts du marché mondial dans la production de brut et la distribution des produits pétroliers, le Cartel a été établi par Standard Oil (Exxon), Shell, Anglo-Iranian (devenu BP), Socony (Mobil), Gulf, Atlantic et Sinclair. Il a permis de geler les prix du brut jusqu'au début des années 1970.

(6) Cf. Dirk Vandewalle, A History of Modern Libya, Cambridge University Press, 2006.

(7) Lire « Les Etats s'emparent de l'arme pétrolière », Le Monde diplomatique, mars 2007.

Soulèvement contre la bédouinocratie et son chef

La révolte libyenne n'est pas née spontanément. Elle a été préparée aussi bien par les tentatives de réforme du régime que par les initiatives courageuses de militants.

Dans un entretien accordé à la chaîne de télévision Al-Arabiya le 19 février, Saïf Al-Islam, fils de M. Mouammar Kadhafi, a déclaré qu'avec l'aide de son père, il projetait d'entreprendre des réformes profondes du système politique. Il a également annoncé qu'une semaine avant le déclenchement du soulèvement, le « Guide » avait rencontré certains des opposants et leur avait promis des modifications radicales de la Constitution, la convocation d'élections libres et la promulgation de nouvelles lois. Ce qu'il oubliait de dire, c'est que l'ouverture qu'il avait lui-même tentée en 2003 avait échoué en 2008 (1).

Il y a huit ans, Saïf Al-Islam avait en effet proposé un projet de réforme de la constitution. Il avait même fixé une date butoir pour son exécution : le 1er septembre 2008. Parmi les mesures envisagées, vingt et une lois fondamentales, dont une sur l'investissement et le code pénal et une autre sur les procédures civiles et commerciales. Ces réformes, avait-il assuré, s'inscrivaient dans le cadre d'une tentative visant à extraire la Libye de son isolement international. Mieux, il avait assorti cette initiative de l'appel à l'édification d'une société civile où évolueraient toutes sortes d'organisations indépendantes : syndicats, fédérations, ligues, associations juridiques et unions professionnelles. L'objectif étant de conférer au régime une légitimité constitutionnelle qui viendrait se substituer à la légitimité révolutionnaire et tribale sur laquelle s'était appuyé le colonel depuis son accession au pouvoir.

Toutefois, ces lois n'ont jamais été soumises à l'approbation du Parlement, le Congrès populaire général. En réalité, l'initiative semble n'avoir été qu'une manœuvre. Objectif ? Gagner du temps et façonner une meilleure image du régime dans les capitales occidentales. Le juge chargé de rédiger la Constitution a déclaré qu'il s'était principalement abreuvé à la source du Livre vert — le petit manuel des pensées du Guide —, assurant que sa mission n'était pas de changer la nature du régime… mais de regrouper des textes officiels préexistants. L'échéance fixée pour l'organisation d'élections et l'institution d'une Constitution n'a pas été respectée.

Quand le « guide » est inspiré
par Jean-Jacques Rousseau

Pour comprendre cet atermoiement, il faut remonter dans l'histoire et saisir les fondements de la pensée du colonel Kadhafi. Quand les « officiers libres » prennent le pouvoir le 1er septembre 1969, la Libye — très riche en pétrole et en gaz — compte deux millions et demi d'habitants, qui forment une société tribale composée à 75 % de Bédouins. Seules trois villes émergent alors : Tripoli, Benghazi et Misourata. Les principaux changements opérés par les nouveaux gouvernants consistent à abolir la monarchie, à instaurer la République arabe libyenne et à consacrer le « pouvoir du peuple » au cours d'un congrès, qui se tient en mars 1973. Dès 1972, la loi n° 17 bannit le pluralisme politique et interdit la création de partis, conformément à la devise : « Tout adhérent à un parti est un traître. »

L'Union socialiste arabe — devenue depuis les comités populaires — constitue alors la colonne vertébrale du système et, paradoxalement, enracine son orientation socialiste, alors même que le colonel Kadhafi prétendait explorer une « troisième voie » entre capitalisme et communisme.

Selon le chercheur tunisien Taoufik Monastiri, M. Kadhafi aurait été influencé par le penseur français Jean-Jacques Rousseau (2) : il en aurait fait sa référence pour instaurer en Libye une « bédouinocratie ». Un tel système se distingue par l'absence d'Etat, de président (remplacé par un « guide »), de partis (remplacés par des comités populaires qui dirigent l'administration) et, en contrepartie, par la mise en place de comités révolutionnaires (ainsi que de comités de contrôle appelés à régler les différends entre comités populaires et comités révolutionnaires). Le fonctionnement de ces structures reste totalement opaque, personne ne sachant comment leurs membres sont nommés.

M. Kadhafi a été constamment protégé par sa tribu, Al-Kadhafa. Ainsi, lorsque le colonel tenait à voyager avec sa fameuse tente à l'étranger, c'était pour rappeler à sa tribu que, même en dehors du pays, il ne l'avait jamais quittée. L'affaire paraît folklorique, mais elle constitue un message fort en direction des Bédouins, lesquels l'ont choisi non pas comme président mais comme dirigeant, un statut auquel M. Kadhafi renvoie chaque fois qu'il explique ne pas être destituable.

Durant son mandat, il a migré de l'arabisme vers le nationalisme et le tribalisme, contestant la civilisation urbaine. Il a fait de la khaima (tente) son domicile et exclu tous les ministres citadins. Il a aboli, en 1977, la direction collégiale que consacrait le Conseil de commandement de la révolution (CCR) qui s'est emparé du pouvoir en 1969. Il a réprimé les opposants progressistes, islamistes et nationalistes, mais a également exclu un à un ses compagnons d'armes, les « officiers libres ».

Le commandant Abdessalam Jalloud, numéro deux lors du putsch de 1969, s'est réfugié, depuis 1993, dans sa tribu, Al-Mhergua. Les commandants Mohamed Nejib et Mokhtar Karoui furent les premiers à démissionner du CCR, en 1972, en signe de protestation contre le refus de remettre le pouvoir aux civils. Au cours de la même année, le colonel Mohamed Al-Meguerief a été jugé dans des conditions obscures. Bechir Al-Houadi et Yaoudh Hamza ont été tués en 1975 ; Omar Mehichi en 1984. Depuis un quart de siècle, M. Abdelmonem Al-Houni a rejoint la dissidence, avant de se réconcilier avec le colonel — récemment — pour rompre avec lui à la suite du soulèvement de février 2011.

Les six fils de M.Kadhafi ont remplacé
les proches de leur père

Sur douze membres du CCR, il n'en est resté que trois : M. Aboubakr Younes Jaber, le commandant Khouildi Hamidi et le général Mustapha Kharroubi. Les trois étant relégués à des postes mineurs.

Progressivement, les fils de M.Kadhafi ont remplacé les proches de leur père. Ainsi, le ministre de la défense, M. Younes Jaber — qui vient de rejoindre les rangs des insurgés —, ne commandait que des unités marginales, alors que les forces les mieux armées sont sous la direction de quatre des fils de M. Kadhafi : Saadi, Moatissim, Mohammed et Khamis.

Après l'échec de son « ouverture », le colonel Kadhafi a surpris tout le monde en nommant son fils Saïf Al-Islam, en octobre 2010, « coordinateur des pouvoirs populaires » — fonction qui en fait un chef de l'Etat virtuel dirigeant les principales branches du pouvoir : le Congrès populaire général (Parlement), le Comité populaire général (gouvernement) et les forces de sécurité. Cette initiative a coïncidé avec la démolition, en avril 2010, du complexe carcéral d'Abou Salim, à la périphérie de Tripoli. Le but était d'effacer toute trace de la boucherie qui s'y est déroulée : mille deux cents détenus politiques y ont été assassinés en 1996, selon des organisations non gouvernementales (ONG). En le détruisant, on faisait échouer toute tentative d'enquête sur ce crime.

Dans ce climat politique suffocant, la simple idée d'organiser une manifestation pacifique exposait son auteur à de lourdes peines de prison. Le militant politique Jamal Al-Hajji et son compagnon Frej Houmid ont été condamnés par le tribunal de sécurité de l'Etat à respectivement douze et quinze ans de prison pour avoir planifié, avec dix autres accusés, une manifestation pacifique à Tripoli en février 2007, à l'occasion de la commémoration du décès de manifestants lors de violents affrontements avec les forces de sécurité ayant eu lieu à Benghazi un an plus tôt. Ce tribunal a également condamné en 2007 l'opposant Idriss Boufayed à vingt-cinq ans de prison pour complot contre le pouvoir et espionnage au profit d'un pays étranger, après qu'il eut contacté un diplomate américain accrédité à Tripoli.

Une effervescence de la société civile
annonciatrice de la révolte

Exaspérées par les exactions et l'absence de liberté, les élites ont commencé à élever la voix et à critiquer ouvertement le dictateur, ses sbires et la tutelle du pouvoir. Lors d'une conférence donnée en août 2010 à Benghazi sur le thème « La tribu et le tribalisme en Libye », Mme Amel Laabidi, professeure au département des sciences politiques à l'université de Gar Younis (Tripoli), a critiqué le poids de l'appartenance tribale dans le domaine politique. Ce qu'illustre la création, au début des années 1990, de la « direction populaire sociale », qui a reçu pour mission d'ériger la tribu en institution officielle et d'en faire un partenaire politique. En l'absence d'institutions d'Etat, cette préoccupation tribale a conduit à des phénomènes de corruption, de non-respect de la loi et de menace sur la sécurité du pays.

Pour sa part, l'ancien bâtonnier Mohamed Ibrahim Al-Allagui a critiqué, en septembre 2010, le pouvoir absolu détenu par les comités populaires et plaidé pour leur soumission à la loi et pour l'instauration du pluralisme politique. Au cours de la même période, il a attaqué en public le secrétaire chargé des affaires des unions, syndicats et ligues professionnelles au Congrès, M. Mohamed Jibril (véritable ministre de l'intérieur), et l'a accusé d'influencer les résultats des élections des bureaux des associations civiles.

Le syndicat des avocats de Benghazi s'est vu interdire l'été dernier, par le même M. Jibril, la tenue de son assemblée ordinaire destinée à élire un nouveau conseil de l'ordre des avocats, dont le mandat avait expiré depuis une année.

Dans un article paru le 10 septembre 2010 dans le journal Oya, Mme Ezzat Kamel Al-Makhour, fille de l'ancien ministre des affaires étrangères, a défendu le droit des citoyens de créer des syndicats indépendants. Elle a critiqué la loi de 2001 sur les associations civiles, qui ne soumet plus le contrôle de celles-ci à la vigilance des juges mais au pouvoir exécutif, la jugeant « peu respectueuse des droits humains » et « plus sévère et dissuasive que ses antécédentes ».

Face à cette effervescence, le pouvoir est tantôt divisé, tantôt, notamment quand ses intérêts sont en jeu, uni. L'agression contre le journaliste Mohamed Larbi Essarit, fin septembre 2010 à Benghazi, en est une illustration édifiante. Connu pour ses écrits critiques, il a été gravement blessé et hospitalisé, mais la police l'a emmené malgré son état pour l'interroger. La Fondation Kadhafi internationale pour la charité, dirigée par Saïf Al-Islam, s'est empressée, par la voix de son association des droits humains, d'écarter toute responsabilité des forces de sécurité dans cette affaire.

Cet autisme du pouvoir, l'appropriation par la famille Kadhafi de tous les centres de décision et des postes stratégiques dans l'institution militaire, le quadrillage de la population et le muselage de la presse ont fermé la porte à tout changement pacifique et poussé le peuple à l'insurrection.


(1) Lire Helen De Guerlache, « Quand la Libye se reconnecte au monde », Le Monde diplomatique, juillet 2006.

(2) Cf. « Mu'ammar Kadhafi », Encyclopædia Universalis, Paris.

Abattre le pouvoir pour libérer l'Etat

L'affaiblissement de l'Etat, la libéralisation de l'économie et l'appauvrissement de la société ont nourri les révoltes arabes.

Les fondements du « printemps » sont à rechercher bien au-delà des seules revendications pour les libertés publiques et la démocratie. C'est par l'économie politique que s'explique le rejet de cette « exception arabe », à laquelle le nouveau réveil veut mettre fin : des régimes autoritaires et stables depuis les années 1970. Car si, dans cette partie du monde, les monarchies sont absolues et les républiques verrouillées par des présidents à vie (et par des charges héréditaires), c'est qu'un pouvoir suprême (1) s'est érigé au-dessus de l'Etat et des institutions bâties à l'indépendance, se donnant les moyens de durer.

Quels sont ces moyens ? Il y a bien sûr les services de sécurité que ce pouvoir contrôlait directement et qui échappaient à toute supervision. Ainsi, il n'était pas rare de voir tel membre desdits services réprimander un ministre ou lui imposer une décision. Mais il a bien fallu financer ces appareils tentaculaires, tout comme les différents réseaux clientélistes insérés dans les partis uniques ou inféodés. Et les fonds ne provenaient pas réellement des budgets publics, comme ceux de la police ou de l'armée, mais de différentes sources de revenus.

La rente pétrolière avait augmenté considérablement après l'explosion du prix du brut en 1973. Dans les circuits de commercialisation, et en connivence avec les grandes multinationales, une partie des recettes atterrissait directement dans les caisses des familles royales ou « républicaines ». L'or noir n'était cependant pas la seule ressource captée par le pouvoir. Après les commissions perçues sur les grands contrats publics (civils comme militaires) — qui diminuaient en volume du fait des réductions budgétaires, « ajustement structurel » oblige —, de nouvelles occasions se sont présentées. Ainsi, les années 1990 ont vu à la fois l'introduction de la téléphonie mobile et la première grande vague de privatisation des services publics, avec différentes sortes de « partenariats public-privé » (les contrats de type BOT (2)). Cette téléphonie mobile dégageait des marges importantes, surtout au début, lorsque ses clients se recrutaient au sein des couches les plus aisées de la population, disposées à payer des prix élevés. Entre les grands opérateurs multinationaux, les hommes d'affaires les plus influents et les pouvoirs en place, la bataille a fait alors rage pour le captage de la rente correspondante. Le conflit qui oppose l'égyptien Orascom aux militaires algériens autour de l'opérateur Djezzy en est une illustration, comme celui qui a vu s'affronter le même Orascom et Syriatel en Syrie. Cette lutte s'accompagne de l'émergence des premières grandes multinationales arabes, tels cet Orascom ou Investcom au Liban.

Fascinés par le « miracle Dubaï »,
tous les pouvoirs arabes ont tenté de le reproduire

La mondialisation croissante des économies arabes et les exigences imposées par le Fonds monétaire international (FMI) — avec le soutien de la Commission européenne pour les pays méditerranéens — ont accru la mainmise du pouvoir sur l'économie, en particulier après les effondrements financiers de 1986 (3) : diminution des investissements publics ainsi que du rôle de régulation des gouvernements ; implantation de grandes multinationales en position de monopole ou d'oligopole (cimenteries, distribution, etc.), moyennant partage de la rente induite avec le sommet du pouvoir. Tous les dirigeants des grandes entreprises mondiales savaient où se prenaient réellement les décisions et qui étaient les partenaires locaux imposés : les Trabelsi et Materi en Tunisie, les Ezz et Sawires en Egypte, les Makhlouf en Syrie, les Hariri au Liban, etc. Les Sawires ayant fini par vendre leur participation dans Orascom-Mobinil à France Télécom avant la « révolution » égyptienne, ainsi que leurs parts dans des cimenteries, M. Najib Sawires peut cependant apparaître comme acteur du changement dans son pays. Et M. Najib Mikati, qui avait vendu Investcom au groupe sud-africain MTN, est actuellement chargé de constituer le nouveau gouvernement au Liban.

Plus tard vint l'immobilier. Entraînés par l'enthousiasme général dont jouissait le « miracle Dubaï », tous les pouvoirs arabes se sont lancés dans des opérations immobilières spectaculaires, qui permettaient de dissimuler le mélange des intérêts publics et privés. Des terrains ont été déclarés d'utilité publique pour être vendus à bas prix aux promoteurs ; les centres-villes historiques ont été délaissés pour offrir leurs riads à rénover à des investisseurs fascinés par le « charme de l'Orient ». Et les prix de l'immobilier local ont fini par rivaliser avec ceux qui sont pratiqués à Tokyo, à Paris ou à Londres.

Le rouage essentiel de toute cette machine a été le secteur bancaire. Il a permis non seulement de blanchir la rente acquise, mais aussi de la recycler dans des opérations immobilières et commerciales. Il a également servi d'instrument au pouvoir, auquel il a permis de s'assurer l'allégeance durable des entrepreneurs locaux par le biais du crédit (4).

Mais ce développement exceptionnel avait son revers : l'affaiblissement de l'Etat et des services publics. Les membres des gouvernements étaient cooptés au sommet de l'Etat ; dans le meilleur des cas, il s'agissait de technocrates, issus des grandes institutions internationales (la Banque mondiale, en particulier), auxquels il manquait une légitimité électorale ou un programme dont ils auraient eu à rendre compte. L'Etat n'était plus perçu que comme une bureaucratie. Même l'armée s'affaiblissait au profit de forces prétoriennes bien équipées, garantes de la pérennité du pouvoir (5).

Le mode de gouvernement finit alors par ne plus ressembler en rien à celui qui s'était imposé après les indépendances — et avait permis l'électrification des campagnes ou la généralisation de l'éducation publique. Les services publics se détérioraient, au profit d'une privatisation rampante. En Arabie saoudite, à Djedda, l'eau courante ne coule dans les robinets qu'une fois par semaine, et un prince a laissé construire sur l'oued sans réseau d'évacuation des eaux, ce qui a provoqué deux inondations meurtrières.

Chaque fois qu'un scandale éclate, des campagnes anticorruption sont lancées, aux effets limités. Comme s'il ne s'agissait que d'une question morale, pas d'une prédation systémique sur la valeur ajoutée, pratiquée par un groupe dirigeant assimilable au... grand capital.

A la base de la pyramide sociale, ce sont la dignité humaine et la valeur du travail qui sont bafouées. Un tiers environ des actifs sont employés dans le secteur informel, celui des « petits boulots » ; ils ne sont pourtant pas pris en compte dans les statistiques du chômage — ce qui n'empêche pas ces dernières d'afficher depuis deux décennies un taux à deux chiffres. Un autre tiers est employé dans le secteur privé dit formel ; il s'agit essentiellement soit de travailleurs indépendants, soit de « salariés » sans contrat de travail, sans sécurité sociale, sans retraite ni véritables droits syndicaux… au point que la notion même de salariat se perd (6). Du moins hors du secteur public et de l'administration, où les droits sociaux restent préservés et dont les postes sont convoités, notamment par les femmes.

Le marché du travail est d'autant plus segmenté que ces pays ont accueilli des flux importants de migrants. Qu'ils soient résidents permanents (réfugiés palestiniens, irakiens, soudanais ou somaliens) ou temporaires (travailleurs asiatiques, notamment), ils subissent une dégradation plus forte encore de leurs droits économiques et sociaux, et une exploitation qui fait elle-même l'objet d'une prise de rente parfois significative.

C'est l'Etat de droit qu'il s'agit de reconstruire dans les pays arabes. Un Etat où le pouvoir est temporaire, soumis aux institutions et non en lévitation au-dessus d'elles ; et où les rentes du pouvoir auront été démantelées, tout comme les monopoles, afin de libérer l'énergie d'entreprendre. Un Etat où les libertés publiques et sociales sont garanties, de façon à ce que ceux qui travaillent acquièrent leurs droits dans la lutte et la négociation. Cela ne sera pas chose facile, car la tendance mondiale, y compris en Europe, ne pointe pas dans cette direction...


(1) Samir Radwan et Manuel Riesco, « The changing role of the state », Economic Research Forum, 2007.

(2) Build-Operate-Transfer : type de contrat d'affermage permettant de déléguer des concessions à des investisseurs privés pour une durée limitée.

(3) Une chute brutale du prix du pétrole a alors mis l'Algérie et la Syrie en situation de cessation de paiement. Le même phénomène s'est renouvelé à moindre échelle en 1999.

(4) Cf. l'enquête de Béatrice Hibou concernant le cas tunisien dans La Force de l'obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, Paris, 2006.

(5) Lire Salam Kawakibi et Bassma Kodmani, « Les armées, le peuple et les autocrates », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(6) Cf. Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 105-106, « Le travail et la question sociale au Maghreb et au Moyen-Orient », Edisud, Aix-en-Provence, 2005.

Les fantômes de la place Rouge

Pour la presse, cela ne fait plus aucun doute : « Staline is back » ; Poutine s'est « empressé de réhabiliter l'Union soviétique et le culte de Staline » ; d'ailleurs, « Poutine, c'est Staline avec Internet » (1). Côté Kremlin tinte un autre son de cloche. Le président Dmitri Medvedev rappelle les « crimes de Staline » (Izvestia, 7 mai 2010), plus volontiers d'ailleurs que son premier ministre Vladimir Poutine. Le conseiller du Kremlin aux droits de l'homme, M. Mikhaïl Fedotov, annonce la déclassification d'archives afin de marquer « l'adieu au totalitarisme » (Interfax, 1er février 2011). Et, depuis la fin des années 1980, il ne se passe pas une semaine sans nouvelles « révélations ». Colloques, médias et séries télévisées nourrissent le réquisitoire. Les dirigeants ont récemment versé une nouvelle pièce au dossier : la reconnaissance du massacre d'officiers polonais à Katyn en 1940. Rarement société aura à ce point œuvré à « désenchanter » son histoire. Alors, parle-t-on bien du même pays ?

Tout comme le passé soviétique, la personnalité du vojd (« guide ») attise une guerre des mots et des symboles qui n'épargne pas la momie de Lénine en son mausolée de la place Rouge. Les opposants libéraux exigent que soient débaptisés les lieux publics portant des noms de « bourreaux » communistes, dont celui de Rosa Luxemburg, accusée de terrorisme et d'avoir déclenché une guerre civile (2).

« L'ère soviétique » ne se réduit pourtant pas à Staline. L'une a duré soixante-treize ans, l'autre a « régné » vingt-cinq années. Trois ans après la mort du dictateur soviétique, le 5 mars 1953, ses crimes étaient officiellement dénoncés par Nikita Khrouchtchev, à l'issue du XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique. Ils le furent encore en 1961, lors du XXIIe congrès qui décida le retrait de la dépouille de Staline du mausolée où il reposait aux côtés de Lénine. A la fin des années 1960, Leonid Brejnev choisit d'en faire un tabou. Une deuxième déstalinisation aura lieu sous M. Mikhaïl Gorbatchev, à partir de 1985. Elle conduira à la rupture avec le bolchevisme et avec la célébration de la révolution d'Octobre. Un nouveau « patriotisme d'Etat » se substitue aux traditions soviétiques (3).

Après 1961, les statues de Staline ont disparu, sauf à Gori, sa ville géorgienne natale. En juin 2010, le président Mikheïl Saakachvili faisait démonter la plus imposante. Sur sa lancée, il ordonnait le dynamitage du mémorial de Kutaisi, dédié aux héros soviétiques (pas seulement russes) de la guerre contre l'Allemagne nazie. Accidentellement, une Géorgienne et sa fille périrent dans l'explosion. En Ukraine, une statue érigée par les communistes en 2010, à Zaporoje, a été détruite fin décembre par les « bandéristes (4) ». Les querelles de monuments, de bustes et de musées se poursuivent.

La presse a dénoncé la résurgence dans l'espace public de portraits de Staline et de drapeaux soviétiques. De fait, seuls les exhibent des opposants communistes et des vétérans... En mai 2010, l'ex-maire de Moscou, M. Youri Loujkov, a voulu décorer la capitale de quelques effigies du « commandant en chef » lors des fêtes de la Victoire. Le Kremlin l'en a empêché. Pas stalinien, l'édile démocrate soutenait l'idée très répandue que célébrer mai 1945 en escamotant Staline équivalait à évoquer la bataille d'Angleterre en taisant le nom de Churchill, ou la Libération de Paris sans mentionner de Gaulle. Quant au drapeau « soviétique », arboré chaque 9 mai lors des parades de la Victoire, copie fidèle (dit-on) de celui qui fut planté sur le Reichstag en 1945, une loi votée par la Douma en 2007 prétendait y remplacer la faucille et le marteau par une étoile blanche. Le président Poutine ne l'a pas signée.

Au cours des années 1990, les ouvrages anticommunistes ont déferlé. Lénine et Trotski y disputent parfois à Staline la meilleure place sur le podium des « pires que Hitler ». Mais L'Archipel du Goulag d'Alexandre Soljenitsyne ayant été introduit dans les programmes scolaires, faut-il s'étonner d'un contre-courant stalinophile ? Désormais, des manuels scolaires qui n'ignorent pas le goulag évoquent les qualités de « manager » de Staline et la « modernisation » à laquelle il a présidé. En octobre 2010, les enseignants furent invités à s'inspirer d'un « patriotisme » encore mal défini.

Dans cette controverse, deux noyaux durs s'affrontent. D'une part, les staliniens, principalement le Parti communiste de la Fédération de Russie de M. Guennadi Ziouganov. Ils vantent l'édification socialiste, l'industrialisation des années 1930, « sans laquelle la victoire sur Hitler n'eût pu être acquise », la révolution éducative, culturelle et sanitaire, la hausse de l'espérance de vie. Les vagues de répression ne sont pas niées, mais minorées — et partiellement justifiées. En bonne logique conspirationniste, la « destruction de l'URSS » est volontiers attribuée à « l'impérialisme », aux services secrets américains, au « sionisme mondial », aux « traîtres » Gorbatchev-Iakovlev-Eltsine (5).

A ce réquisitoire répondent les plaidoyers en faveur de Boris Eltsine et d'Egor Gaïdar (maître d'œuvre de la « thérapie de choc ») « qui ont sauvé l'URSS de la famine et de la guerre civile ». Les cercles démocrates libéraux, indifféremment proches du pouvoir ou de l'opposition, mettent en relief la Terreur, la famine de 1932-1933 (officiellement qualifiée de génocide en Ukraine), le goulag, la débâcle de 1941, les estimations maximales de victimes répandues depuis Soljenitsyne. La victoire, estiment-ils, a été remportée malgré ce chef tout à la fois cruel et crétin, et non grâce à lui. Thèmes favoris de cette campagne : Staline est responsable de la guerre et a même « provoqué » l'invasion hitlérienne (6). Cinq millions de prisonniers tombés aux mains des Allemands ? Là aussi : la faute à Staline.

Entre ces deux pôles émerge une discussion plus subtile. Des enquêtes d'opinion font état de visions ambivalentes du passé : on condamne la répression sans discréditer les sacrifices des aïeux bâtisseurs ou des combattants. La mémoire est, de fait, écartelée par la diversité même des époques et des situations vécues. En atteste toute une littérature inconnue des publics occidentaux — histoires de régions, de chantiers et d'entreprises, mémoires de paysans, d'ouvriers, de vétérans, de « zeks » (prisonniers des camps), journaux personnels, études du quotidien et des mentalités. On évoque (et parfois confond) des temps différents. Les témoins des grands bouleversements se font rares, contrairement à ceux des années 1953-1985, associées au mieux-être et à la stabilité. D'une génération à l'autre, on ne se souvient pas de la même « ère soviétique ».

Une autre approche, « géopolitiste », ne veut juger ce passé qu'à l'aune des pertes et profits de la puissance. Staline peut être à la fois chef criminel et génie politique : son rôle en 1939 et pendant la guerre est examiné sans louanges ni diatribes. Cette analyse plus froide permet aussi de parler d'actualité, de territoires et de frontières, du statut historique de la Russie, de la « désagrégation » qui, de nos jours, la menacerait. Dès lors, les enjeux politiques reparaissent. La déclassification d'archives peut servir de prétexte à diverses manipulations. Ainsi, « la question Staline » divise-t-elle fort opportunément le front anti-Poutine...

La « modernisation », leitmotiv au goût du jour, entre en résonance avec le passé. Un choix libéral, pro-occidental, européen — que privilégie le discours du président Medvedev — serait contraire à une économie de mobilisation nationale inspirée de l'exemple chinois et de l'idée « eurasienne »... Dans tous les cas, l'amélioration de la compétitivité russe sur le marché global exigerait de douloureuses mesures sociales, peu compatibles avec ce qu'un intellectuel libéral appelait récemment « le béton socialiste », qui empèserait la réflexion des Russes.

D'où l'intérêt, également, d'extraire Lénine du marbre de son mausolée pour l'enterrer loin du cimetière (soviétique) du Kremlin, qu'on pourrait également raser. Porte-voix de cette exigence, M. Vladimir Jirinovski, dirigeant du très nationaliste Parti libéral-démocrate de Russie. Lors d'un débat télévisé, il dépeignait Lénine comme l'incarnation du mal absolu (REN TV, 5 mai 2010). Le tolérer, même mort, sur la place Rouge suggérerait que le pouvoir soviétique survit encore ! Un étudiant de 16 ans, qui ne trouvait aucun sens à ce débat autour d'un « ancien président », fit savoir que son problème, c'était les études qu'il ne pouvait se payer. L'animateur lui demanda si l'enterrement ou non de Lénine y changerait quelque chose. « Non », répondit l'étudiant. Rêvait-il de gratuité de l'enseignement ? La question ne lui fut pas posée.


(1) Libération, Paris, 3 mars 2010 ; Le Figaro, Paris, 7 avril 2010 ; Le Point, Paris, 11 octobre 2007. Cf. aussi Time, New York, 22 décembre 2009 ; Forbes.com, 16 mars 2010 ; Russiaprofile.org, 14 mai 2010.

(2) Novaïa Gazeta, Moscou, et l'association Memorial, 24 janvier 2011.

(3) Lire « En Russie, nostalgie soviétique et nouveau patriotisme d'Etat » et « La “nouvelle Russie” de Vladimir Poutine », Le Monde diplomatique, mars 2004 et février 2007.

(4) Partisans de Stepan Bandera (1909-1959), ancien dirigeant de l'Organisation des nationalistes ukrainiens.

(5) Cf., par exemple, le site pro-stalinien http://stalinism.narod.ru.

(6) Cf. Novaïa Gazeta, 23 février 2010.

L'histoire vire-t-elle à droite ?

« Les valeurs des Français ont évolué vers la droite : pas assez d'autorité, pas assez de sécurité, pas assez de fermeté », déclarait récemment M. Nicolas Sarkozy. Le projet du Parti socialiste ne se démarque pas toujours de cette analyse. Laquelle est en effet bien commode pour justifier des renoncements politiques dont l'extrême droite se nourrit.

Qu'elle soit radicale ou réformiste, la gauche n'a pas tiré profit de la crise financière et de la remise en cause du libéralisme économique qui semblait s'amorcer. Aux élections européennes de 2009, alors que le capitalisme financier apparaissait idéologiquement fragilisé, la social-démocratie a enregistré une défaite historique. De l'autre côté de l'Atlantique, un vent droitier a soufflé sur les élections de mi-mandat qui ont vu le parti du président Barack Obama perdre sa majorité à la Chambre des représentants.

Ce recul des gauches par rapport à la fin des années 1990 donne crédit à la thèse de la droitisation des sociétés occidentales qui fait florès dans certains milieux politico-intellectuels et qui avait été largement mobilisée pour expliquer, en termes d'hégémonie culturelle, l'élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Le président nouvellement élu n'avait-il pas lui-même invoqué Antonio Gramsci pour se féliciter d'avoir gagné la bataille culturelle, préalable à toute victoire électorale ?

Selon cette grille de lecture, les idéaux de la gauche ne seraient plus en phase avec l'évolution des sociétés contemporaines, marquées par la montée d'un individualisme consumériste et le repli hédoniste sur la sphère privée. Le « sens de l'histoire » invaliderait en quelque sorte ses principes, renvoyés à une forme d'archaïsme et d'obsolescence. Bref, l'air du temps serait à droite.

L'ouvrage de Raffaele Simone, Le Monstre doux, largement discuté et commenté en Italie comme en France (1), a récemment systématisé cette thèse. Pour le linguiste et philosophe italien, l'affaiblissement radical de la gauche, voire son déclin, jugé irrésistible, seraient liés à la culture de la modernité, qu'il nomme « monstre doux ». Ce système économico-idéologique total, favorable à une nouvelle droite centrée sur les médias, la consommation, l'individualisme, minerait en profondeur le projet de la gauche. Cet essai d'un intellectuel qui revendique son appartenance au camp progressiste dégage un pessimisme radical. Si l'ouvrage est dédié « à ceux qui y croient encore », rien n'indique que ce soit le cas de l'auteur. Sa thèse soulève de réelles questions : la domination idéologique du libéralisme économique s'ancre bien dans un substrat culturel et prend appui sur des transformations sociétales profondes, que la gauche a sans doute insuffisamment prises en compte ou qu'elle a légitimées. Mais elle est aussi réductrice : la « nouvelle droite » n'est-elle pas forte avant tout des faiblesses de la gauche ?

La domination du libéralisme, estime Simone, ne repose pas seulement sur l'économique ; elle se fonde sur une dynamique culturelle profonde. Consommer, s'amuser, rester jeune : ces injonctions permanentes sont d'autant plus hégémoniques que démultipliées par la technologie de l'Internet. Le capitalisme tire sa force de sa capacité à façonner les vies individuelles, à créer sans cesse de nouvelles dépendances et de nouveaux besoins. Il s'appuie sur la culture du narcissisme : selon Simone, « la passion la plus stimulée, la plus excitée, la plus suscitée de la modernité est l'égoïsme, c'est-à-dire la concentration sur soi-même ». La société consumériste participe de l'atténuation générale de la passion politique et démobilise la classe ouvrière, laquelle ne revendique plus son identité, mais cherche à apparaître comme la bourgeoisie qu'elle voudrait être.

La propension à la consommation amène à une « concentration extrême sur le présent » ; la perception du futur se vide, disqualifiant le discours de « progrès ». Sous l'effet de l'hypermédiatisation des sociétés, la distinction entre réalité et fiction s'atténue — tout devient spectacle — et la rationalité idéologique de la gauche n'est plus intelligible.

Ces évolutions culturelles mineraient ainsi la pertinence de tout projet de transformation sociale. Le sol se dérobe en quelque sorte sous la gauche. L'auteur n'élude certes pas les faiblesses propres de la branche réformiste de cette famille : faillite morale des dirigeants, déshérence intellectuelle des partis, déclin de la pensée politique... Cette gauche-là a creusé sa propre tombe par l'abandon du combat ouvrier : elle maintient cachée jusqu'à l'invisibilité la classe ouvrière, considérée comme « insortable » et donc indéfendable. Ses principes deviennent « généraux et vagues, accommodants, prêts à diverses conciliations et en rien exclusifs d'autres positions ». Instruisant le procès de la gauche italienne, Simone la décrit comme édulcorée, perdant d'année en année en degrés d'alcool pour devenir un liquide « insipide et aqueux ».

Mais l'essentiel n'est pas là. Le déclin tient aussi à une « raison d'une ampleur historique plus large et plus puissante contre laquelle il est difficile de lutter ». « Avec l'avènement de la modernité mondialisée et consumériste, les “idéaux de la gauche” — ceux qui la distinguent vraiment de la droite — ne paraissent plus être à la hauteur des temps. » Face au « fun » généralisé et à une culture de l'immédiateté renforcée par une forme de « déculturation » politique, la gauche et ses principes « sacrificiels » ne pourraient lutter. Sa politique serait en quelque sorte battue par le Zeitgeist, l'esprit du temps. Désorienté, son discours n'aurait plus de prise dans la mesure où il ne peut plus s'arrimer aux désirs individuels.

Et la « nouvelle droite » apparaît plus en phase avec la modernité. Ses victoires électorales seraient moins liées au contenu de ses projets politiques qu'à sa capacité à imposer un pragmatisme ajusté aux traits dominants de l'époque. La droite qui défendait traditionnellement une ligne austère (valeurs morales à fortes connotations sacrificielles) a pris le parti de la consommation, parfois ostentatoire. Avec l'aide des médias, elle se présente comme « une mentalité diffuse et impalpable, une idéologie flottante, un ensemble d'attitudes et de modes de comportement que l'on respire dans l'air et dont les avatars s'observent dans la rue, à la télévision ou dans les médias ». La « nouvelle droite » relèverait ainsi plus d'une culture que d'une force politique concrète. Ultracapitaliste, elle prône le succès, la richesse, et méprise les activités intellectuelles. Plus proche en apparence des intérêts immédiats de l'individu contemporain, affable, inscrite dans le sens de l'histoire, elle renverrait la gauche à son archaïsme maussade et suranné.

La lecture du Monstre doux plonge dans l'embarras. Tout sonne à la fois vrai et faux. Simone saisit avec une grande acuité l'air du temps et sa capacité à endommager ou étouffer les valeurs de gauche, mais il propose une explication grossière de ses ressorts profonds. Où veut-il en venir ? Sa critique ambiguë de la modernité emprunte autant au vieux fonds anti-démocratique, voire réactionnaire, d'un Tocqueville qu'aux perspectives plus critiques mais esthétisantes d'un Guy Debord ou d'un Jean Baudrillard (la critique de la « société du spectacle » et de la déréalisation). Simone dénonce l'abandon par la gauche de la classe ouvrière, tout en déniant toute actualité au marxisme et à la lutte des classes. Le philosophe n'esquisse jamais véritablement les traits de la nouvelle gauche qu'il appelle de ses vœux : doit-elle se plier à l'air du temps, le défaire, se liquider ?

Pédagogie du renoncement

Son analyse ne conduit qu'à une forme de pessimisme « décliniste » outrancier. Il passe sous silence les nouvelles formes de résistance et de radicalité, les entreprises de redéfinition intellectuelle de la gauche ou les valeurs « postmatérialistes » qui émergent autour de l'écologie. Le Monstre doux doit beaucoup au contexte de la vie politique italienne et à sa « berlusconisation », dont l'auteur généralise un peu vite les traits à l'ensemble des démocraties occidentales. La philosophie « bling-bling » de Nicolas Sarkozy s'inscrit bien dans l'air du temps décrit par Simone, mais le pourfendeur des trente-cinq heures n'a-t-il pas fait de l'exaltation « sacrificielle » de la « valeur travail » l'un de ses mots d'ordre de campagne ? La droite ne prône-t-elle pas aussi le sacrifice de la « rigueur » ?

En France, la thèse d'une droitisation des systèmes de valeurs des citoyens mérite d'être fortement nuancée. Les préférences économiques des Français telles qu'elles apparaissaient dans les enquêtes par sondage les plus fouillées de 2007 (2) combinent, selon les sujets, libéralisme et antilibéralisme. Certaines propositions de droite rencontrent un écho croissant : limitation du droit de grève dans les transports publics ou effet désincitatif du revenu minimum d'insertion (RMI) sur la recherche d'emploi. Les valeurs individualistes de la concurrence progressent chez les catégories populaires. Ainsi, 61 % des ouvriers et 68 % des employés interrogés sont « tout à fait » ou « plutôt d'accord » avec l'idée qu'« il faudrait donner plus de liberté aux entreprises ».

Néanmoins, les enquêtés restent très attachés à l'intervention de l'Etat dans l'économie, à la protection du marché du travail, à la redistribution (57 % des personnes sondées en 2007 sont favorables à l'idée qu'il faille « prendre aux riches pour donner aux pauvres »). Les valeurs d'égalité et de solidarité demeurent donc puissamment enracinées et il est excessif de diagnostiquer un processus de « désolidarisation » à l'œuvre dans la société. Si une partie des catégories populaires se sont tournées vers la droite, c'est moins par adhésion à son projet libéral que parce qu'elle a su habilement détourner leur aspiration à plus de protection et d'ordre sur le terrain des valeurs. « L'insécurité économique déchaînée par le nouveau capitalisme a conduit une partie du prolétariat et des classes moyennes à rechercher la sécurité ailleurs, dans un univers “moral” qui, lui, ne bougerait pas trop, voire qui réhabiliterait des comportements plus anciens, plus familiers (3). »

Le pessimisme de Simone est enfin d'autant plus contestable que les dernières pages de l'ouvrage développent une conception essentialiste de l'homme, « naturellement de droite » par égoïsme, qui n'est pas sans rappeler l'anthropologie utilitariste du néolibéralisme, dont l'auteur dénonce par ailleurs les effets...

Néanmoins, comment contester que la gauche n'a pas mis la question culturelle au cœur de son programme de travail et qu'elle a perdu sa capacité à « donner sa forme au monde », pour reprendre les termes de l'auteur ? La modernité libérale a déstabilisé en profondeur ses présupposés culturels et moraux. Toutes les formations sociales, même les moins coercitives, ont un « esprit » indispensable au fonctionnement de l'ordre établi, qui sécrète le consensus subjectif et donc la légitimité dont il a besoin. Il n'y a pas d'extension possible du capitalisme sans transformation de l'homme et de sa subjectivité. Le libéralisme consiste en un projet anthropologique et culturel qui cherche non seulement à transformer les modes d'action des gouvernants mais aussi ceux des gouvernés.

La droitisation que décrit Simone naît de transformations sociologiques qu'il ne se donne pas les moyens d'analyser, contribuant ainsi à les fataliser : déclin des appartenances subjectives de classe, démobilisation politique des catégories populaires liée à l'affaiblissement organisationnel des partis de gauche, éclatement et atomisation de la société, processus multiples de déclassement social, vieillissement de la population, périurbanisation... autant d'évolutions qui ne produisent pas des effets politiques univoques, mais sont aujourd'hui plutôt défavorables à la gauche, tandis que d'autres, comme l'élévation du niveau éducatif, pourraient lui être favorables.

Par ailleurs, les valeurs consuméristes et libérales prospèrent d'autant plus que la gauche ne leur oppose que son vide culturel et idéologique. Allégée, peu assurée de son identité, elle donne prise à la critique d'une droite décomplexée qui cherche à diviser le salariat et à monter les catégories les unes contre les autres. Au fond, le discours sur la « droitisation » offre un modèle d'intelligibilité commode des réalités politiques et sociales. Il est d'autant mieux reçu qu'il exonère les organisations de la gauche de leur responsabilité idéologique dans l'affaiblissement culturel du progressisme. Et qu'il justifie un « recentrage » de leur ligne par leur souci de se retrouver plus en phase avec « l'opinion ». Fataliste, politiquement orientée, la thèse peut nourrir une forme de renoncement et renforcer le désarmement intellectuel de la gauche.

Or cette dernière se fonde historiquement sur une dynamique de politisation de la société, d'acculturation politique, un travail permanent d'arrachement à des évidences « naturelles » (les inégalités sociales). On accepte la défaite d'autant plus volontiers qu'on a renoncé à livrer bataille.


(1) Le Monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite ?, Gallimard, coll. « Le débat », Paris, 2010. Cf. la revue Le Débat, n° 159, Gallimard, Paris, mars-avril 2010.

(2) Cf. Etienne Schweisguth, « Le trompe-l'œil de la droitisation », Revue française de science politique, vol. 57, n° 3-4, Paris, juin-août 2007.

(3) Serge Halimi, préface à Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite, Agone, Marseille, 2008.

Hongrie, boues rouges et bonnes affaires

Résidu de la production d'aluminium, les « boues rouges » toxiques échappées d'une usine hongroise ont causé, en octobre 2010, une catastrophe majeure. Apparaissent désormais les conditions qui l'ont rendue possible. Parmi lesquelles une législation qui n'impose ni contraintes ni sanctions aux entreprises polluantes — une véritable aubaine pour les sociétés étrangères.

Jusqu'au 4 octobre 2010, les Hongrois ignoraient l'existence des boues rouges. Ce jour-là, la digue qui protégeait le bassin de rétention de l'usine d'aluminium d'Ajka cède ; un million de mètres cubes d'un épais liquide vermeil engloutissent sept communes, entraînant la mort de onze personnes et l'hospitalisation de centaines de blessés. Au-delà de la tragédie humaine, cet accident industriel a détruit la faune et la végétation sur un périmètre de huit cents hectares, et provoqué l'extinction complète de la vie dans les cours d'eau avoisinants, parmi lesquels plusieurs affluents du Danube.

Catastrophe imprévisible ? Depuis 2003, des organisations non gouvernementales tentaient sans succès de mettre en garde le gouvernement et la société contre les dangers du stockage de ces trente millions de tonnes de boues rouges accumulées depuis des décennies dans quatre grands réservoirs répartis à travers le pays. Six cents à sept cents tonnes de ces produits résiduels de l'industrie de l'aluminium sont produites chaque année en Hongrie. Certains pays comme la Grèce ou le Japon, qui rejetaient autrefois leurs boues rouges à la mer, ont mis un terme à cette pratique. La France bénéficie en revanche d'une dérogation jusqu'en 2015…

En Hongrie, l'inondation fatale découle en partie des réformes économiques. Dès 1990, les usines d'aluminium hongroises les plus rentables sont bradées à des intérêts privés. Estimé à 14 millions d'euros, le site d'Ajka échoit au groupe Magyar Aluminium Zrt (MAL), en 1997, pour un montant de 35 000 euros. En contrepartie, l'acquéreur s'engage à entreprendre des travaux de modernisation et de sécurisation. Mais les sanctions prévues par l'Etat en cas de non-respect des obligations contractuelles ne sont guère dissuasives. Le groupe MAL s'acquittera d'une amende équivalant à 10 % du prix d'achat. Soit 3 500 euros. L'analyse des prélèvements effectués sur les lieux indique qu'aucune des opérations de neutralisation des déchets, de retraitement de la soude caustique et de sécurisation du réservoir de stockage n'a été mise en œuvre.

« Pas un déchet dangereux »

Cherchant à démontrer l'innocuité des substances libérées lors de la catastrophe, les autorités hongroises ont avancé des chiffres et des explications à la fois erronés et contradictoires. Le 5 octobre, le ministère de la santé explique que le seuil de toxicité légal n'a pas été atteint ; ses conclusions s'appuient sur un pH (1) de 11,8 mesuré en... 1987. Quant au propriétaire de l'usine, M. Zoltán Bakonyi, sa persistance à nier la toxicité des résidus de bauxite-aluminium a particulièrement heurté l'opinion et les sinistrés. Les torrents de boue qui ont noyé la région présentaient un pH d'une valeur moyenne de 13, alors même que la soude caustique avait été diluée par les fortes pluies. Ailleurs dans le monde, la boue est lavée, débarrassée de sa soude caustique, ce qui permet la récupération des métaux précieux. Aux Etats-Unis, le procédé est répété cinq à sept fois jusqu'à obtenir une boue séchée qui n'entre plus dans la catégorie des produits toxiques.

La législation européenne ne considère pas les boues rouges comme un déchet dangereux, dès lors qu'aucun de leurs composants n'est répertorié comme tel. Mais le Catalogue européen des déchets stipule qu'elles entrent dans cette catégorie si elles contiennent une concentration élevée de substance irritante, comme par exemple la soude (hydroxyde de sodium). C'était le cas à Ajka, même si la MAL ne disposait pas d'autorisation pour stocker les déchets dangereux !

Dans un communiqué publié sur son site Internet le 7 octobre 2010 et très vite retiré, l'Académie hongroise des sciences affirmait que les boues ne contenaient pas de métaux lourds. Elle s'appuyait sur des données datant de 2004. Les échantillons analysés par Greenpeace le 6 octobre à Kolontár présentaient des concentrations très importantes d'arsenic et de chrome. Dans un premier temps, le ministère de la santé a reconnu une concentration d'arsenic de 4,3 mg / kg. Le taux mesuré par Greenpeace — d'abord réfuté puis corroboré par l'Académie des sciences — s'élevait en réalité à 130 mg / kg. La présence d'arsenic reste inexpliquée.

Délocalisations polluantes

Neuf jours seulement après la catastrophe, le gouvernement décidait la réouverture du site d'Ajka et plaçait l'usine sous son contrôle. L'eau contenant les métaux lourds continue de s'écouler du réservoir vers la crique voisine, dans laquelle on déverse désormais du chlore afin de neutraliser la causticité — le pH s'y maintient à 12… La presse et Greenpeace ont à nouveau rendu publics ces relevés, mais sans réussir à empêcher la reconduction du permis d'exploitation du site jusqu'en 2018. Pendant ce temps, les autorités tantôt minimisent la gravité de l'accident, tantôt appellent la population à se recueillir en prières.

De nombreux pays d'Europe de l'Est disposent d'un parc industriel obsolète et de sites de stockage de déchets toxiques ou de pesticides. Profitant du vide juridique relatif à la protection de l'environnement, de nombreuses sociétés étrangères ont délocalisé leurs industries les plus polluantes dans ces pays. En 2000, la Roumanie avait déjà subi un terrible accident industriel, qualifié à l'époque de « deuxième Tchernobyl », lorsque le barrage qui contenait les résidus de la mine d'or de Baia Mare (détenue par des intérêts australiens) avait cédé, déversant dans les rivières des millions de mètres cubes d'eau contaminée par du cyanure.

Depuis les années 1990, aucune initiative sérieuse n'a été entreprise pour le traitement des boues rouges, que ce soit au niveau gouvernemental ou du côté des groupes industriels. Faiblesse des régimes en place ? Collusion entre classe politique et intérêts financiers ? Les dirigeants de la MAL sont notoirement proches des deux plus grandes formations politiques magyares. L'un de ses principaux actionnaires fut même partenaire en affaires de M. Ferenc Gyurcsány, ancien premier ministre. Les producteurs d'aluminium d'Ajka, qui se sont largement enrichis depuis 1997, tentent d'échapper à leurs responsabilités et de faire peser sur les finances publiques le coût des dommages causés par leur négligence.


(1) Le pH (ou potentiel hydrogène) mesure l'acidité ou la basicité d'une solution. L'acide de batterie a un pH de 1, la soude caustique de 14, l'eau pure de 7.

Raids contre les travailleurs migrants à Séoul

Le gouvernement sud-coréen a entamé il y a trois ans une chasse aux « clandestins ». Originaires d'autres pays d'Asie, ceux qu'il expulse — à leurs frais — sont souvent entrés légalement sur le territoire ; mais leur visa de travail temporaire comporte des restrictions intenables.

Le 29 octobre 2010, lors d'une descente des services de l'immigration dans un atelier de Séoul, un travailleur vietnamien sans papiers de 35 ans tente de s'échapper en sautant d'une fenêtre. Il décède à l'hôpital cinq jours plus tard, laissant une femme, en situation irrégulière comme lui, et un fils de 4 mois. Il travaillait en Corée du Sud depuis 2002.

C'est dans une relative indifférence que ce type d'opérations s'est intensifié depuis 2008, date où le ministère de la justice a annoncé sa décision de faire passer le nombre de « clandestins » de 220 000 à 150 000 en cinq ans. Objectif déjà presque atteint : à la fin de 2010, ils étaient 168 500 (1).

Dès 2009, dans un rapport accablant (2), Amnesty International dénonçait la violence des raids dans les usines et les dortoirs, le non-respect des procédures d'arrestation, les mauvaises conditions de détention, les interpellations au faciès. Y sont relatés des cas de blessure grave, voire de décès, lors d'une arrestation.

Visas spéciaux pour travaux pénibles

« Je n'ose pas aller sur les marchés pendant la journée à cause des descentes », témoigne Raffe, sans-papiers venu du Bangladesh, ouvrier la nuit dans une usine de produits chimiques. Tuya, ouvrière du textile originaire de Mongolie, raconte, son bébé dans les bras : « J'ai peur tout le temps. »

Ces « clandestins », dont la majorité vient de Chine et d'Asie du Sud-Est, vivent dans l'angoisse de l'arrestation et de l'expulsion. Une expulsion à leurs frais : ils sont maintenus en détention, parfois plusieurs mois, le temps de réunir la somme nécessaire au billet de retour. Celle-ci est le plus souvent avancée par les proches et parfois payée par l'employeur qui doit des arriérés de salaire. Dans de rares cas (expulsion expresse de dirigeants syndicaux trop remuants), le billet est acquitté par le gouvernement.

Paradoxe : si certains sont d'abord arrivés en Corée du Sud avec un visa de tourisme, beaucoup y sont entrés légalement, grâce à un visa spécial d'ouvrier non qualifié. En 2004, afin de contrôler les flux de travailleurs migrants, le ministère du travail a en effet mis en place l'Employment Permit System (EPS, système de permis de travail) et passé des accords bilatéraux avec les pays exportateurs de main-d'œuvre (3). Les ouvriers EPS occupent les emplois pénibles, dangereux et mal payés que refusent désormais les Sud-Coréens : en 2008, ils représentaient 77 % de la main-d'œuvre industrielle non qualifiée des entreprises de moins de trente employés.

Directrice adjointe au ministère, Mme Lee Boo-young est catégorique : « Le système EPS est transparent et garantit les droits des ouvriers étrangers. » De fait, le programme est l'un des plus progressistes des pays asiatiques, Japon inclus.En principe, il accorde aux migrants les mêmes protections légales qu'aux Sud-Coréens, notamment en matière d'accidents du travail. Mais les restrictions restent sévères : rapprochement familial interdit, âge maximal de 35 ans. Le nombre d'employeurs successifs est limité à quatre, et un changement d'entreprise n'est possible que si le précédent patron l'autorise. Le visa est valable cinq ans, une durée qui exclut de fait toute demande de naturalisation.

Contraints à l'illégalité

Dans son rapport, Amnesty International décrit des cas d'employeurs sans scrupules : salaires impayés, heures supplémentaires obligatoires et non rémunérées, agressions verbales, physiques ou sexuelles. Des abus rendus possibles par la difficulté des recours en justice : la procédure, en langue coréenne, est longue et décourageante.

« Les migrants répugnent à porter plainte, car il est très difficile de fournir la preuve de l'abus. Certains ont perdu leur droit de séjour après avoir tenté un recours », souligne M. Hwang Pill-kyu, un avocat de l'organisation non gouvernementale Gongam, qui offre une aide juridique gratuite aux travailleurs étrangers. Sans perspective de régularisation à l'expiration du visa EPS, ou confrontés à un patron abusif auquel ils ne parviennent pas à échapper par la voie légale, un grand nombre de migrants choisissent néanmoins de rester, et basculent dans l'illégalité.

Devenus sans-papiers, ils voient leurs problèmes s'aggraver. Tout recours leur est impossible en cas de conflit. L'accès aux soins devient problématique, et beaucoup renoncent à scolariser leurs enfants par peur de l'arrestation. « Certains sont là depuis dix ou quinze ans. Beaucoup ont même fondé une famille, raconte Mme Liem Wol-san, chercheuse à l'Institut de recherche pour les mouvements ouvriers alternatifs (AWM), à Séoul. Leurs employeurs veulent garder ces ouvriers devenus qualifiés, qui parlent coréen et sont faciles à contrôler du fait de leur statut. » Electronique, construction, automobile : ils sont présents dans tous les secteurs clés de la formidable croissance sud-coréenne (6,1 % en 2010).

Depuis quelques années, Séoul entend faire la promotion d'une société « multiculturelle ». Il s'agit en réalité d'une politique d'assimilation ciblant pour l'essentiel les femmes originaires de Chine et d'Asie du Sud-Est, mariées à des Coréens majoritairement ruraux (4). Cette politique exclut les travailleurs EPS, dont le travail est bienvenu, mais pas la présence à long terme.

Pays en très fort déficit démographique, avec un taux de natalité de 1,2 enfant par femme, la Corée du Sud a besoin de l'immigration. Tiraillée entre son désir d'ouverture au monde et ses vieux réflexes isolationnistes, elle ne semble cependant pas prête à en assumer les conséquences.


(1) En 2009, 30 000 expulsions ont eu lieu. A titre de comparaison, il y en a eu 29 000 en France. Sur une population de 50 millions de personnes, la Corée du Sud compte 1,3 million d'étrangers, clandestins inclus.

(2) « Disposable Labour » (PDF), octobre 2009.

(3) Bangladesh, Birmanie, Cambodge, Chine, Indonésie, Kirghizstan, Mongolie, Népal, Ouzbékistan, Pakistan, Philippines, Sri Lanka, Thaïlande, Timor-Leste, Vietnam.

(4) Le ratio est de 107 hommes pour 100 femmes. Le déséquilibre est particulièrement marqué dans les campagnes.

Un procès quarante ans après la guerre

Les responsables des massacres commis lors de la partition du Pakistan en 1971 seront-ils jugés équitablement ?

En janvier dernier, la première ministre de la République populaire du Bangladesh, Mme Hasina Wajed, lançait une offensive sans précédent contre l'ordre religieux qui pesait jusqu'alors sur son pays. S'appuyant sur la Cour suprême pour rayer d'un trait de plume l'amendement constitutionnel qui, en 1979, avait fait du Bangladesh une république islamique, elle rendait au troisième plus grand pays musulman du monde son statut originel d'Etat séculier.

Le parti de Mme Hasina Wajed, la Ligue Awami (centre gauche), s'active sur tous les fronts pour éradiquer toute trace d'un islam rigoriste. Ainsi, plusieurs millions de dollars ont été mobilisés pour renommer des dizaines d'édifices publics qui portaient jusqu'à présent les noms de figures emblématiques du fondamentalisme. La loi qui intimait aux femmes de se couvrir la tête en public a été abrogée. Le gouvernement s'est en outre doté des moyens nécessaires pour démanteler des réseaux islamistes. Enfin, la pierre angulaire de cette offensive a consisté à créer un tribunal habilité à juger les crimes de guerre commis par les islamistes durant la guerre d'indépendance de 1971.

Mais il y a une face sombre à ces transformations radicales. En effet, bien que mené sous la bannière d'une juste cause, ce combat ne s'embarrasse guère de respect de la Constitution. Les opposants politiques, et en particulier les dirigeants du puissant Jamaat-e-Islami (1), qui revendique douze millions de partisans, sont pourchassés et durement réprimés. Usant de sa position dominante pour en finir avec les forces islamistes, mais aussi avec les autres opposants à son régime, la première ministre a recours à des méthodes extrêmes, incompatibles avec les valeurs de liberté, de droit et de démocratie. Dans ce pays de cent cinquante millions d'habitants miné par les divisions religieuses et politiques, qui connaît des coupures d'eau, de gaz ou d'électricité, cette politique répressive risque de mettre le feu aux poudres. La radicalité de Mme Hasina Wajed menace les fondements mêmes de la démocratie qu'elle prétend défendre.

Mirpur, l'un des quartiers les plus pauvres de Dacca. Le musée national de la libération détone par son aspect bien entretenu. C'est ici que l'on commémore la guerre d'indépendance menée en 1971 contre le Pakistan occidental (voir chronologie) et que s'entretient la mémoire de l'initiateur du mouvement, Cheikh Mujibur Rahman, père de l'actuelle première ministre. A la tête de la Ligue Awami, celui-ci mena la lutte pour libérer sa province et donner naissance à un Etat séculier : le Bangladesh.

La riposte fut terrible. En neuf mois, l'armée pakistanaise liquida toute la direction de la Ligue Awami. On évoque trois millions de Bangladais assassinés et deux cent mille femmes violées. Même si le nombre exact des victimes demeure contesté, l'Histoire retiendra que ce fut un bain de sang épouvantable. Et pas seulement du fait des soldats pakistanais : de nombreux Bangladais de confession musulmane ont participé aux massacres, tuant musulmans laïques et hindous au nom de la préservation des valeurs de l'islam. Survivant rencontré au musée, M. Muhammad Abu Saeed, un homme mince d'une quarantaine d'années à l'air timide, raconte comment les soldats pakistanais ont battu et torturé son frère. Quant à Cheikh Shariful Islam Bablu, il n'avait que 15 ans lorsqu'il a miraculeusement échappé à une bande meurtrière qui avait essayé de l'égorger, lui laissant au cou une large cicatrice encore bien visible.

Ceux qui témoignent ont du mal à contenir leurs larmes. Plus que la tristesse, c'est la rage qui domine. Elle n'est pas dirigée contre les soldats pakistanais, tant il est communément admis que ces derniers sont intouchables. MM. Saeed et Bablu veulent voir juger leurs compatriotes. Car, de leur point de vue, seul un procès aboutissant à la condamnation des criminels permettra aux martyrs de reposer en paix. Ce vœu, désormais partagé au plus haut niveau de l'Etat, pourrait être exaucé. Paradoxalement, c'est de la jeune génération qu'émanent les plus vives revendications. Une génération qui a appris la réalité du traumatisme grâce aux témoignages, aux documents, aux photos et aux vidéos relayés par Internet. « Les jeunes ont découvert des histoires horribles. A leurs yeux, cela ne fait aucun doute : il s'agit bien d'un génocide. Ils s'impatientent et entendent voir les criminels répondre de leurs actes », commente Imtiaz Ahmed, professeur de relations internationales à l'université de Dacca et auteur de plusieurs livres sur la guerre de 1971 (2).

Chasse à tous les opposants

Répondant à la pression de l'opinion, Mme Hasina Wajed a été élue en 2008 sur la promesse de constituer enfin le tribunal de guerre. En mars 2010, la décision est prise, suscitant les acclamations des juristes du monde entier. Bien mené, le procès pourrait en effet participer d'un droit d'inventaire qui aurait pour conséquence de mettre un frein à la corruption endémique et un terme aux querelles politiciennes qui minent le pays depuis sa création.

Il est d'autant plus regrettable de constater qu'en fait de recherche des centaines de criminels présumés, la nouvelle instance déploie l'ensemble de ses ressources à la poursuite d'un unique objectif : harceler le Jamaat-e-Islami. Loin d'obtenir l'effet de catharsis que le pays exige, cette chasse aux sorcières pourrait plonger la société dans une nouvelle période d'instabilité.

M. Muhammad Kamaruzzaman est l'un de ceux que l'on accuse d'avoir collaboré. La cinquantaine, l'allure fière, le porte-parole officiel du Jamaat-e-Islami souhaite revenir à un Etat ayant l'islam comme religion officielle. Pendant que son fils sert le thé, il se justifie avec force statistiques et références historiques, lors de notre rencontre en mai 2010. Pourtant, quand il en vient à évoquer son propre cas, le récit devient moins précis. En cela, il est très emblématique du rôle ambigu que son parti n'a cessé de jouer sur la scène politique bangladaise. « En 1971, explique-t-il, le Jamaat-e-Islami s'est activement opposé à la lutte pour l'indépendance. Il y avait à cela des raisons affectives. Le Pakistan a été créé pour devenir le pays des musulmans du sous-continent indien. Comment pouvions-nous accepter de scinder ce pays ? » Et de reconnaître : « Il est vrai que l'armée pakistanaise a structuré le parti en milices radicalisées, des groupes de talibans avant l'heure. Des crimes de guerre ont-ils été commis par ces milices ? Cela est moins clair. »

Il est pourtant de notoriété publique que M. Kamaruzzaman dirigeait à l'époque, dans le nord du pays, un centre d'interrogatoires où plus de trois cents nationalistes ont été torturés et exécutés. Si intellectuels et associations s'accordent à penser que la justice doit passer, ils considèrent aussi que la responsabilité collective du parti ne devrait pas être engagée. Les criminels ne proviennent d'ailleurs pas tous des rangs du Jamaat-e-Islami. Un procès pourrait révéler que la majorité des exactions ont été perpétrées par des individus issus d'autres formations politiques et religieuses.

Mais Mme Hasina Wajed a délibérément choisi de passer ces faits sous silence. Sur la scène nationale comme internationale, elle ne cesse de décrire le Jamaat-e-Islami comme un repaire de criminels dont la culpabilité ne fait aucun doute. Sans surprise, la liste des dix plus grands criminels de guerre produite par son gouvernement cible exclusivement les dirigeants de ce parti, dont M. Kamaruzzaman.

Protestant de son innocence, celui-ci affirmait que l'initiative relevait du pur calcul politicien et ne s'appuyait sur aucun fait. « La Ligue Awami n'a ouvert ce débat qu'à des fins électoralistes. Elle espère ainsi nous marginaliser, et s'ouvrir grand la voie pour de prochaines élections », soutenait-il, avant de poursuivre : « Si Mme Hasina Wajed persiste à harceler mon parti, il n'est pas exclu que les plus jeunes se tournent vers la violence. » Et de mettre en garde : « Si les dirigeants du mouvement sont arrêtés, nous ne savons pas ce qu'il peut advenir. Que feront nos fils, nos amis ? Il est à craindre que certains entrent dans la clandestinité et se vengent. »

Quelques semaines plus tard, en juillet 2010, M. Kamaruzzaman et plusieurs autres cadres du Jamaat-e-Islami étaient arrêtés et exhibés devant les caméras de la télévision nationale. Médusés, les Bangladais ont assisté à ce spectacle en se demandant si leur pays n'était pas à l'aube d'une nouvelle ère. Mais, très vite, la controverse a commencé. Dans un premier temps, M. Kamaruzzaman et ses coreligionnaires n'ont pas été poursuivis pour crimes de guerre, mais pour une foule de délits et de crimes n'ayant aucun lien avec les événements de 1971 : l'un est accusé d'avoir tenu des propos blasphématoires à l'encontre du prophète Mahomet ; l'autre, d'avoir tué un passant lors d'un rassemblement politique. Ce n'est qu'une fois l'incarcération prononcée que les charges de crimes de guerre sont apparues. A cela sont venues s'ajouter des accusations de corruption, blanchiment d'argent et terrorisme. Plus récemment, le premier ministre a fait interdire les écrits de Sayyid Abul Ala Maududi, fondateur du mouvement mais aussi théologien le plus influent d'Asie méridionale. Dans un tel contexte, les observateurs se montrent de plus en plus perplexes face aux dérives autoritaires du régime. Ameena Mohsin, professeur de droit international à l'université de Dacca, met en garde : « On ne peut pas condamner les gens avant de les avoir jugés. Le gouvernement risque de mettre en péril la tenue même du procès. »

Pendant ce temps, les menaces de violences et les tensions montent dans le pays. Les affrontements entre militants du Jamaat-e-Islami et forces de l'ordre se multiplient. Certains ont été arrêtés en possession d'explosifs. Soudain, les paroles de M. Kamaruzzaman semblent relever davantage de la prophétie que de la provocation. En novembre, des cocktails Molotov ont été lancés contre les murs de la maison du président de la Cour suprême après que celui-ci se fut prononcé en faveur de l'amendement constitutionnel prévoyant le retour à l'Etat séculier.

Au nom de la lutte contre l'islamisme politique, le Bangladesh semble s'engager sur la voie répressive qu'avaient naguère empruntée l'Egypte, la Tunisie ou l'Algérie. On sait ce qu'il en est advenu... Depuis sa prise de fonctions en 2008, Mme Hasina Wajed n'a pas su apporter de solution aux problèmes endémiques auxquels ses concitoyens sont confrontés au quotidien. Les émeutes de la faim se multiplient, les pénuries d'eau et d'électricité épuisent des populations déjà fragilisées. Les ouvriers du textile ont lancé un grand mouvement de contestation pour exiger des augmentations de salaire (lire « Révolution par l'aiguille au Bangladesh »). Dernièrement, la première ministre a étendu ses persécutions à son principal rival politique, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), dont les membres sont désormais harcelés et arrêtés.

Si la situation venait à se détériorer davantage, il n'est pas exclu que l'armée sorte de ses casernes pour ramener l'ordre, comme elle l'avait déjà fait en 2007 quand les partisans de la Ligue Awami et ceux du BNP s'étaient affrontés. Loin de la société démocratique promise, le Bangladesh se retrouverait alors au stade d'il y a quarante ans. Le temps presse : les témoins de la guerre d'indépendance vieillissent et meurent. Les preuves s'évanouissent. « Je souhaite un procès équitable, très rapidement, précise M. Bablu. Il n'y aura pas d'autre chance. »


(1) Jamaat-e-Islami Bangladesh est le plus grand parti islamique du pays. Il prône des valeurs rigoristes et l'instauration d'un Etat islamique, mais par les urnes.

(2) Cf. Historicizing 1971 Genocide : State Versus Person, The University Press, Dacca, 2009.

Sursaut du mouvement social américain

A Washington, le triomphe électoral des républicains aux élections de novembre dernier a ouvert la voie aux réductions des dépenses publiques, sans mettre en cause les baisses d'impôts. Loin de la capitale, dans des Etats de plus en plus désargentés, les gouverneurs républicains vont plus loin encore pour équilibrer leurs comptes sur le dos des fonctionnaires. Leur tentative ne reste pas sans réponse.

Personne n'avait imaginé cela : au début du mois de mars, la ville de Madison, dans le Wisconsin, est devenue l'épicentre de la contestation sociale aux Etats-Unis. Depuis quatre semaines, des centaines d'étudiants et d'employés du secteur public occupaient la rotonde richement décorée du capitole. Ailleurs dans le pays, à Harrisburg (Pennsylvanie), Richmond (Virginie), Boise (Idaho), Montpelier (Vermont) ou Columbus (Ohio), de grandes manifestations avaient lieu devant les bâtiments législatifs, tandis que des milliers de personnes défilaient à Los Angeles, San Francisco, Denver, Chicago, New York et Boston pour soutenir le mouvement. Partout, rassemblés derrière le slogan « Debout, comme les Egyptiens », les manifestants exigeaient le retrait d'une loi présentée par le gouverneur républicain Scott Walker visant à affaiblir les syndicats du secteur public. Le 9 mars, le texte a été voté par l'Assemblée, majoritairement républicaine ; et d'autres gouverneurs, également républicains, envisagent des mesures semblables. Mais la « bataille du Wisconsin » a eu une conséquence inattendue : au moment où on allait l'abattre définitivement, le mouvement social américain s'est réveillé.

Le conflit a tiré un grand nombre de travailleurs dépolitisés de la torpeur dans laquelle ils étaient plongés depuis environ soixante-quinze ans. Et il sera difficile de calmer la vague de protestations et d'actions collectives qui s'élève désormais. En s'attaquant aux lois protégeant les salariés, le gouverneur Walker a involontairement mis en évidence leur importance. Il a par ailleurs amené des millions d'électeurs (les « démocrates reaganiens », comme on les appelait) à comprendre que, depuis des dizaines d'années, ils votent contre leurs intérêts.

La loi en question, bien que présentée par le gouverneur comme un ensemble de mesures destinées à réduire le déficit budgétaire, a été explicitement conçue pour priver les employés du secteur public de leurs droits syndicaux. Nul ne pouvait l'ignorer : lorsque les syndicats ont proposé d'accepter les exigences de M. Walker en matière salariale en échange du maintien des règles de négociation collective, le gouverneur a refusé. « Il faut saisir cette occasion », a-t-il déclaré lors d'un entretien téléphonique avec un journaliste qui se faisait passer pour l'un des frères Koch. Tous deux milliardaires, issus d'une famille parmi les plus riches du monde, MM. David et Charles Koch soutiennent depuis longtemps toute initiative visant à détruire le syndicalisme aux Etats-Unis. Ils ont figuré, à travers leur société Koch Industries, parmi les donateurs de la campagne de M. Walker. Au cours de cette conversation, amplement diffusée, depuis, à la télévision, à la radio et sur Internet, le gouverneur évoque son maître à penser, le président Ronald Reagan, qui, en 1981, entama son premier mandat en licenciant douze mille contrôleurs aériens en grève. Trente ans plus tard, la référence éclaire les méthodes — et l'ambition politique — de M. Walker, pour qui négociation et compromis sont exclus.

La nouvelle loi cherche à saper les fondations des organisations syndicales : élections annuelles dans chaque organisation, interdiction du prélèvement automatique des cotisations sur le salaire des adhérents et possibilité pour ces derniers de cesser de payer sans perdre leur carte. En outre, le texte restreint le domaine de compétence des syndicats à la négociation des salaires… dont une autre disposition législative limite les augmentations au niveau de l'inflation. Autant dire que les syndicats perdent toute raison d'être.

Le Tea Party à la manœuvre

Dans un pays où la protection sociale est déjà très faible, les négociations collectives constituent l'unique moyen d'améliorer un tant soit peu les conditions de travail. Or on sait déjà que, aussi bien dans le secteur public que privé, l'absence des syndicats dans une entreprise ou une branche entraîne la stagnation des salaires et la dégradation de la protection sociale. Tout conduit à penser que, privés de présence syndicale, les salariés peu qualifiés n'ont pratiquement aucune chance de disposer d'une retraite suffisante, d'une assurance-maladie efficace, de congés payés ou de toute autre prestation sociale dont bénéficient les citoyens des pays économiquement développés.

Si M. Walker et une dizaine d'autres gouverneurs républicains cherchent à faire interdire la négociation collective dans le secteur public, c'est aussi parce qu'il s'agit du dernier bastion syndical au sein de la société américaine. Dans le privé, les rémunérations et les conditions de travail se détériorent depuis des décennies. Le taux de syndicalisation est passé de 33 % dans les années 1950 à 7 % aujourd'hui, du fait de la répression syndicale acharnée des grandes entreprises, du développement de la sous-traitance et de la désindustrialisation (aggravée par le refus d'investir dans des usines syndiquées). Ces évolutions se sont également traduites par une augmentation rapide des profits reversés aux actionnaires.

Dans le secteur public, les employeurs (maires et gouverneurs, dont les mandats sont limités) sont souvent élus grâce au soutien des fonctionnaires. La situation facilite la négociation avec les syndicats : maintien d'une bonne protection à long terme (assurance santé, niveau des retraites) contre modération salariale afin de ne pas engendrer de déficits à court terme. Quelque 36 % des employés du secteur public bénéficient d'une protection sociale négociée, garantissant des conditions de vie correctes et stables à des millions d'enseignants, d'employés municipaux, de chauffeurs, de membres du personnel hospitalier, universitaire et judiciaire, de gardiens de prison, de policiers et de pompiers. L'assaut actuel contre les syndicats a donc pour double objectif de faire reculer ces acquis sociaux et de détruire l'un des piliers électoraux du Parti démocrate. S'il réussit, les salariés américains seront dépourvus de tout contre-pouvoir face au patronat.

Peu connu avant ces événements, M. Walker a été élu gouverneur en novembre 2010 grâce au soutien que lui a apporté la faction républicaine proche du mouvement Tea Party (lequel a remporté plusieurs élections locales dans le pays) (1). Son programme de campagne évoquait la nécessité de réduire le budget de l'Etat, pas celle d'abolir les négociations collectives. Trois mois après son arrivée aux commandes, M. Walker accordait des réductions d'impôt substantielles aux entreprises tout en allégeant la charge fiscale des contribuables les plus riches, avant de déclarer que les finances du Wisconsin faisaient face à une crise budgétaire. Comment se propose-t-il de résoudre une telle crise ? En supprimant les allégements d'impôts dont bénéficient les plus pauvres et en augmentant les cotisations des employés du secteur public pour leur assurance et leurs futures retraites (+5,8 % et +12 %, respectivement). Mais cela ne suffit pas : il convient également d'abolir le droit aux négociations collectives — pour tous, sauf pour les syndicats de policiers et de pompiers, qui avaient soutenu sa campagne. Prenant prétexte de la crise des finances de l'Etat qu'il a lui-même créée, le gouverneur justifiait le démantèlement des syndicats et du secteur public, lequel emploie trois cent mille personnes dans le Wisconsin.

L'ampleur extraordinaire des protestations suscitées par cette attaque a frappé les esprits et captivé le pays pendant des semaines, notamment après une initiative étonnante des quatorze sénateurs démocrates du Wisconsin. Ces derniers ont quitté l'Etat avant le vote de la loi afin que le quorum ne soit pas atteint, sans que la justice puisse les obliger à voter. Ils ont trouvé refuge dans l'Illinois, à l'abri de la police du Wisconsin qui surveillait leur domicile. Après trois semaines de paralysie, les républicains ont séparé la proposition de loi en deux parties : d'un côté les mesures budgétaires et de l'autre celles qui limitent les droits syndicaux. Ainsi présentées à l'Assemblée, celles-ci ont pu être votées sans que le quorum ne soit requis. La manœuvre a révélé le véritable objectif du gouverneur : briser les syndicats. La victoire de M. Walker pourrait néanmoins coûter cher aux républicains.

Le 12 mars, lendemain du vote, les quatorze sénateurs sont rentrés à Madison, où ils ont été accueillis en héros par une foule de cent cinquante mille personnes mêlant employés municipaux, salariés du privé, agriculteurs (avec une cinquantaine de tracteurs) et étudiants. L'idée d'une grève générale commençait à circuler. Non pas au sein d'organisations trotskistes, mais parmi les délégués des syndicats de pompiers ou d'enseignants. L'information a été reprise à la télévision nationale, où des personnalités publiques l'ont même considérée comme une réponse raisonnable aux récents événements. Il faut pourtant se rappeler que, si la grève générale est un mode d'action dont on n'hésite pas à discuter — voire à user ! — dans beaucoup de pays, le simple fait de prononcer le mot demeurait jusqu'alors inimaginable à la télévision américaine.

En parallèle, une pétition a rapidement été lancée pour solliciter une procédure dite de recall, visant à révoquer huit sénateurs républicains afin de modifier la couleur politique de l'organe législatif du Wisconsin. Le gouverneur, lui, ne peut être soumis à une telle procédure qu'après un an d'exercice. Mais il y a fort à parier que la date anniversaire de son élection est déjà entourée en rouge sur de nombreux calendriers. Si les républicains ont, eux aussi, entamé une campagne de recall contre certains des sénateurs ayant momentanément quitté l'Etat, l'opinion publique incline en faveur des « fuyards ». Les citoyens savent désormais ce que les républicains leur réservent. Les sondages révèlent un soutien massif aux syndicats et au principe de la négociation collective : entre 60 et 70 % de la population dans l'Etat du Wisconsin comme à l'échelle nationale. Dans le New Jersey et en Floride, les gouverneurs républicains qui se préparaient à attaquer les syndicats ont préféré reculer. Dans l'Indiana, les élus démocrates ont imité leurs collègues du Wisconsin et ont fui en Illinois afin d'empêcher le vote de lois similaires. Des textes semblables ont été présentés aux Parlements du Michigan et de l'Idaho, dominés par les républicains. En Ohio, le débat fait rage. La bataille a pris une ampleur nationale.

Même si le rapport de forces politique reste défavorable aux salariés, la défaite n'est pas acquise. Certes, la haine des syndicats demeure profondément ancrée dans les institutions et la culture américaines. Plus que jamais, la puissance de l'argent pèse sur le système politique. En outre, ni les démocrates ni l'American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) ne savent vraiment soutenir des actions collectives qu'ils ne contrôlent pas directement. Encore faudrait-il, d'ailleurs, qu'ils en aient la volonté et qu'ils dépassent la frilosité qui s'est emparée d'eux depuis des décennies. Malgré tout cela, la bataille du Wisconsin s'est déjà étendue à d'autres régions et, partout, elle ouvre de nouvelles perspectives de luttes sociales dont personne ne peut ignorer les enjeux.

Il y a trente ans, l'antisyndicalisme audacieux de Reagan séduisait une majorité de la population et ouvrait une longue période de régression. Aujourd'hui, en se réclamant de lui, le gouverneur Walker a révélé à tout le pays ce qui se cache vraiment derrière une telle idéologie.


(1) Lire « Ces deux gauches américaines qui s'ignorent », Le Monde diplomatique, décembre 2010.

Ce que change le réveil arabe

Si les craintes d'une immigration massive venant de Libye dominent dans l'Union européenne, les Etats-Unis s'intéressent plutôt aux retombées du réveil arabe sur l'ordre régional. Mais tous ces calculs pourraient être chamboulés par l'irruption des opinions publiques.

- 2011/03 / Arabie saoudite, Égypte, États-Unis (affaires extérieures), Iran, Israël, Liban, Palestine, Proche-Orient, Syrie, Union européenne, Monde arabe, Conflit israélo-arabe, Démocratie, Géopolitique, Islam, Libéralisme, Relations internationales, article, 2011/03 - Révoltes arabes
Réhabiliter l'impôt, dissiper les faux-semblants

Alors que les déficits publics s'accumulent, et que les dirigeants baissent les impôts, des économistes socialistes cherchent un peu plus de justice, tout en restant dans le même cadre. N'est-il pas temps d'aller plus loin ?

- 2011/03 / France, Économie, Fiscalité, Inégalités, article, 2011/03 - Fiscalité

Obsession patrimoniale du président Sarkozy

Exhibant des données internationales partielles, M. Nicolas Sarkozy prétend que la France taxe massivement le patrimoine et justifie ainsi la suppression de l'impôt sur la fortune.

Le bouclier fiscal est devenu un boulet électoral, dont la droite souhaite se libérer avant l'élection présidentielle de 2012. Cache-sexe de la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) pour les très hauts revenus, il a bénéficié en 2009 à 16 350 ménages, à qui l'Etat a reversé 680 millions d'euros. Parmi eux, les 979 contribuables disposant d'un patrimoine supérieur à 16 millions d'euros, ceux de la dernière tranche de l'ISF, ont touché chacun un chèque de 376 134 euros en moyenne.

La droite ne cesse de clamer que l'ISF est un impôt « imbécile » et « inquisiteur », au même titre que les autres impôts sur le patrimoine, empêchant « ceux qui réussissent [de] transmettre le fruit du travail de toute une vie » à leurs héritiers. Dès son élection, M. Nicolas Sarkozy s'est donc attelé à détricoter la fiscalité du patrimoine dans un « paquet fiscal » qui a quasiment supprimé les droits de succession et de donation et abaissé le bouclier fiscal à 50 % (1). Créé en 2005 par M. Dominique de Villepin, ce dernier limitait à 60 % du revenu imposable la somme des prélèvements fiscaux (impôt sur le revenu [IR], ISF, impôts locaux) payés par un foyer. Il a été abaissé à 50 % avec la loi Travail emploi pouvoir d'achat (TEPA, dite « de paquet fiscal »), en incluant la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS) parmi les impôts considérés.

Sa suppression envisagée n'est en aucun cas synonyme de revirement à cent quatre-vingts degrés de la stratégie fiscale. Au nom de l'alignement sur les pratiques des autres Etats européens, le gouvernement déclare vouloir remplacer les impôts sur le patrimoine par des impôts sur les revenus du patrimoine (lire « Et à l'étranger »). Si elle aboutissait, cette entreprise représenterait une atteinte importante aux principes énoncés dans l'article 13 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : chaque citoyen doit participer au financement de la solidarité nationale selon ses facultés contributives. Celles-ci dépendent du stock de richesses détenues — le patrimoine — qui est alimenté par le flux des revenus perçus plus ou moins régulièrement. Tout système qui se contenterait de taxer le flux (le revenu) sans frapper le stock (le patrimoine) favoriserait l'accumulation de la rente. En effet, le revenu n'est jamais taxé à 100 % — malgré la tranche supérieure à 40 %, le taux effectif d'imposition des revenus des 0,1 % les plus riches excède rarement 20 % ; celui de Mme Liliane Bettencourt serait de 9 % (2). Le flux du revenu irait donc grossir indéfiniment le stock du patrimoine si ce dernier n'était pas imposé. Il se concentrerait de plus en plus entre les mains de quelques centaines de familles. Par conséquent, une politique fiscale qui entend résolument s'attaquer à la rente ne saurait faire l'économie d'un impôt sur le patrimoine.

La suppression de l'ISF, qui lève près de 4,5 milliards d'euros, devrait, selon le gouvernement, être compensée par des prélèvements de substitution — lesquels ne pèseront pas sur les mêmes contribuables. Le rapporteur général du budget au Sénat, M. Philippe Marini, a avancé plusieurs pistes (3). Ayant conscience de la baisse des recettes fiscales et du choc que pourrait occasionner dans l'opinion publique la fin pure et simple de cet impôt, il propose de procéder par étapes, en commençant par un allègement pour les classes moyennes, avant de disposer éventuellement, en 2012, de la légitimité politique pour le supprimer, cette fois sans complexes.

Diverses solutions sont envisagées. Première piste : la suppression de la première tranche de l'ISF, prenant la forme d'un relèvement du seuil du patrimoine à partir duquel on est imposé, de 800 000 euros à 1,31 million d'euros — soit une réduction des recettes de 904 millions d'euros. Deuxième piste : le relèvement de l'abattement sur la résidence principale de 30 à 50 % — ce qui représenterait une baisse de 272 millions. Troisième piste : la baisse de 20 ou de 30 % des taux des différentes tranches de l'ISF — soit une diminution de 680 millions d'euros dans le premier cas et de 1 milliard dans le second. Si l'allègement du fardeau pesant sur les classes moyennes est l'alibi de ces mesures, un calcul précis indique que ce sont en réalité les très gros patrimoines qui en seraient les principaux bénéficiaires (4).

Pour que l'allègement de l'ISF soit « neutre », M. Marini propose, en guise de « recettes de substitution », de supprimer le bouclier fiscal (ce qui permettrait de récupérer près de 700 millions) et de créer une nouvelle tranche de l'IR, qui taxerait les revenus supérieurs à 100 000 euros au taux marginal de 46 % (le gain serait de 1 milliard d'euros). Enfin, la suppression de la déductibilité de la CSG pour les revenus du capital rapporterait 673 millions.

Basculer de la sorte la fiscalité du patrimoine sur la fiscalité des revenus permet seulement de taxer partiellement les revenus du patrimoine, et revient surtout à transférer le financement de la charge publique sur les revenus du travail. En effet, si l'on prenait le gouvernement au mot, taxer les revenus du patrimoine devrait le conduire à supprimer le prélèvement libératoire sur les revenus du capital — une mesure dérogatoire avantageuse, puisqu'elle permet de taxer les revenus du capital des contribuables les plus aisés à un taux inférieur à la tranche supérieure du barème de l'IR (40 %) auquel ils étaient auparavant assujettis (le cadeau se chiffre à 500 millions d'euros).

Or, loin d'être supprimé, le prélèvement libératoire a seulement vu son taux relevé de 1 point (de 18 à 19 %) dans le cadre du « coup de rabot » sur les niches fiscales opéré dans la loi de finance 2011. Dès lors, si les choses restaient en l'état, bien que le relèvement des droits de succession soit parfois évoqué, le cœur des recettes de substitution proviendrait de la création de la nouvelle tranche de l'IR et frapperait essentiellement les revenus du travail, dès lors que le maintien du prélèvement libératoire permet aux revenus du capital d'être exclus de l'assiette de l'IR.

Prenant acte de cette critique et de la volonté de M. Sarkozy de ne pas modifier le barème de l'IR, l'Union pour un mouvement populaire (UMP) a chargé le député Jérôme Chartier de rédiger un nouveau rapport (5). Divers prélèvements sont envisagés, dont une taxation des plus-values réalisées lors de la revente de la résidence principale (contradictoire avec la politique d'accession à la propriété défendue par l'UMP). Mais pas plus ce rapport que celui de M. Marini ne s'attaque à l'imposition en tant que telle des plus-values et de la plupart des revenus d'actions et d'obligations, qui actuellement s'effectue à un taux proportionnel (31,3 % pour les plus-values), ce qui avantage les hauts revenus et pénalise les petits épargnants. M. Chartier préconise de n'imposer que les patrimoines nets supérieurs à 4 millions d'euros. Le rendement de cet ISF allégé s'effondrerait à 1,2 milliard d'euros. Il concernerait environ 30 000 contribuables (contre plus de 560 000 en 2010) actuellement situés dans les plus hautes tranches de l'ISF. Lesquels bénéficieraient chacun d'un allègement moyen de 427 000 euros.

Une réforme progressiste, faisant participer le citoyen au financement du bien commun selon ses facultés contributives, doit s'ordonner autour d'un grand impôt sur le revenu véritablement progressif, que doit compléter un impôt sur le patrimoine. Plusieurs pistes sont en débat : des économistes, et le Parti socialiste, proposent de fondre la CSG et l'IR (6) (lire « Réhabiliter l'impôt, dissiper les faux-semblants »). Quant à l'imposition du patrimoine, elle pourrait comporter un volet transmission et un volet détention. Son assiette serait large, incluant l'outil de production et les œuvres d'art, avec un barème progressif à bas taux. L'objectif est de taxer les milliardaires et non les millionnaires, à la différence du système actuel. Un abattement de 400 000 euros sur la résidence principale serait appliqué (7), tandis que, pour les artisans et les petits commerçants, des abattements de 50 %sur l'outil de production entreraient en vigueur.

Les conservateurs agitent la menace de l'exil fiscal. Celui-ci doit pourtant être relativisé. Si le nombre d'exilés fiscaux s'est apparemment accru, leur part en proportion des imposables à l'ISF est restée stable — et dérisoire. Le nombre de départs ne représentait en 2008 que 0,14 % des imposables à l'ISF, pour une perte de recettes égale à 0,53 %. Pas de quoi justifier des cadeaux fiscaux par centaines de millions…


(1) Lire « En France, retour aux privilèges fiscaux de l'Ancien Régime », Le Monde diplomatique, octobre 2007.

(2) Cf. Le Canard enchaîné, Paris, 21 juillet 2010.

(3) « Projet de loi de finances pour 2011 : le budget de 2011 et son contexte économique et financier », rapport général n° 111 fait au nom de la commission des finances du Sénat, déposé le 18 novembre 2010.

(4) Un contribuable dont le patrimoine imposable est de 25 millions d'euros paie, en 2010, 373 400 euros d'ISF. Après la réforme (abattement, suppression de la première tranche, réduction de 20 % des taux), il économiserait 74 680 euros. Celui dont le patrimoine imposable est de 1 million d'euros économiserait 231 euros avec les mêmes mesures.

(5) « Réflexions sur une convergence fiscale franco-allemande », mission de l'UMP confiée à M. Jérôme Chartier, janvier 2011.

(6) Plusieurs propositions existent, dont celle des auteurs de cet article dans Il faut faire payer les riches. Le changement d'assiette et le barème proposés sont susceptibles d'améliorer le rendement de l'IR de 30 milliards d'euros par an.

(7) Il s'agit d'un abattement en niveau, très différent de l'actuel abattement en pourcentage (30%) de la valeur du bien immobilier (que M. Marini propose de porter à 50 %).

Le dissensus de Washington

Créée par le président Barack Obama en mai 2009, la Commission d'enquête sur la crise financière a rendu son rapport en janvier dernier. Sa mission était de mettre au jour les causes de la débâcle qui commence en août 2007 et culmine un an plus tard avec la chute de plusieurs grandes institutions financières américaines.

Sept cents témoins, dix-neuf jours d'auditions publiques, six cents pages de rapport et mille cent documents sur la Toile n'ont pas suffi à faire l'unanimité des dix membres de la Commission d'enquête sur la crise financière (1). Il faut dire que les chances d'un accord étaient limitées. La commission avait été constituée sur une base bipartisane, réunissant six élus démocrates et quatre républicains. Même le quatuor républicain a été incapable de parler d'une seule voix. Le rapport se compose ainsi de trois sections. La première est celle des démocrates ; la deuxième, de trois républicains ; et la troisième, du dernier républicain.

L'accueil dans la presse est à l'image de ces divergences. Certains célèbrent une « information fascinante », la « richesse documentaire » du rapport... Un commentaire du New York Times montre bien la violence de la controverse : le rapport ne serait que « fouillis », « rabâchage » et « méli-mélo » (2). Pourtant, la caractérisation sarcastique des divers points de vue proposée par l'auteur décrit assez justement l'éventail politique. La contribution des démocrates est « une collection d'essais de gauche » ; celle des trois premiers républicains, « une présentation PowerPoint penchant à droite » ; et celle du dernier républicain, un « pittoresque magazine d'extrême droite ». Chacun pour son grade.

Commençons par la section principale, celle de la majorité démocrate. Le drame s'est joué, nous dit-on, sur fond de financiarisation folle : emprunts excessifs, investissements risqués, manque de transparence, mise à l'écart de certains postes du bilan des banques, acrobaties sur les marchés dérivés. Pas très original, mais bien documenté et sans ménagement. La thèse centrale est explosive. La crise n'était en rien imprévisible : « Il y eut des signes annonciateurs. La tragédie est qu'ils furent ignorés ou minimisés. » Elle était aussi évitable : « Nous n'acceptons pas l'idée que les régulateurs n'avaient pas le pouvoir nécessaire à la protection du système financier. Ils avaient un grand pouvoir dans beaucoup de domaines et ont choisi de ne pas l'utiliser. »

Le gouvernement est accusé d'avoir été mal préparé pour affronter la tourmente, et ses réponses sont jugées inconséquentes. La Réserve fédérale n'a pas cherché à ralentir l'accumulation des prêts dits « toxiques », notamment les fameux crédits subprime, en établissant des normes régissant l'octroi des crédits : « Le premier exemple est l'incapacité de la Réserve fédérale à arrêter le flux d'hypothèques toxiques, dont le rôle fut central, ce qu'elle pouvait faire en établissant des normes de crédit hypothécaire prudentes. La Réserve fédérale était la seule entité possédant ce pouvoir, et elle ne l'a pas fait. » Son ancien président Alan Greenspan est nommément désigné. Les hauts responsables de certaines grandes institutions financières sont accusés d'erreurs de gestion, notamment de gestion des risques. L'action des agences de notation est dénoncée comme un facteur essentiel de la crise. Et les pratiques frauduleuses n'étaient pas rares.

Enfin, le secteur financier est accusé d'avoir fait pression sur les décideurs : « L'industrie financière elle-même a joué un rôle-clé dans la réduction des contraintes réglementaires pesant sur les institutions, les marchés et les produits. Qu'une industrie d'une telle richesse et d'un tel pouvoir fasse pression sur les décideurs en matière de politique et sur les régulateurs n'a pas été une surprise pour la commission. » Suit la mention des milliards de dollars dépensés en lobbying et financement de campagnes électorales. L'un des grands thèmes de l'offensive est donc le manque de réglementation.

A cette accusation, que pouvaient répondre les républicains ? L'affirmation de la nécessité d'une réglementation accrue est insupportable à leurs oreilles. Le président républicain du comité des services financiers de la Chambre des représentants déclara à la presse : « A Washington prévaut l'idée que les banques doivent être réglementées, alors que, de mon point de vue, Washington et les régulateurs sont là pour servir les banques (3). » On raconte que les quatre républicains ont tenté de faire voter la mise à l'index du mot « déréglementation » dans le rapport (ainsi que de « Wall Street », entre autres) (4). Mais un accord semble avoir été impossible entre eux.

Un déséquilibre vieux de trente ans

Le premier argument de la défense républicaine est que la tourmente ne saurait être imputée aux seuls Etats-Unis, puisque le boom immobilier et la crise financière ont aussi touché les principaux pays avancés. Rien n'est dit, cependant, des « performances » extraordinaires des Etats-Unis en matière de crédits dangereux. L'argumentation joue surtout d'une diversion bien connue : la faute est imputée à d'autres, en l'occurrence à la Chine et aux pays exportateurs de pétrole. Ces pays, qui jouissent d'un fort excédent de leur balance commerciale, épargneraient trop, c'est-à-dire ne dépenseraient pas assez leurs dollars. Il en résulterait une masse de liquidités cherchant à se placer sous la forme d'investissements financiers.

Cette abondance de fonds aurait provoqué la baisse des taux d'intérêt et suscité l'appétit d'emprunt immodéré des ménages américains : « A partir de la fin des années 1990, la Chine et d'autres grands pays en développement, ainsi que les pays producteurs de pétrole, consommèrent et investirent moins chez eux qu'ils ne gagnaient en revenu. D'énormes masses de capitaux à bon marché se déversèrent sur les Etats-Unis, rendant l'emprunt bon marché. »

Mis à part le fait que les pays incriminés ne sont pas ceux qui ont acheté les titres toxiques américains, et sans entrer dans les arcanes des mécanismes de détermination des taux d'intérêt, il est facile de réfuter cet argument en utilisant celui des démocrates de la commission : il appartenait à la Réserve fédérale de fixer les normes interdisant aux banques des prêts évidemment risqués.

La dernière section du rapport décoche la flèche empoisonnée, l'arme favorite à droite de la droite. Le problème se situe bien aux Etats-Unis même, mais il réside dans les programmes sociaux des gouvernements successifs. Depuis de nombreuses années, des programmes visant à faciliter l'accès à la propriété des ménages modestes ont été votés : « Il y a de bonnes raisons de croire que la bulle [immobilière] de 1997-2007 s'amplifia et dura davantage que les précédentes du fait des politiques des gouvernements, qui accrurent artificiellement la demande de logements en dirigeant vers le marché immobilier davantage de fonds que ceux qui auraient été disponibles si les anciennes normes avaient été maintenues et si le gouvernement n'avait pas suscité la croissance des subprime. »

Les agences géantes (5), dont les plus connues sont Freddy Mac et Fannie Mae, sont directement impliquées, puisqu'elles étaient supposées racheter préférentiellement aux institutions de prêt les crédits consentis selon ces critères « sociaux ». Il fallait donc arrêter d'aider les pauvres ! Au début du rapport, les membres démocrates ont pris soin de réfuter cette argumentation, expliquant que les crédits octroyés sous couvert de ces lois sociales ne représentaient qu'un faible pourcentage du total.

Que penser des attaques des démocrates sur la folie financière et le manque de réglementation ? Leur explication de la crise et les recommandations implicites qu'elle suggère laissent entendre que si le « premier Obama », celui d'avant la perte de la majorité démocrate, avait eu le loisir de se projeter dans l'image flatteuse d'un nouveau Roosevelt, on aurait pu espérer des réformes d'une portée substantielle — un désir toujours présent malgré le revers électoral. Il est pourtant difficile d'exprimer un accord véritable avec les démocrates de la commission. Certes, les responsabilités individuelles et institutionnelles ont été directement engagées ; mais la crise était-elle évitable ? Comme toute interprétation limitée aux aspects financiers, l'analyse reste partielle. Deux lacunes, notamment. Le diagnostic ne prend pas acte d'aspects fondamentaux de la situation économique américaine ; et il ignore les dynamiques historiques du changement social sous-jacentes à l'éclatement de la crise.

Sur le premier point, un peu de macroéconomie apparaît ici nécessaire. Dans un monde de libre-échange et de libre circulation des capitaux, les Etats-Unis se sont payé le luxe d'une trajectoire, unique dans le monde, de déséquilibres internes et externes cumulatifs. Du fait d'une concurrence internationale accrue, une partie croissante de la demande s'est adressée à des producteurs du reste du monde (6). Confronté à la nécessité de soutenir la demande adressée aux entreprises localisées sur son territoire, le pays a dû mener une vigoureuse politique de crédit aux ménages. Mais il n'a pu éviter qu'une proportion croissante de la demande ainsi créée se tourne, elle aussi, vers le reste du monde. C'est un phénomène bien connu.

La différence est que, au lieu de déboucher sur l'interruption de la relance, comme en France en 1983 ou dans d'autres pays, la puissance des Etats-Unis et la force du dollar ont permis la poursuite de cette politique pendant trente ans, au prix d'un déficit commercial en augmentation. Le flux de dollars qui en résulte vers le reste du monde revient aux Etats-Unis sous la forme de placements financiers, provoquant ce qu'on peut qualifier, en simplifiant, de dette extérieure, c'est-à-dire contractée par des agents américains auprès d'agents étrangers. Or la croissance de la dette des ménages et du gouvernement des Etats-Unis vis-à-vis d'agents du pays et celle de la dette extérieure vont nécessairement de pair (7). Cette nécessaire stimulation par le crédit vint se conjuguer à l'aventurisme des institutions financières pour produire les conditions désastreuses menant à la crise.

Concernant les dynamiques historiques plus profondes, on ne pouvait attendre des membres démocrates de la commission qu'ils montrent du doigt le nouvel ordre social néolibéral établi au début des années 1980, bien qu'ils évoquent trente années de déréglementation. La question essentielle, celle de la nature du néolibéralisme, et sa relation à la crise leur échappent.

Qu'est-ce donc que le néolibéralisme ? Un ensemble de pratiques sociales, économiques et politiques ; un ordre social. Comme chacun sait, les riches se sont enrichis de manière spectaculaire, et c'était bien l'objectif. Plus qu'individuelles, les responsabilités sont « de classe » : les classes capitalistes et leurs alliés, les cadres supérieurs des secteurs privé et public (notamment les plus haut placés et ceux de la finance), ainsi que ceux des partis de droite et de gauche. Le ralliement des gestionnaires ou des organisateurs a sonné le glas des alternatives keynésiennes ou sociales-démocrates de l'après-guerre. Face à ces classes, il y a, certes, les pauvres, mais, plus généralement, les classes populaires d'ouvriers et d'employés.

En dernière analyse, la crise est le révélateur des contradictions de ce nouvel ordre social qui a tenté de repousser tous les obstacles à sa soif de revenus et de pouvoir, jusqu'à l'intenable. La financiarisation en est une manifestation. A cela il faut ajouter que la crise est partie des Etats-Unis parce que ce pays était le plus avancé sur cette voie, et que son hégémonie internationale lui avait permis, trente ans durant, de poursuivre une trajectoire de déséquilibres.

Mais la mise en avant de ces dynamiques historiques suggère une interprétation plus en profondeur des clivages internes à la commission et de ses divers argumentaires. Ceux-ci ne sont pas seulement l'expression de divergences d'opinions entre les deux partis : ils révèlent aussi des enjeux politiques qui témoignent des modalités de l'alliance entre les classes capitalistes et les cadres dans le néolibéralisme. Ainsi, les trois républicains souhaitent la perpétuation d'un néolibéralisme inchangé ; leurs arguments relèvent de la défense rigoureuse des intérêts des capitalistes comme leaders incontestés de l'alliance au sommet. Le quatrième républicain, d'extrême droite, manifeste sans vergogne la volonté de tirer parti des conditions de la crise pour accentuer la pression sur les classes populaires. Comme en Europe, il s'agit d'extirper jusqu'à la racine les restes du compromis social de l'après-guerre. Ce sont ces mêmes groupes qui prônent la suppression pure et simple de la Banque centrale, sans laquelle 2010 aurait ressemblé à 1933 (8). Mépris du peuple et haine du bureaucrate vont de pair.

Quant aux démocrates, la mondialisation fait, à leurs yeux, partie des évolutions irréversibles. Comme les socialistes français, ils souhaitent un « bon » capitalisme, avec un secteur financier honnête et modéré. Mais leur diagnostic suggère un certain glissement des alliances au profit d'entreprises non financières, recentrées sur la production et sur une croissance bien réelle, dans une économie dont les pratiques seraient modérées par les cadres de l'Etat. Leur discours évoque timidement le New Deal, lorsque la responsabilité de la dépression avait été attribuée à la finance, que le président Roosevelt, cherchant une alliance avec les classes populaires, osait affronter le big business, et que les cadres des administrations prenaient la situation en main. Mais dans quelle mesure les démocrates d'aujourd'hui souhaitent-ils un tel renversement d'alliances ?


(1) « The financial crisis inquiry report », 2011. Sauf mention contraire, les citations qui suivent en sont extraites.

(2) Frank Partnoy, « Washington's financial disaster », The New York Times, 29 janvier 2011.

(3) Déclaration de Spencer Bachus au Birmingham News, rapportée par Paul Krugman, « Wall Street whitewash », The New York Times, 17 décembre 2010.

(4) Rapporté par Paul Krugman, op. cit.

(5) Agencies ou, plus rigoureusement, government-sponsored enterprises.

(6) La Chine est mise en accusation, mais deux tiers du déficit sont le fait d'autres pays.

(7) Cf. The Crisis of Neoliberalism, Harvard University Press, 2010.

(8) La production chuta de 25 % entre la fin de 1929 et 1933. Le système financier s'effondra en 1932.

Restructurations et résistance chez Fiat

Symboles de l'industrie et du mouvement ouvrier italiens, deux établissements du constructeur automobile subissent une nouvelle mise au pas. Mais le durcissement des conditions de travail entraîne une mobilisation inattendue.

Bologne, le 27 janvier. Face à une piazza Maggiore noire de monde, au terme d'une manifestation qui avait réuni trente mille personnes, M. Maurizio Landini, secrétaire général de la Fédération des métallurgistes italiens (Fiom), raconte sa mésaventure : dans le train, une dame lui a demandé s'il était bien vrai qu'il y avait encore des ouvriers et des chaînes de montage. A l'image de cette dame, nombre d'Italiens semblent avoir redécouvert l'existence d'une classe ouvrière combative à l'occasion de deux référendums sur la flexibilisation du travail et la réduction des coûts imposés par la direction du constructeur automobile Fiat au personnel de deux établissements : Pomigliano d'Arco, près de Naples, en juin 2010, et Mirafiori, à Turin, en janvier dernier. A travers ces accords d'entreprise arrachés contre la promesse d'investissements s'affirmait un projet plus général : reconstruire les relations industrielles héritées des années 1970 et 1980 dans le sens d'un droit syndical restreint et d'une discipline au travail accrue.

L'inventeur de cette stratégie de choc, M. Sergio Marchionne, Italo-Canadien résidant en Suisse, a su jouer avec maestria de deux passions italiennes contradictoires et complémentaires : la tendance à l'autoflagellation et le patriotisme. L'administrateur délégué de Fiat a permis à ce dernier sentiment de s'étaler sur les couvertures de presse quand son groupe a acquis, grâce à la garantie financière du gouvernement de M. Barack Obama, 20 %, puis 25 %, de l'américain Chrysler menacé de faillite — les deux entités pourraient fusionner d'ici à 2013. Aussi, lorsqu'il déclare que « la seule zone du monde où l'ensemble du système industriel et commercial du groupe Fiat perd de l'argent, c'est l'Italie (1) », il est écouté avec déférence par les dirigeants politiques des deux bords, qui s'abstiennent d'interroger la politique générale du groupe, dont la plupart des véhicules sont produits en Pologne, en Turquie et, surtout, au Brésil.

Le concert de louanges redouble lorsque, le 21 avril 2010, M. Marchionne annonce, avec l'héritier de l'empire Agnelli, « le plus extraordinaire plan industriel que notre pays ait jamais eu » : le projet Fabbrica Italia. Outre le doublement de la production de véhicules en cinq ans, ils promettent que le groupe placera « 70 % de ses investissements mondiaux dans les établissements italiens ». A la différence des projets précédents, celui-ci, nullement négocié, se présente comme un business plan (en italien dans le texte) et ne lie en rien l'entreprise. Or, comme le rappelle un manifeste de cent trente-deux économistes, « les priorités de la Fiat sont toujours plus orientées vers la dimension financière, à laquelle pourraient être sacrifiées à l'avenir la production d'autos en Italie et la propriété même des établissements (2) ». Entre 1970 et 2006, les actifs industriels de la Fiat sont en effet passés de 72 à 30 %, et les actifs financiers de 28 à 70 % (3). Si l'on ignore comment l'entreprise pourrait doubler ses ventes de véhicules produits en Italie, pareil tapage semble idéal pour stimuler les cours boursiers.

C'est pourtant en vertu de telles promesses que, sous la menace d'une fermeture des établissements, l'administrateur délégué va imposer successivement deux « accords ». Le premier vise l'usine de Pomigliano.

Dans cette Campanie réputée mafieuse et paresseuse, la direction avait, dès 2007, entrepris de créer la « Nouvelle Pomigliano », grâce à un stage obligatoire de deux mois (sous la surveillance de vigiles et avec interdiction d'aller aux toilettes) destiné à former la main-d'œuvre à la World Class Manufacturing, méthodologie d'organisation du travail et d'accélération des rythmes. Campagne de presse, implication des familles par envoi de DVD et de SMS ainsi que panneaux, revues et sites Internet aux messages orwelliens étaient censés donner aux travailleurs le sentiment d'appartenir à une communauté d'entreprise. Cette politique entraîna des résistances : le 10 janvier 2008, par exemple, une manifestation interne de deux cents ouvriers aboutit à la mise à pied de sept d'entre eux.

S'affranchir des accords nationaux

En dépit de l'appel des autres syndicats et de représentants éminents de la gauche institutionnelle à approuver les « accords », le « non » a totalisé 38,8 % des voix dans l'usine de Campanie et 45,9 % dans l'établissement turinois. Dans ce dernier, les ouvriers des chaînes, premiers concernés par la réorganisation du travail, ont majoritairement voté contre. Contre la diminution des heures de repos, le déplacement de la pause déjeuner à la fin du service, la possibilité de semaines de quarante-huit heures, la modulation de la semaine au bon vouloir des patrons, la possibilité de journées de dix heures, le non-paiement des deux premiers jours de maladie, la suppression de fait du droit de grève, l'exclusion des syndicats n'ayant pas signé l'accord (4).

Pour parvenir à ses fins, M. Marchionne a dû créer une nouvelle société, la Newco, qui est sortie de la confédération patronale italienne (Confindustria), ce qui lui a permis de s'affranchir des accords collectifs nationaux. Cette stratégie, quoique désapprouvée officiellement par la Confindustria, a éveillé l'intérêt d'autres patrons.

Mais, dès le 16 octobre 2010, une manifestation nationale montrait déjà le soutien de larges secteurs de la société à la résistance ouvrière. Le collectif Unis contre la crise se formait alors autour de la Fédération des ouvriers de la métallurgie (FIOM), réunissant les étudiants de l'Onda (5), des organisations d'immigrés, les opposants à la privatisation de l'eau... Leurs représentants étaient présents à la tribune, ce 27 janvier, ainsi que celui d'un collectif d'écrivains proscrits des bibliothèques de Vénétie aux mains de la Ligue du Nord (6). La veille, l'édition locale de L'Unità titrait « Ouvriers et écrivains en grève ».

Bien que les journaux berlusconiens appellent à une « marchionnisation » de l'Italie, la « rééducation du pays au défi de la compétitivité globale » n'est pas acquise.


(1) 28 juillet 2010, cité dans : Fondazione Centro per la Riforma dello Stato (Gruppo Lavoro), Nuova Panda, schiavi in mano, Derive Approdi, Rome, 2010.

(2) Publié notamment dans le supplément spécial du Manifesto du 28 janvier 2011.

(3) Chiffres tirés de Nuova Panda…, op. cit.

(4) Pour une analyse précise des deux accords, cf. Nicola Cianferoni, « Quand la Fiat veut briser les droits syndicaux », LaBreche.ch, 19 janvier 2011.

(5) Lire « En Italie, l'onde, la vague et la marée », Le Monde diplomatique, janvier 2009.

(6) Cf. Carlo Brambilla, « La Ligue du Nord joue les censeurs », La Repubblica, repris dans Courrier international, Paris, 21 janvier 2011.

Quand les chercheurs n'osent plus chercher

La sociologue turque Pinar Selek aura payé cher ses travaux critiques sur les enfants des rues, les transsexuels, le service militaire ou la question kurde. Incarcérée durant deux ans et demi et torturée pour un « attentat à la bombe » qu'elle aurait commis dans le bazar égyptien d'Istanbul en 1998, elle vient d'être acquittée pour la troisième fois par la justice, le 9 février 2011. Comme lors des procès de 2006 et 2008, les magistrats ont reconnu que l'explosion accidentelle d'une bonbonne de gaz était à l'origine du sinistre et que ses aveux avaient été arrachés sous la torture. Fort heureusement, aucun péril de ce type ne guette ses collègues occidentaux, largement mobilisés pour sa libération. Mais cela ne signifie pas qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent sans devoir en payer le prix. Des formes subtiles de censure viennent en effet encadrer leur liberté.

Imaginons — à partir de faits réels — que vos recherches montrent que les élèves d'une école n'apprennent rien. Plus grave : que le fonctionnement de cet établissement les empêche en fait d'apprendre quoi que ce soit, et que son organisation ressemble davantage à celle d'une prison que d'une école. Quand vous essaierez de faire publier votre article, il est fort possible que la revue universitaire la plus prestigieuse de votre discipline estime qu'il ne correspond pas à ses exigences méthodologiques : vous auriez dû utiliser un cadre statistique plus rigoureux, ou un échantillon plus représentatif. Pourtant, remarquez-vous, la même revue ne formule pas ce type de critique lorsqu'il s'agit d'articles parvenant à des conclusions moins polémiques. Invoquer un manque de rigueur permet ici de masquer la censure derrière l'application de critères scientifiques. En réalité, on vous punit d'avoir démontré quelque chose que les personnes et les institutions qui détiennent le pouvoir dans le secteur éducatif ne veulent pas entendre, ou pas voir rendu public.

Certes, il existe des dizaines de revues à l'intérieur de chaque champ de recherche, et un article refusé par l'une d'elles a encore de bonnes chances d'être publié ailleurs. Mais d'autres formes de représailles ont des conséquences plus graves. Ainsi, il est probable que vous ayez par la suite les plus grandes difficultés à trouver des fonds pour vos projets, ce qui vous apprendra à refuser d'obéir aux instances qui régissent votre discipline. Vous aurez du mal à obtenir des locaux, ou des personnes prêtes à répondre à vos questionnaires, à se laisser observer, ou à vous permettre d'examiner les documents dont vous avez besoin. A l'inverse, les chercheurs plus prudents, dont les travaux ne dérangent pas les instances en mesure d'imposer de telles sanctions, pourront librement mener leurs recherches.

Parce qu'elles restent assez visibles, ces méthodes de contrôle sont souvent dénoncées par la communauté scientifique et ne peuvent être utilisées trop fréquemment. Mais d'autres formes de censure, plus insidieuses et donc plus dangereuses, se cachent derrière des appellations innocentes ou respectables.

La pire d'entre elles reste sans doute la « protection des sujets humains ». Ce terme est issu de la recherche médicale, où il s'est avéré nécessaire de protéger les individus des abus perpétrés par des médecins peu scrupuleux ou indifférents aux conséquences humaines et sociales de leurs expériences. Lorsqu'un groupe de recherche veut vérifier si le cancer peut se comporter comme une maladie infectieuse, pourquoi ne pas injecter des cellules cancéreuses à des personnes saines et voir ce qui se produit ? Bien sûr, les sujets concernés refuseraient de subir de telles expériences s'ils en connaissaient la véritable nature. Mais, après tout, la science a besoin de leur sacrifice, consenti ou non, et les chercheurs peuvent décider de ne pas leur dire la vérité.

Un exemple aussi extrême fait frémir ; mais nombre de cas réels n'en sont pas si éloignés. En Amérique du Nord, pour éviter ce type d'abus et les scandales qu'ils ont provoqués, les institutions gouvernementales concernées ont imposé aux universités et aux centres de recherche (qui y sont la plupart du temps affiliés) des exigences à l'origine assez peu contraignantes : toute recherche scientifique portant sur des sujets humains devait désormais être approuvée par un comité constitué de professeurs et de membres de l'administration. Les détails de cette procédure et la nature précise des critères d'évaluation étaient laissés à la discrétion de chaque institution.

De ces prémices louables est né un monstre : le Human Subjects Review Board (comité d'évaluation des recherches sur les sujets humains). Toutes les institutions académiques n'ont pas un tel comité en leur sein, et tous les comités n'ont pas les mêmes pouvoirs. Souvent, le corps professoral en a pris les rênes et le pilote de manière à ce qu'il ne gêne pas les travaux de recherche. Mais, dans bien des cas, ces comités sont devenus un fléau qui s'est étendu au-delà de tout ce que les scientifiques et les gouvernements américain et canadien auraient pu imaginer.

Dans ces comités, le processus d'évaluation a pris une forme et un poids tels que, s'il était appliqué partout, il rendrait pratiquement impossible toute recherche en sciences humaines, et particulièrement celles qui s'appuient sur l'observation de structures sociales in situ, comme l'anthropologie, la sociologie ou la science politique. Chaque chercheur qui observe des gens évoluant dans leur cadre de vie ou de travail doit théoriquement obtenir une autorisation écrite de chaque personne concernée, après lui avoir expliqué les risques possibles de cette observation. Dans les années 1950, j'ai passé trois ans à étudier la vie des étudiants en médecine. Si de tels réquisits avaient existé, j'aurais dû obtenir leur « consentement éclairé », tout comme celui de chaque patient ou employé de l'hôpital — des centaines de personnes —, après leur avoir expliqué qui j'étais et ce que je faisais. La recherche et l'ouvrage qui en est tiré n'auraient simplement pas pu voir le jour (1).

Puisque la plupart des travaux en sciences sociales réalisés aujourd'hui ne pourraient pas l'être si ces règles étaient appliquées avec rigueur et impartialité, il apparaît clairement qu'elles ne le sont pas. Certains chercheurs sont surveillés de près. Ils doivent remplir quantité de formulaires, décrire précisément chaque action qu'ils vont entreprendre et garantir qu'ils vont obéir à des règles impossibles à respecter. D'autres n'ont pas à s'embarrasser de telles contraintes. On ne leur demande que quelques vagues promesses sur le respect des sujets d'étude, et ils peuvent ensuite faire ce qu'ils veulent. Comme on pouvait s'y attendre, le degré de liberté est étroitement lié au niveau hiérarchique auquel chacun se situe dans l'institution. Les étudiants et les doctorants sont harcelés et passent des jours, voire des semaines, à préparer leur dossier, quand des professeurs qui peuvent faire état de nombreuses publications et de bourses de recherche n'ont pas à se soucier de ce type de procédure. Puisqu'ils ont prouvé qu'ils étaient capables de produire le type de travaux que l'institution attend d'eux, ils n'ont pas à convaincre un comité composé, au mieux, de leurs pairs et, le plus souvent, de chercheurs moins brillants.

De tels écarts de traitement s'expliquent dès lors que l'on comprend les véritables besoins des institutions académiques : obtenir des financements de recherche vitaux pour leur bon fonctionnement ; éviter les scandales qui pourraient éclater en cas d'atteinte à l'intégrité physique ou morale d'une personne prise comme sujet d'étude ; ne pas contrarier une personne ou une institution qu'elles ne veulent pas se mettre à dos ; donner une bonne image d'elles-mêmes et de leurs dirigeants.

On l'aura remarqué, ces exigences ne peuvent protéger que très indirectement les sujets de recherche. Les universités ont peur de voir leur nom mentionné au journal télévisé parce qu'un de leurs psychologues aurait utilisé ses travaux pour sélectionner des étudiants influençables afin de les convaincre d'avoir des relations sexuelles avec lui ou de rédiger ses articles à sa place. Elles craignent d'être attaquées en justice par une personne estimant que la divulgation de certains résultats a attiré l'attention sur elle d'une manière qui lui nuit, la ridiculise ou viole son droit au respect de sa vie privée. Ce danger est très présent aux Etats-Unis, société judiciarisée à l'extrême, mais il existe également ailleurs (lire « Enquêter : de quel droit ? Menaces sur l'enquête en sciences sociales »). La menace d'un dépôt de plainte est souvent brandie lorsqu'une publication dévoile une information qui nuit à la réputation d'un individu ou d'une institution. Par exemple, l'analyse scientifiquement rigoureuse des vols commis par les employés et les dirigeants d'une société peut être accusée de violer la vie privée des personnes impliquées, et en particulier de ses hauts responsables.

Si ces précautions obligatoires rendent de plus en plus difficile le travail des chercheurs, elles ont également des effets plus profonds. Elles contribuent en effet à créer une culture académique où les contraintes et les limites imposées à la recherche sont perçues comme normales. En particulier par les débutants, qui ne peuvent remettre en cause l'obligation d'adapter leur travail aux besoins des institutions et finissent par considérer ces exigences comme faisant partie de tout projet de recherche. Ainsi, pour les doctorants américains en sociologie, passer devant une commission d'évaluation ad hoc fait partie de la routine universitaire et n'est qu'un obstacle de plus à surmonter dans leur parcours, alors que de telles commissions les empêchent de suivre leurs intuitions.

Si la prochaine génération de chercheurs accepte les restrictions actuelles, l'avenir des sciences sociales s'annonce bien sombre. Privés de la possibilité d'explorer des idées que l'establishment académique peut trouver étranges ou suspectes, empêchés de se tromper en innovant, ils vont devenir de simples experts en relations publiques. L'institutionnalisation de règles éthiques peut sembler une excellente idée pour les dirigeants des universités et des centres de recherche, mais elle représente un danger bien réel pour le savoir que ces institutions sont censées protéger et développer.


(1) Howard S. Becker, Blanche Geer, Everett C. Hughes et Anselm L.Strauss, Boys in White : Student Culture in Medical School, University of Chicago Press, 1961.

Erratum (avril 2011). — L'article de Howard S. Becker « Quand les chercheurs n'osent plus chercher » (mars 2011) évoquait le cas de la sociologue turque Pinar Selek, accusée de terrorisme, emprisonnée et torturée. Il était écrit que « ses aveux avaient été arrachés sous la torture ». Il fallait lire que « les aveux de son délateur avaient été arrachés sous la torture ». Elle n'a pas parlé.

Bases américaines sans frontières

Evoquant la « sombre situation financière de la nation », le ministre américain de la défense Robert Gates a annoncé, le 6 janvier dernier, que les effectifs et l'équipement de l'armée en subiraient les conséquences. Néanmoins, avec 553 milliards de dollars prévus en 2012, le budget militaire continuera d'augmenter. Au risque d'aggraver les tensions.

Les événements consécutifs au soulèvement tunisien ont prouvé l'inanité de la stratégie américaine visant à essaimer des bases militaires sur toute la planète. Conçu à une période où l'ordre international était dominé par Washington, qui se souciait de la sécurité des Etats-Unis, ce dispositif s'est révélé totalement inadapté à la situation nouvelle. Car la menace était censée provenir d'un Etat paria (Iran), de la Chine ou d'une Russie renaissante. Au Proche-Orient, le scénario privilégié reposait donc sur la crainte que des fondamentalistes musulmans ne renversent des régimes proches des Etats-Unis, voire n'attaquent ce pays ou Israël. Certes, la plupart des gouvernements en place étaient autoritaires, mais Washington percevait la chose comme naturelle dans le monde arabe. Et peu susceptible de changer à moins que les Etats-Unis ne prennent eux-mêmes les choses en main, ainsi qu'ils s'y étaient employés — sans grand succès — en Irak et en Afghanistan.

Le caractère à la fois démocratique, populaire, non religieux, de mouvements arabes soucieux de réformes politiques et reléguant les islamistes à un rôle marginal a donc surpris. Les manifestants du Caire ou de Tunis n'ont d'ailleurs guère semblé hantés par les réactions de Washington qui, de son côté, n'a jamais envisagé intervenir militairement pour défendre des régimes amis. Y compris à Bahreïn, qui abrite pourtant une base américaine. Une telle intervention aurait été mal reçue aux Etats-Unis.

Le déploiement actuel des forces américaines n'est certes pas le fruit de l'inconscience, mais il ne relève pas non plus d'un schéma stratégique mûrement pensé. La responsabilité en incombe d'abord à une bureaucratie mal maîtrisée. A la fin de la seconde guerre mondiale, nombre de familles américaines exigeaient le rapatriement rapide des contingents stationnés à l'étranger et le démantèlement d'une armée dont les effectifs correspondaient à une période de guerre. Ce processus fut interrompu par les tensions naissantes de ce qui allait devenir la guerre froide.

Un peu plus d'une décennie plus tard, l'intervention au Vietnam se traduisit par une expansion des bases militaires en Asie du Sud-Est mais, après leur échec, les troupes américaines ont délaissé cette partie du monde pour se concentrer sur ce qu'elles considéraient alors comme leur mission première : sécuriser l'Europe contre l'éventualité d'une invasion soviétique. Une nouvelle doctrine militaire est alors formulée : une guerre éclair basée sur des moyens militaires écrasants, des objectifs précis et un retrait rapide supposé assurer le soutien populaire qui avait fait défaut au Vietnam. L'armée américaine s'est opposée à l'idée d'un déploiement en ex-Yougoslavie jusqu'à ce que l'incapacité de l'Europe à réagir aux atrocités commises en Bosnie et au Kosovo la contraigne à prendre la tête d'une intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN).

Comme le montre Dana Priest dans son livre The Mission (1), la multiplication des bases américaines à l'étranger qui débute à cette époque s'est déroulée pratiquement à l'insu de la presse et de la population. Elle illustre l'influence croissante exercée sur la Maison Blanche par une armée au budget colossal, au détriment de la diplomatie et de la Central Intelligence Agency (CIA), moins bien loties et en panne d'idées pour faire face aux crises internationales. Les militaires présentent l'avantage d'offrir des solutions simples et rapides, dont la mise en œuvre ne requiert pas de longs conciliabules. Ils véhiculent de surcroît l'image — utile à l'intérieur comme à l'extérieur — d'une Amérique puissante et sûre de sa suprématie.

Plus influents que les ambassadeurs

Inauguré par l'armée américaine, le système de commandements régionaux disséminés à travers le monde, dotés chacun d'un commandant, d'une organisation autonome et de moyens opérationnels conséquents a permis aux forces armées de jouer un rôle croissant dans la conduite de la politique étrangère américaine. L'influence de ces commandants en chef régionaux (CinCs), qui disposent de moyens considérables et traitent directement avec les autorités politiques et militaires des pays regroupés dans leur zone de commandement, dépasse rapidement celle des ambassadeurs.

A l'arrivée au pouvoir de M. George W. Bush, le nouveau secrétaire à la défense, M. Donald Rumsfeld, veut restaurer le « contrôle civil des militaires » et mettre au pas la bureaucratie du Pentagone, qu'il juge trop lourde et inefficace. L'invasion américaine de l'Afghanistan en 2001 va lui donner l'occasion de concrétiser l'idée qu'il se fait des guerres du futur : envoi d'unités spéciales suréquipées en haute technologie, offensives aériennes et recherche de soutiens locaux, incarnés en l'occurrence par l'Alliance du Nord.

Malgré les velléités du secrétaire à la défense, les militaires vont encore gagner en pouvoir. En Irak, inspirée par la doctrine « Choc et effroi », l'opération militaire de 2003 permet au Pentagone de prendre sous sa coupe l'administration du pays. Ce qui aura pour conséquence — imprévue à l'époque — de le précipiter dans le chaos. Il faudra attendre mars 2010 pour que la stratégie de contre-insurrection du général David Petraeus, adossée à la distribution de subsides aux tribus « alliées » — le plus souvent sunnites —, aboutisse à la tenue d'élections législatives. Mais les Irakiens n'ont pas retrouvé la stabilité pour autant, loin s'en faut. Le programme du général Petraeus est désormais appliqué en Afghanistan, avec le succès mitigé que l'on sait.

La multiplication des bases à l'étranger vise à défendre les intérêts des Etats-Unis dans le monde et à rendre plus commodes leurs futures interventions militaires. Elle reflète l'idéologie de la « promotion de la démocratie » qui domine la politique étrangère américaine depuis la présidence de Woodrow Wilson (1913-1921). Ce système s'est avéré constituer pour les troupes américaines une puissante incitation à guerroyer loin de leurs frontières.

En 1993, Samuel Huntington faisait sensation en affirmant dans le magazine Foreign Affairs que la « prochaine guerre mondiale » prendrait la forme non d'un affrontement entre Etats mais d'un « choc des civilisations » (2). Pour étayer sa thèse, il mit en avant le scénario d'une guerre entre l'Occident et les pays musulmans pour le contrôle du monde. Il conjecturait également que la Chine — la « civilisation confucéenne » — se rangerait aux côtés du bloc arabo-musulman.

La prophétie se révéla fausse — aussi fausse que la thèse brandie en 2001 par M. Bush selon laquelle l'islamisme s'expliquerait par la haine des musulmans pour les libertés occidentales. En fait, la montée en puissance du fondamentalisme musulman résulte d'une crise interne à l'islam. L'objectif des islamistes consiste à « purifier » les pratiques religieuses des musulmans et à repousser l'influence de l'Occident, non à l'envahir.

Ce mouvement est renforcé par plusieurs facteurs convergents : l'échec des pays arabes à substituer une nation unie à l'Empire ottoman dont la première guerre mondiale a provoqué l'effondrement, la division coloniale du Proche-Orient entre la France et la Grande-Bretagne, enfin la partition de la Palestine et la création d'Israël.

La politique américaine après la seconde guerre mondiale a consisté à sceller des alliances avec l'Arabie saoudite et le chah d'Iran. A Washington, rares étaient ceux qui doutaient que l'islam était une pratique démodée ayant vocation à disparaître pour céder progressivement la place à la modernité occidentale. Cette façon de voir s'appuyait sur le postulat erroné selon lequel toutes les civilisations évoluent nécessairement vers un même destin, les Etats-Unis et leurs alliés disposant à cet égard d'une confortable avance. La science, la technologie, la culture et les systèmes politiques n'ont-ils pas tous emprunté ce chemin radieux ? Mais c'est oublier que Rome a imposé son hégémonie au détriment d'Athènes, qui a été elle-même précédée par les civilisations égyptienne, mésopotamienne et perse. C'est la Bible qui a inventé la notion d'histoire en tant que processus rectiligne menant à une fin rédemptrice, laquelle donne son sens à tout ce qui précède. Et c'est sur cette toile de fond qu'a prospéré le millénarisme des Lumières, y compris dans ses versions modernes et totalitaires.

L'utopie qui imprègne la politique étrangère américaine puise aux mêmes sources : elle constitue l'héritage séculier de la vision des Pères pèlerins de la colonie du Massachusetts, qui concevaient le Nouveau Monde comme un territoire baigné par la grâce d'un Dieu tout-puissant. Une représentation toujours prégnante dans la culture politique américaine.

Pour l'historien Andrew Bacevich, le nouveau militarisme américain n'est qu'une forme dérivée de son millénarisme politique : l'idée que les bonnes intentions et les idéaux démocratiques de Washington finiraient forcément par sauter aux yeux du monde entier.

Au début de la guerre du Vietnam, observe Bacevich, les Américains « se persuadaient eux-mêmes que leur sécurité et leur salut se gagneraient à la pointe de l'épée », convaincus que « le monde dans lequel ils vivaient était plus dangereux aujourd'hui que jamais auparavant et qu'il fallait donc redoubler d'efforts ». Le scénario d'une extension du pouvoir militaire sur plusieurs parties du globe devenait par conséquent « une pratique standard, une condition normale qui ne semblait admettre aucune alternative plausible (3) ».

Les Etats-Unis présentent les caractéristiques d'une société militariste, où la demande de sécurité intérieure et extérieure l'emporte sur toute autre considération et dont l'imaginaire politique est obsédé par d'hypothétiques menaces. Avec un optimisme incongru, Washington assure que l'Irak se trouve sur la voie de la démocratie. L'administration Obama paraît tentée également de retirer les troupes américaines d'Afghanistan, une option pourtant récusée par le Pentagone, qui est en train d'y construire un complexe militaire « durable » destiné à servir de centre de commandement stratégique pour toute la région. Or les talibans excluent toute négociation de paix tant que les forces alliées n'auront pas quitté le pays. M. Barack Obama va donc devoir effectuer un choix épineux.

S'il tranche en faveur du retrait, l'option préconisée dans un rapport sur la stratégie américaine en Afghanistan publié en décembre — à un moment où le soutien des citoyens en faveur de la guerre fond —, il risque de s'attirer les foudres de l'opposition républicaine mais aussi, vraisemblablement, du Pentagone (qui verrait dans ce retrait une défaite humiliante). Le système des bases militaires constitue bel et bien un obstacle fondamental à toute solution dans la région.

Une armée qui a conquis une nation

Quoique disposant d'une puissance de feu supérieure à celle de tous leurs rivaux et alliés réunis, les Etats-Unis n'ont pas toujours vénéré la force militaire. La Déclaration des droits (Bill of Rights), ajoutée en 1787 à la Constitution, stipule dans son deuxième amendement qu'« une milice bien organisée [est] nécessaire à la sécurité d'un Etat libre », mais l'existence d'une armée fédérale n'est mentionnée qu'à la section 8 de l'article I de la Constitution. La clause qui s'y rapporte confère le pouvoir au Congrès « de lever et d'entretenir des armées, sous réserve qu'aucune affectation de crédits à cette fin ne s'étende sur plus de deux ans ». L'article II de la Constitution, consacré au pouvoir exécutif, précise simplement que « le président sera commandant en chef de l'armée et de la marine des Etats-Unis, et de la milice des divers Etats quand celle-ci sera appelée au service actif des Etats-Unis ». La Constitution est un document profondément antimilitariste, qui s'explique par l'opposition populaire à la présence militaire britannique dans les colonies.

Jusqu'au milieu du XXe siècle, un sentiment général d'hostilité envers l'armée dominait. Lors du déclenchement de la seconde guerre mondiale, les troupes du pays ne comptaient que cent soixante-quinze mille hommes. La démobilisation rapide engagée en 1945 ne fut suspendue qu'en raison de la guerre froide, et le principe d'une armée de conscription ne fut abandonné qu'après l'intervention au Vietnam. Ainsi, jusque dans les années 1970, l'armée américaine était une armée « citoyenne », dont nombre d'officiers étaient issus de la réserve ou de la conscription.

En lui substituant une armée de métier, les responsables politiques ont créé un instrument de pouvoir sur lequel la population n'a plus de prise. Dans le même temps, l'influence du « complexe militaro-industriel » a crû de façon considérable. L'industrie de la défense et de la sécurité constitue le secteur le plus important de l'économie manufacturière américaine. Ses intérêts sont si colossaux qu'ils s'imposent au Congrès comme au gouvernement. Il y a deux siècles et demi, Mirabeau écrivait à propos du pays alors le plus puissant d'Europe : « La Prusse n'est pas un Etat qui possède une armée, c'est une armée qui a conquis une nation. » Ce jugement pourrait fort bien s'appliquer aux Etats-Unis d'aujourd'hui.

Entre les débuts de la guerre froide et la guerre actuelle en Afghanistan, les Etats-Unis n'ont pas manqué d'occasions de faire tonner le canon : entre autres, guerre de Corée, guerre du Vietnam, invasion du Cambodge, opérations militaires au Liban, à la Grenade, au Panamá, en République dominicaine, au Salvador et au Nicaragua (indirectement), en Somalie (d'abord sous mandat de l'Organisation des Nations unies, puis par l'intermédiaire de l'Ethiopie), deux invasions de l'Irak et une de l'Afghanistan. A l'exception de la première guerre du Golfe, aucune de ces expéditions ne s'est conclue par des résultats conformes aux objectifs affichés.

Au sein même de leurs frontières, les Etats-Unis restent invulnérables à toute attaque conventionnelle. On ne saurait en dire autant de leurs troupes déployées aux quatre coins du monde. La sécurité du pays serait sans doute mieux assurée si sa politique étrangère tournait enfin la page de cinquante ans d'interventionnisme, si elle négociait le retrait d'Afghanistan et d'Irak sans y laisser des bases militaires et si elle cessait de se mêler agressivement des affaires d'autrui. Pareil changement s'avérerait à coup sûr politiquement coûteux, à l'intérieur comme à l'extérieur. Mais le temps est venu pour les dirigeants de ce pays de lui fixer un nouveau cap. En ont-ils la volonté, ou la capacité, politique et idéologique ?


Ce texte constitue une version amendée et mise à jour d'un article intitulé « Manufacturing insecurity : How militarism endangers America », publié dans la revue Foreign Affairs, New York, novembre-décembre 2010.

(1) The Mission. Waging War and Keeping Peace with America's Military, Norton, New York, 2004.

(2) « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, Tampa, été 1993.

(3) Andrew J. Bacevich, The New American Militarism : How Americans Are Seduced by War, Oxford University Press, New York, 2005.

Et le Mexique cessa d'être indépendant

Autour du cas de Mme Florence Cassez, ressortissante française condamnée par la justice mexicaine à soixante ans de prison pour complicité d'enlèvements, Paris multiplie les gesticulations. Sur ce dossier, le Mexique affiche son inflexibilité et met en avant son indépendance. Vis-à-vis des Etats-Unis, toutefois, il sait se montrer beaucoup plus souple.

Depuis l'arrivée au pouvoir du président Felipe Calderón, en 2006, l'alignement de la diplomatie mexicaine sur celle de Washington contraste fortement avec l'indépendance affichée par le Brésil vis-à-vis des Etats-Unis. En décembre 2009, après le renversement au Honduras de M. Manuel Zelaya, Mexico, comme Washington, reconnaît les élections qui portent au pouvoir M. Porfirio Lobo ; le Brésil et l'Union européenne, en revanche, les déclarent illégitimes.

En mai 2010, au lendemain de l'initiative turco-brésilienne proposant une alternative aux menaces des Nations unies (ONU) contre l'Iran — sur la base d'un accord d'échange de combustible nucléaire —, Mexico vote en faveur de nouvelles sanctions contre Téhéran, aux côtés des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, emmenés par les Etats-Unis.

En juin 2010, enfin, lors du débat au Conseil de sécurité sur l'arraisonnement par Israël de la flottille humanitaire pour Gaza, le Mexique soutient la résolution proposée par les Etats-Unis, qui se contente de « regretter » les faits, tandis que Brasília plaide pour une condamnation claire de l'opération.

Mexico aurait-il renoncé à la liberté de parole qui, entre 1945 et 1982, avait caractérisé sa politique étrangère, fondée, selon ses dirigeants, sur la souveraineté nationale, la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats et le respect de l'autodétermination des peuples ?

Qu'on se souvienne...

En 1954, c'est le Mexique d'Adolfo Ruiz Cortines qui accueille Jacobo Arbenz, le président guatémaltèque qu'un coup d'Etat organisé par la Central Intelligence Agency (CIA) vient de renverser. Le successeur de Cortines, Adolfo López Mateos (1958-1964), se rapproche du Mouvement des non-alignés et rend visite à ses deux représentants les plus emblématiques : le président égyptien Gamal Abdel Nasser et le premier ministre indien Jawaharlal Nehru. En 1962, López Mateos s'oppose à Washington qui fait exclure la Cuba révolutionnaire de l'Organisation des Etats américains (OEA). Par la suite, M. Luis Echeverría (1970-1976) soutient Salvador Allende, ouvre les bras aux réfugiés des dictatures militaires d'Amérique du Sud, renforce les relations avec les non-alignés et Cuba. José López Portillo (1976-1982), qui lui succède, appuie la révolution sandiniste et se rend en mai 1978 à Moscou, où il rencontre Leonid Brejnev, lequel observe : « Nos deux pays adoptent des positions identiques ou similaires sur les questions les plus importantes (1). »

Mais la mémoire peut être trompeuse : au-delà des déclarations provocatrices de son voisin, les Etats-Unis ont toujours pu bénéficier de la solidarité du Mexique sur la question essentielle de la sécurité de l'empire dans le contexte de la guerre froide. Agent du rapprochement avec les non-alignés, López Mateos entretient, dans le même temps, une relation intime avec Washington : en quatre ans, il rencontre six fois ses homologues Dwight D. Eisenhower, John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson — un record.

Il se garde en outre de franchir la ligne rouge tracée par son puissant voisin : le Mexique ne devient jamais membre de plein droit du Mouvement des non-alignés, s'y contentant d'un poste d'observateur. Et en octobre 1962, lors de la crise des missiles soviétiques à Cuba, il se range aux côtés des Etats-Unis à l'OEA pour condamner l'installation de lanceurs sur le territoire cubain et exiger leur démantèlement.

Dès lors, il appliquera strictement le blocus économique contre l'île et informera régulièrement la CIA du passage par les aéroports mexicains des citoyens nord-américains et des révolutionnaires latino-américains se rendant à Cuba. Echeverría poursuivra cette politique.

Selon l'historien Lorenzo Meyer, sa stratégie d'antagonisme apparent avec le « voisin du nord » — similaire à celle de ses prédécesseurs — représentait avant tout « une source irremplaçable de légitimité » pour un gouvernement « qui ne pouvait compter sur celle que lui conférerait la démocratie, inexistante pendant les soixante-dix ans d'exercice autoritaire du pouvoir par le PRI (2) ». En fait, on le saura plus tard, la relation d'Echeverría avec les Etats-Unis était tout autre : le président avait été recruté par la CIA durant le sexennat de son prédécesseur, Díaz Ordaz, dans le cadre d'un programme, baptisé Litempo, visant à détecter les activités de la gauche révolutionnaire en Amérique latine (3). Et, durant sa présidence, il s'engagera dans la « guerre sale » — une répression féroce des mouvements de guérilla locaux.

Pourtant, les relations se tendront réellement avec Washington au sujet de l'Amérique centrale. En juillet 1979, le président mexicain López Portillo se rend à Managua pour célébrer la victoire du Front sandiniste de libération nationale et apporte une aide financière considérable au Nicaragua révolutionnaire. Il lui fournira en particulier du pétrole mexicain à bas prix. Le 28 août 1981, le Mexique et la France signent une déclaration qui reconnaît les deux fronts révolutionnaires salvadoriens (le Front Farabundo Marti de libération nationale et le Front démocratique révolutionnaire) comme des « forces représentatives ».

Mais Ronald Reagan, dès son arrivée au pouvoir en 1981, fustige le Nicaragua sandiniste, « un allié de l'Union soviétique à deux heures d'avion de nos frontières (4) ». Washington fait alors pression sur le Mexique, qui abandonnera peu à peu son idée de légitimer la révolution sandiniste en mettant Washington et Managua à la même table. Portillo continuera cependant de soutenir une solution négociée aux conflits qui affectent également le Salvador et le Guatemala, au sein du groupe de Contadora (5).

Le divorce ne sera jamais consommé. Toujours sous la pression de Washington, M. Miguel de la Madrid (1982-1989) autorisera sa police politique à collaborer discrètement avec la CIA et les cartels mexicains pour entraîner la Contra nicaraguayenne sur le sol mexicain et financer ses activités par le trafic de drogue (6).

Force est donc de constater que l'autonomie mexicaine est relative : une indépendance dans la dépendance, en quelque sorte. Selon Meyer, elle découle d'un accord discret, non écrit mais contraignant, remontant à la fin de la révolution mexicaine, en 1924 : les Etats-Unis se seraient alors engagés à soutenir les gouvernements mexicains et à ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures s'ils leur garantissaient la paix et la sécurité sur leur frontière commune — plus de trois mille kilomètres — et la stabilité politique à l'intérieur du pays (7).

Cette marge de manœuvre diplomatique a été permise, des années 1960 à 1982, par les choix économiques des présidents de l'époque : politique d'industrialisation, consolidation des sociétés nationales (notamment bancaires) et développement du marché intérieur. Ce modèle se finance tout d'abord grâce à la rente pétrolière : de 1963 à 1972, le forage de nouveaux puits de pétrole off-shore, face à Tampico et Campeche, propulse le Mexique au rang de puissance pétrolière (8). Il s'abreuve également à la source de l'endettement international.

Tout bascule en 1982, quand éclate la crise de la dette. Le pays croule soudain sous le montant de ses engagements. L'aide financière nord-américaine et la renégociation des prêts sont soumis à une condition d'application d'un plan d'ajustement structurel, ce qui n'a rien pour déplaire aux nouveaux présidents néolibéraux, issus du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) : MM. Miguel de la Madrid puis Carlos Salinas de Gortari. Réduction du déficit fiscal, dérégulation, privatisation massive des entreprises publiques et de la banque... Les efforts des Mexicains sont récompensés par l'entrée du pays au sein de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT, 1986). La signature de l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre les trois pays d'Amérique du Nord, en 1993, liera définitivement le destin du Mexique à celui des Etats-Unis. La croissance du pays dépendra désormais du volume des échanges avec le voisin du nord et des investissements nord-américains dans le secteur industriel et la sous-traitance (lire « Un voisin ou une succursale ? »).

Dès les premiers mois du sexennat de M. Ernesto Zedillo (1994-2000), de surcroît, une nouvelle crise économique consolide cet assujettissement. Une fois de plus, Washington sauve son voisin de la faillite en lui apportant une aide d'urgence considérable : plus de 40 milliards de dollars versés par la Réserve fédérale, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque des règlements internationaux, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement.

Derrière les investisseurs, les militaires

A présent, « cette dépendance financière à l'égard des secteurs nord-américains les plus conservateurs bride le gouvernement en matière de politique étrangère. Tout est fait pour ne pas se mettre à dos les groupes industriels et financiers qui maintiennent l'économie mexicaine à flot », constate l'analyste économique Rogelio Ramírez de la O (9). Dans ces conditions, « il n'est pas nécessaire que les Etats-Unis brandissent une menace pour faire renoncer Mexico à certaines positions, analyse Jorge Castañeda, ex-ministre des affaires étrangères du gouvernement de M. Vicente Fox. Car, tous les cinq ou six ans depuis 1982, le pays est en crise, au bord de la faillite, et ce sont les Américains qui nous sauvent la mise... (10) ».

La défaite du PRI en 2000 et l'élection de M. Fox, un homme d'affaires démocrate-chrétien, ex-directeur général de Coca-Cola au Mexique, leader du Parti d'action nationale (PAN), mettront un terme définitif aux velléités de non-alignement. M. Fox établit une relation de complicité avec M. George W. Bush. Le gouvernement mexicain met ses forces de sécurité au service de la défense de la frontière américaine après les attentats du 11 septembre 2001, et il s'oppose à la renégociation — réclamée par la gauche et les nationalistes du PRI — des articles de l'Alena les plus préjudiciables à l'économie du pays. En quelques années, les principales banques privées mexicaines passent aux mains d'établissements étrangers : Citigroup, HSBC, Santander, etc. En 2003, pour la première fois dans l'histoire de leurs relations bilatérales, Mexico vote contre Cuba à la Commission des droits de l'homme de l'ONU.

En échange, le Mexique caresse l'espoir d'une profonde réforme de la législation américaine en matière d'immigration, qui régulariserait les illégaux et autoriserait la libre circulation de la main-d'œuvre mexicaine entre les deux pays — une solution au problème principal de son économie : le chômage, lié à l'absence de politique nationale d'industrialisation. Le repli sécuritaire provoqué par les attentats du 11 septembre 2001 enterre le projet.

Héritier de cette lente évolution vers une alliance avec les Etats-Unis, M. Calderón choisit de la renforcer. Pour gagner ce qu'il baptise « la guerre contre le narcotrafic et le crime organisé » — nourris par la corruption endémique et la marginalisation des secteurs populaires —, il a besoin du soutien américain : renseignement, écoutes téléphoniques, lutte contre le blanchiment d'argent, etc. Chose inimaginable il y a encore quelques années, les voix d'intellectuels comme Jorge Castañeda ou Héctor Aguílar Camin s'élèvent au sud du Rio Bravo pour demander l'intervention américaine sur le territoire mexicain, dans le cadre d'un Plan Colombie bis (11) qui se solderait par une nouvelle perte de souveraineté pour le pays.

« Pauvre Mexique, dit un refrain populaire. Si loin de Dieu et si près des Etats-Unis… »


(1) Cité par Ilya Prizel dans Latin America Through Soviet Eyes, Cambridge University Press, 1990.

(2) Entretien avec l'auteur, 17 juin 2010. PRI : Parti révolutionnaire institutionnel, au pouvoir de 1929 à 2000.

(3) Cf. Jefferson Morley, Litempo : The CIA's Eyes on Tlatelolco, National Security Archive Electronic Briefing Book, n° 204, 18 octobre 2006. Des documents déclassifiés de la CIA prouvent que Winston Scott, chef de station de la CIA à Mexico de 1956 à 1968, est à l'origine de ce plan.

(4) Une formulation qu'il emploiera dans son discours du 16 mars 1986.

(5) Colombie, Mexique, Panamá, Venezuela.

(6) Lire en particulier Anabel Hernández, Los Señores del narco, Grijalbo, Mexico, 2010.

(7) Cf. Lorenzo Meyer, Las Raíces del nacionalismo petrolero en México, Oceano, Mexico, 2009.

(8) Toutefois, pour ne pas froisser son voisin, Mexico n'adhérera jamais à l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

(9) Entretien avec l'auteur, juillet 2010. Ramírez de la O est l'un des principaux consultants mexicains des entreprises nord-américaines s'installant au Mexique et l'ancien conseiller économique d'Andrés Manuel López Obrador, candidat de la gauche (à l'exception des zapatistes) à la présidentielle de 2006.

(10) Entretien avec l'auteur, juillet 2010.

(11) Le Plan Colombie est un accord bilatéral signé par les gouvernements de la Colombie et des Etats-Unis en 1999. Il autorise la présence de mille conseillers militaires nord-américains répartis dans les plus grandes bases du pays.

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