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October 03 2012

La gratuité, un projet de société

D'Aubagne à Hasselt, de plus en plus nombreuses sont les communes européennes qui pratiquent la gratuité des transports publics. Peu connues, ces initiatives ont souvent rencontré l'hostilité, non seulement des milieux patronaux, mais également d'une partie de la population, pourtant sensibilisée aux (...) / Économie, Libéralisme, Service public, Transports - 2012/10

June 18 2012

L'école rongée par l'esprit de calcul

Dans les années 1960, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron avaient mis en évidence les mécanismes par lesquels l'école participait à la reproduction des inégalités sociales . L'ouvrage La Nouvelle Ecole capitaliste, des chercheurs Christian Laval, Francis Vergne, Pierre Clément et Guy Dreux , se (...) / France, Royaume-Uni, Enfance, Éducation, Fonction publique, Inégalités, Jeunes, Mutation, Service public, Privatisation, Néolibéralisme - 2012/05

June 13 2012

Salaires : « Il est parti où, cet argent ? »

En décembre 2011, les agents privés de sûreté des aéroports de France ont fait onze jours de grève contre l'un des effets ordinaires de l'externalisation de services publics : la pression à la baisse sur les salaires. / France, Entreprise, Finance, Mouvement de contestation, Multinationales, Protection (...) / France, Entreprise, Finance, Mouvement de contestation, Multinationales, Protection sociale, Service public, Syndicalisme, Transports, Travail, Privatisation - 2012/02

June 12 2012

Dans les télécollèges mexicains

Alors que les cartels de la drogue contrôlent des régions entières du pays, l'affaiblissement de l'Etat mexicain préoccupe jusqu'à Washington. Il s'observe également dans le domaine de l'éducation, où les stratégies technophiles de Mexico pour « réduire les coûts » ne sont pas toujours très (...) / Mexique, Audiovisuel, Enfance, Éducation, Inégalités, Jeunes, Pauvreté, Service public, Technologies de l'information, Technologie, Télécommunications - 2012/02

June 10 2012

Rendre inaliénables les biens communs

Comment protéger la propriété collective lorsque des gouvernements bradent les services publics ou dilapident les ressources naturelles ? La notion de « biens communs » propose de dépasser l'antinomie entre propriété publique et propriété privée. / Capitalisme, Droit, Économie, État, Idées, Service public, (...) / Capitalisme, Droit, Économie, État, Idées, Service public, Privatisation, Néolibéralisme - 2011/12

April 06 2012

Au Chili, le printemps des étudiants

Le Chili, pays le plus avancé sur la voie néolibérale, chancelle : aiguillonnée par les étudiants, la population exige une autre politique. Et n'hésiterait plus, dit-on, à évoquer le souvenir d'un certain Salvador Allende. / Chili, Éducation, Finance, Fonction publique, Inégalités, Jeunes, Mouvement de (...) / Chili, Éducation, Finance, Fonction publique, Inégalités, Jeunes, Mouvement de contestation, Service public, Privatisation, Néolibéralisme - 2011/10

January 07 2012

Fissions au cœur du nucléaire français

L'explosion d'un four sur le site nucléaire de Marcoule a fait un mort et quatre blessés. Après la catastrophe de Fukushima en mars, l'accident propulse l'atome au cœur de la campagne présidentielle française : cette industrie divise les candidats ; une page se tournerait-elle en France ? / France, (...) / France, Énergie, Entreprise, Finance, Industrie, Nucléaire civil, Parti politique, Service public, Technologie, Privatisation - 2011/10

December 26 2011

Après les révolutions, les privatisations...

L'absence de véritable aide internationale fragilise la quête d'une troisième voie, entre dirigisme et capitalisme débridé, dans les pays arabes. Elle les livre à l'influence d'institutions financières dont la crise, au Nord, n'a pas bousculé les certitudes. / Égypte, Tunisie, Capitalisme, Économie, (...) / Égypte, Tunisie, Capitalisme, Économie, Finance, Islam, Parti politique, Religion, Service public, Privatisation, Néolibéralisme, Réveil arabe 2011- - 2011/10

November 02 2011

Quand le mythe néolibéral chilien vacille

Après d'exténuantes occupations de lycées et d'universités, d'innombrables grèves et manifestations, un premier constat s'impose : au-delà de l'avenir du mouvement, ces quelques semaines ont permis de mettre en lumière les profondes contradictions du système politique et économique chilien. Il est (...) / Chili, Éducation, Finance, Inégalités, Jeunes, Mouvement de contestation, Service public, Privatisation, Néolibéralisme - La valise diplomatique

October 04 2011

Extension du domaine de la régression

A la veille d'un Conseil européen consacré à la crise de la dette, le Parlement portugais rejetait, le 23 mars, un plan destiné à réduire le déficit en rognant sur les dépenses sociales. Inébranlables, les gouvernements de la zone euro continuent à prescrire la pilule amère de la rigueur.

Comme dans un rêve de Naomi Klein qui rattraperait les malfaçons de sa thèse initiale, le néolibéralisme européen met un soin particulier à se conformer à la « stratégie du choc » — mais d'un choc qu'il a lui-même largement contribué à produire.

On croyait déjà avoir vu du pays avec la « réponse » à la crise (financière privée) sous la forme de plans d'austérité (publique) sans précédent. Mais le prolongement du « pacte de compétitivité » nous emmène pour un autre voyage dont on ne voit même plus le terme. Jusqu'où le paradoxe de l'acharnement néolibéral en réponse à la crise néolibérale peut-il aller ?, c'est une question dont la profondeur devient insondable.

Dans cet invraisemblable enchaînement où un choc séculaire n'entraîne aucune révision doctrinale mais bien la réaffirmation étendue de ce qui a si parfaitement échoué, la case « réduction des déficits » a logiquement donné lieu à une de ces « déductions » bizarres conduisant de l'échec prévisible des politiques d'austérité à l'impérieuse nécessité de les constitutionnaliser.

En dépit du matraquage qui répète ad nauseam que la rigueur est une stratégie de retour à la croissance et quoiqu'il nous ait valu quelques épisodes savoureux comme la « rilance » (1) de Mme Christine Lagarde, on voit mal comment les politiques économiques européennes — coordonnées pour la première fois, mais hélas pour le pire — pourraient ne pas produire l'exact contraire de ce qu'elles prétendent rechercher.

Car si des épisodes d'ajustement budgétaire, dans le passé, ont pu rencontrer quelque succès, c'était à la condition impérative d'être accompagnés d'une baisse de taux d'intérêt, d'une dévaluation ou d'un environnement en croissance, toutes choses dont on est d'ores et déjà bien certain qu'elles feront défaut. Reste la terrible synergie négative qui conjugue des efforts de restriction budgétaire d'une intensité inédite à une extension (l'Europe entière) jamais vue — et promet plutôt la « richute ». Dans le meilleur des cas, la réduction des déficits s'opérera mais si lentement que la vitesse de croissance de la dette en sera très peu modifiée, de sorte que, à croissance déprimée, le ratio dette/produit intérieur brut (PIB) — l'objectif ultime de toutes ces manœuvres et donc le critère d'après lequel les juger — continuera de se détériorer.

Les gouvernants de la zone euro ont tellement confiance dans leur propre stratégie qu'ils ont cru bon de compléter le Fonds européen de stabilité financière (European Financial Stability Facility, EFSF), destiné à gérer l'épisode critique (Grèce, Irlande...) jusqu'en 2013, par une structure, elle, permanente, le Mécanisme de stabilité européen (European Stability Mechanism), destinée à faire face collectivement à d'« éventuels » futurs problèmes de dettes souveraines. Dans cette affaire, toute la difficulté politique consistait à convaincre l'Allemagne d'entrer dans un mécanisme de solidarité financière qu'elle a toujours refusé au nom d'un « aléa moral » : se savoir couverts conduirait certains Etats à en faire encore moins en matière de discipline budgétaire... Comme de juste, c'est la France qui s'est chargée d'avoir la « bonne idée » susceptible d'offrir une contrepartie admissible à l'Allemagne, et on a donc troqué une structure de solidarité financière contre un dispositif disciplinaire, promettant qu'on n'aurait pas à s'en servir : la constitutionnalisation de l'équilibre des finances publiques.

Dévoiement de la parole politique

Cette aberration majuscule a aussitôt fait l'objet d'une de ces pantomimes d'expertise bien faites pour donner aux pires idées l'onction de la science (ou de la sagesse), et M. Michel Camdessus, toujours disponible pour aider, a rédigé très exactement le rapport qu'on attendait de lui. Au moins, d'un long repos après son départ du Fonds monétaire international (FMI), nous revient-il en forme ! Et armé d'arguments qui sont un bonheur de logicien. « S'ils n'étaient vigoureusement affrontés, [le déficit et la dette] mettraient en cause notre capacité à préserver un régime très protecteur de sécurité sociale et la liberté de nos élus de déterminer par eux-mêmes, et non sous la pression des marchés, la politique de la nation (2)... » Curieusement, il sort de ces fortes prémisses une machine à organiser méthodiquement la destruction de la Sécurité sociale par rabotage automatique et à ôter toute pertinence à l'élaboration des lois de finances puisque leur épure aura été rigoureusement fixée par une loi organique (3) à laquelle elles n'auront que le choix de se tenir...

Sans doute bien à l'image du dévoiement généralisé de la parole politique institué par le règne de M. Nicolas Sarkozy, le rapport, en cela la voix de son maître, met un empressement assez pervers à proclamer les plus hautes valeurs que toutes ses recommandations viennent ensuite méthodiquement trahir. Dans une logique du « démantèlement par la bande », bien plus efficace que celle de l'assaut frontal, le néolibéralisme a compris qu'il était plus habile d'organiser la paupérisation de l'Etat social pour mieux laisser « s'imposer » les solutions du privé. Et il est bien certain que l'ajustement coercitif des dépenses sociales, avec tout ce qu'il supposera de coupes aveugles, comme l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris les expérimente déjà, n'aura pas d'autre effet que de créer une demande de services privés, très vite satisfaite par une offre de même nature dont tout le monde se plaira à reconnaître qu'elle fait tellement mieux que la misère publique. Une chose est certaine en tout cas : la loi de financement de la Sécurité sociale tombant sous l'autorité de la nouvelle loi-cadre, la « Sécu » entre désormais explicitement et de plein droit dans l'orbite du démantèlement programmé — « sauver notre modèle social », disent-ils !...

Mais l'ironie grinçante du rapport, à moins qu'on ne diagnostique le dérèglement des facultés, est sans doute à son comble dans le désir allégué de ne plus faire dépendre la politique budgétaire des marchés financiers quand le dispositif de constitutionnalisation n'a pas d'autre finalité que de tout leur accorder ! Car la sanctuarisation constitutionnelle de l'équilibre budgétaire est une sorte de caviar d'investisseur : plus aucune hésitation parlementaire à redouter, plus aucune interrogation quant à l'éventuelle opportunité de mobiliser les budgets pour faire face à des crises, les tranchoirs automatiques vont fonctionner tout seuls. On se demande par parenthèses ce que serait devenue une loi organique d'équilibre budgétaire votée début 2007 pour 2012... à part le choix entre l'inconstitutionnalité et la plongée vers la Grande Dépression façon 1929-1933. Mais le rapport se gargarise de l'impératif de crédibilité, qui vaut aveu de parfaite soumission puisque « crédibilité » finalement ne signifie pas autre chose qu'« obtenir l'approbation des investisseurs ». Pour une émancipation, on conviendra que le compte n'y est pas tout à fait...

M. Camdessus a maintenant pris confortablement l'habitude d'aller d'erreur historique en erreur historique — cependant, comme il est chrétien, il demande pardon ensuite. Il s'était déjà excusé d'avoir littéralement dévasté l'économie russe par la libéralisation forcenée et la destruction de toutes les formes institutionnelles qui n'en partageaient pas la logique. Prévoyons d'ici à quelques années un petit retour de pénitence, lorsque auront été démontrés les mirifiques effets de la camisole budgétaire, et quoiqu'il nous assure — admirable chute du rapport — que l'équilibre des finances publiques est « la clé d'une croissance durable, dans la justice et l'indépendance (4) » — amen. Trois ans après le déclenchement d'une crise entièrement due à la libéralisation générale, on n'en revient pas de cette extravagante rhétorique de l'obstination.

En revenir, il le faudra bien pourtant si l'on veut ne pas être totalement soufflé par la suite. Car, dans la hotte aux contreparties, il y a également le « pacte de compétitivité » (5) qui, au-delà des austérités budgétaires, donne à la « stratégie du choc » tout son bouquet. Comme si les programmes de rigueur, désormais à verrouillage constitutionnel, n'étaient pas encore assez, l'Union européenne, en l'occurrence à l'initiative de Mme Angela Merkel et de M. Sarkozy, a considéré que finalement l'opportunité d'un « réel progrès » était bien constituée et qu'il serait fautif de ne pas l'exploiter jusqu'au bout. Concédant elle-même l'aveu implicite du probable échec des austérités coordonnées, la stratégie européenne effectue par anticipation un nouveau déplacement, qui a le double avantage d'approfondir un peu plus l'oubli du fait générateur — la crise financière privée — et d'ouvrir aussi grand que possible le champ de la grande avancée libérale. Car, cette fois, tout va y passer !

Les gouvernements en effet semblent s'aviser des effets pervers de la rigueur, qui détruit elle-même ses propres conditions d'efficacité en contractant les bases fiscales plus vite qu'elle ne réduit les dépenses. Mais où trouver à croître sans le secours d'une politique de relance ? C'est à ce moment précis que la désinflation compétitive fait son grand retour. Dans les années 1980 et 1990 déjà, elle s'était imposée comme la solution imaginaire promettant soit le retour à l'équilibre du marché de l'emploi même sans croissance, soit le relais de celle-ci par les seules exportations, et aboutissant en fait à une combinaison des deux. On l'a peut-être déjà compris : dans cette affaire, la variable stratégique, c'est le coût du travail. C'est pourquoi la désindexation des salaires sur les prix (6) et l'harmonisation vers le haut (c'est-à-dire vers le bas…) de l'âge de la retraite à 67 ans (pour diminuer la part des cotisations sociales dans le coût salarial complet) sont au programme — et l'on notera au passage comment, lorsque l'Europe parvient soit à la « coordination », soit à « l'harmonisation », c'est toujours pour le pire...

Or deux décennies de désinflations compétitives nationales en ont plus qu'abondamment démontré le parfait contresens. D'abord parce que le rééquilibrage du marché du travail par la seule baisse de son « prix » propre — le salaire — est une fadaise qui a pour petite hypothèse implicite l'absence de tout problème de demande — or à 77 % de taux d'utilisation des capacités de production (7), le moins qu'on puisse dire est qu'on n'y est pas... Ensuite parce que, persévérant dans le goût bizarre pour les solutions autodestructrices, l'Europe s'imagine nous sauver en nous transformant tous en autant d'Allemagne compétitives, mais visiblement sans réaliser que, les stratégies de compétitivité-prix étant non coopératives et n'ayant de bénéfices qu'en restant unilatérales, les généraliser équivaut à en annuler les effets pour tous.

Inimitable novlangue bruxelloise

Mais tout cela importe peu : l'essentiel est de dire « compétitivité », ce qui permet de s'en prendre aussi bien au salaire qu'à la productivité, c'est-à-dire potentiellement à toutes les conditions — monétaires, juridiques, conventionnelles, concurrentielles, matérielles — du travail, et cela désormais dans un climat de permanente surveillance multilatérale (8) au prétexte de la « convergence ». Aussi neutralisée soit-elle, la novlangue des communiqués européens ne parvient plus à cacher grand-chose de leurs intentions réelles, et les commentaires sont superflus pour comprendre de quoi il retourne au hasard de bouts de phrase tels que « le coût unitaire de la main-d'œuvre fera l'objet d'un suivi », « réexaminer les dispositifs de fixation des salaires et le cas échéant le degré de centralisation du processus de négociation ainsi que les mécanismes d'indexation », « veiller à ce que les accords salariaux dans le secteur public viennent soutenir les efforts de compétitivité consentis dans le secteur privé », « consentir des efforts spécifiques pour améliorer les systèmes d'enseignement », « viabilité des retraites, des soins de santé et des prestations sociales ». Et, sous leurs dehors bonasses, ces euphémismes filandreux n'en font pas moins surgir devant nos yeux un monde on ne peut plus clair.

Les « finances publiques » — qui permettent d'atteindre l'Etat social — et la « compétitivité » — qui affecte tous les domaines de la vie salariale — ont toujours été les deux obsessions de la régression. Sous ce rapport, l'innocent communiqué de l'Eurogroupe du 11 mars est peut-être le texte le plus agressif qu'on ait vu depuis très longtemps. Pour prendre les problèmes dans l'ordre, c'est l'impasse même du « rééquilibrage par la rigueur » qui impose d'envisager d'autres solutions à court et à moyen terme. A court terme d'abord, l'hypothèse de la répudiation de la dette doit évidemment faire partie des options envisageables. Le risque de déflagration bancaire qui naîtrait d'un ou de plusieurs défauts simultanés importants est assurément réel. A ceci près qu'on peut cette fois y voir, le secteur bancaire étant à terre, l'occasion de lui mettre la main dessus par nationalisation-saisie (9), opération parfaitement indolore pour les finances publiques (M. Camdessus appréciera) et en fait seule à même d'amorcer un processus de refonte complète des structures de la banque-finance dont plus personne ne semble se soucier.

Mais la crise européenne des dettes souveraines pose surtout à moyen terme la question d'une transformation profonde des modalités de financement des déficits publics, comme le suggère par incidence le statut véritable du « problème » des agences de notation.

Tout légitime que soit le sentiment de scandale qu'elles font naître, les agences, dont on sait combien les décisions de dégradation contribuent aux emballements critiques des marchés, immanquablement suivis d'un tour de vis supplémentaire dans les programmes d'austérité, les agences, donc, n'en sont pas moins un problème absolument subalterne. Car discuter des agences, c'est encore discuter dans le cadre de la logique des marchés et du financement par les marchés. Dès lors que les marchés fonctionnent à la croyance et à l'opinion, les agences de notation en sont des créatures nécessaires — entendre : qui surgissent inévitablement. C'est la logique même de la division du travail financier que de faire émerger des acteurs spécialisés dans la production de jugement à l'adresse d'une communauté qui vit constitutivement de jugements (sur la valeur future des actifs). Déciderait-on de fermer les trois « grandes » (10) qu'il ne faudrait pas six mois pour voir réapparaître des remplaçantes. Mais les verdicts des agences ne produisent leurs (incontestables) dégâts que parce qu'ils sont aussitôt convertis en mouvements polarisés par les opérateurs des marchés.

La question des agences est donc à peu près aussi périphérique que celle des normes comptables, les deux ne faisant sens que dans la logique des marchés, quand c'est précisément cette logique même qu'il s'agit de mettre en question. Et ces faux problèmes s'évanouissent dans l'instant dès lors qu'on envisage d'autres formes de financement public. Tel est bien l'enjeu véritable de la situation présente, qui devrait avoir suffisamment démontré les effroyables nuisances d'un financement des déficits assuré et surveillé par les marchés pour qu'on envisage autre chose — par exemple, l'activation du financement monétaire (par la banque centrale) et/ou la mobilisation des épargnes résidentes, mais par des circuits institutionnels hors marché (11).

La médecine du bon docteur Keynes

Quant à la compétitivité, il faut vraiment une logique à œillères pour ne l'envisager que du côté du coût salarial et jamais de celui du taux de change. Les Allemands doivent pourtant en avoir une vague idée, sachant bien qu'une éventuelle sortie de l'euro verrait leur nouveau mark sensiblement réévalué... et l'avantage compétitif de leur belle décennie de déflation salariale aussitôt partir en fumée. Or un schéma raisonné de gestion des soldes commerciaux et des taux de change a été donné de longue date par John Maynard Keynes avec son projet de « chambre de compensation internationale » (International Clearing Union, ICU). La prémisse fondamentale en est que les marchés financiers sont constitutivement incapables de procéder à des ajustements ordonnés — pas de chance évidemment pour une époque qui a choisi de tout leur confier. C'est pourquoi, aux emballements systématiquement déstabilisateurs des marchés, il faut préférer des procédures institutionnelles et politiques de correction des déséquilibres.

L'ICU keynésienne proposait un volet de financement des soldes déficitaires des balances des paiements. Mais elle offrait également des mécanismes institutionnels d'ajustement des taux de change. Chaque pays s'y voyait allouer un quota de déficit ou de surplus commercial. Passé le quart de ce quota, un pays déficitaire était autorisé à dévaluer de 5 %, davantage encore au-delà. Mais la grande innovation de l'ICU consistait à mettre à contribution directement les pays excédentaires. Seul le matraquage à la compétitivité, mêlé de reliquats mercantilistes, a pu faire passer l'excédent commercial pour une incontestable vertu. Or l'excédent est le plus souvent le fruit d'une stratégie non coopérative d'avantage compétitif unilatéral exercée sur le dos des autres — à l'image de l'Allemagne qui fait payer sa déflation salariale à ses partenaires européens en manque à croître. L'ICU applique aux pays excédentaires un système de taxation progressive, en fonction de seuils d'excédents prédéfinis, afin de décourager leur stratégie unilatérale et de les inciter à une relance qui rééquilibre leur solde et améliore par là même les déficits (et la croissance) de leurs partenaires.

Monnaie commune à deux niveaux

On objectera que ce sont désormais les marchés qui déterminent les taux de change et non les ajustements ciblés décidés dans des bureaux gouvernementaux, et que tout projet de dévaluation finit régulièrement en tempête monétaire. C'est la raison même pour laquelle il faut soustraire ces ajustements aux marchés ! Si une ICU n'a aucune chance de se substituer au marché mondial des changes, elle peut en revanche offrir son modèle à une eurozone qui fonctionnerait sur le schéma d'une monnaie commune à deux niveaux (12) : monnaie unique pour les relations monétaires extérieures, mais admettant à l'intérieur des dénominations nationales à des parités non plus irrévocablement fixes, mais ajustables selon des mécanismes entièrement politiques et institutionnels du type ICU. Disons clairement qu'une telle monnaie commune ne pourrait engendrer à elle seule des miracles de croissance par les exportations : il n'y a jamais que 120 milliards de dollars d'excédent allemand (13) à redistribuer pour toute l'eurozone... Mais elle aurait au moins offert quelques appréciables degrés de liberté dans la période présente, notamment en donnant la possibilité aux pays d'où la crise européenne est partie — Grèce, Portugal et Irlande, tous trois déficitaires commercialement (14) — de dévaluer et de trouver des relais de croissance capables de rendre plus soutenables leurs ratios de dette publique (15). Enfin, par-dessus tout, en changeant profondément la façon de penser et de régler les compétitivités relatives à l'intérieur de l'Union, elle nous libérerait de facto du fléau régressif des « pactes pour l'euro ».

On dira que toutes ces pistes tiennent du rêve éveillé et n'ont pas la moindre chance de voir le jour dans les conditions présentes. Et c'est vrai ! Mais il se pourrait précisément que les conditions changent. Il faudra douze ou dix-huit mois pour que l'absurdité de la rigueur générale soit avérée et que, les ratios dette/PIB continuant leur irrésistible ascension, les marchés en prennent une conscience claire. Ce jour-là, ce n'est pas la pauvre EFSF, même aux moyens gonflés, qui pourra rattraper les défauts simultanés auxquels mèneront tous les taux d'intérêt emballés. Un scénario de fracture de la zone euro n'est pas moins probable qu'en décembre dernier. Pour le bloc qui se sera débarrassé des obsessions allemandes, la page sera à nouveau blanche, et l'occasion donnée de reconstruire autrement.


(1) Contraction de « rigueur » et « relance »...

(2) « Réaliser l'objectif constitutionnel d'équilibre des finances publiques », rapport du groupe de travail dirigé par M. Camdessus, 21 juin 2010.

(3) Dans la proposition Camdessus, il reviendrait à la loi-cadre de programmation des finances publiques, recevant par la Constitution rang de loi organique, de primer sur les lois de finances simples et de leur fixer leur objectif impératif d'équilibre pour un certain terme.

(5) Dont une version à peine adoucie a été livrée sous le nom de « pacte pour l'euro » lors du sommet de l'Eurogroupe du 11 mars.

(6) Là où elle existe encore : au Portugal, en Belgique et au Luxembourg.

(7) A la fin de 2010. Il était de 85,4 % en 2007 (données de l'Institut national de la statistique et des études économiques, Insee).

(8) « Conclusions des chefs d'Etat et de gouvernement de la zone euro » (PDF), communiqué de l'Eurogroupe, 11 mars 2011.

(9) Pour des développements un peu plus substantiels de l'idée énoncée ici de manière un peu rapide : « Sauver les banques jusqu'à quand ? », La pompe à phynance,, 11 mai 2010.

(10) Standard & Poor's, Moody's, Fitch.

(11) Lire « Et si on commençait la démondialisation financière ? », Le Monde diplomatique, mai 2010.

(12) Selon une proposition qui a aussi été émise par Aurélien Bernier, Désobéissons à l'Union européenne !, Mille et une nuits, Paris, 2011, et Jacques Sapir, La Démondialisation, Seuil, Paris, 2011.

(13) Données Eurostat 2009.

(14) Avec des balances courantes respectivement de 11 %, 10,31 % et 2,94 % du PIB en 2009.

(15) Comme l'attestent a contrario les dégradations successives de la note portugaise pour cause de « croissance insuffisante ».

Abattre le pouvoir pour libérer l'Etat

L'affaiblissement de l'Etat, la libéralisation de l'économie et l'appauvrissement de la société ont nourri les révoltes arabes.

Les fondements du « printemps » sont à rechercher bien au-delà des seules revendications pour les libertés publiques et la démocratie. C'est par l'économie politique que s'explique le rejet de cette « exception arabe », à laquelle le nouveau réveil veut mettre fin : des régimes autoritaires et stables depuis les années 1970. Car si, dans cette partie du monde, les monarchies sont absolues et les républiques verrouillées par des présidents à vie (et par des charges héréditaires), c'est qu'un pouvoir suprême (1) s'est érigé au-dessus de l'Etat et des institutions bâties à l'indépendance, se donnant les moyens de durer.

Quels sont ces moyens ? Il y a bien sûr les services de sécurité que ce pouvoir contrôlait directement et qui échappaient à toute supervision. Ainsi, il n'était pas rare de voir tel membre desdits services réprimander un ministre ou lui imposer une décision. Mais il a bien fallu financer ces appareils tentaculaires, tout comme les différents réseaux clientélistes insérés dans les partis uniques ou inféodés. Et les fonds ne provenaient pas réellement des budgets publics, comme ceux de la police ou de l'armée, mais de différentes sources de revenus.

La rente pétrolière avait augmenté considérablement après l'explosion du prix du brut en 1973. Dans les circuits de commercialisation, et en connivence avec les grandes multinationales, une partie des recettes atterrissait directement dans les caisses des familles royales ou « républicaines ». L'or noir n'était cependant pas la seule ressource captée par le pouvoir. Après les commissions perçues sur les grands contrats publics (civils comme militaires) — qui diminuaient en volume du fait des réductions budgétaires, « ajustement structurel » oblige —, de nouvelles occasions se sont présentées. Ainsi, les années 1990 ont vu à la fois l'introduction de la téléphonie mobile et la première grande vague de privatisation des services publics, avec différentes sortes de « partenariats public-privé » (les contrats de type BOT (2)). Cette téléphonie mobile dégageait des marges importantes, surtout au début, lorsque ses clients se recrutaient au sein des couches les plus aisées de la population, disposées à payer des prix élevés. Entre les grands opérateurs multinationaux, les hommes d'affaires les plus influents et les pouvoirs en place, la bataille a fait alors rage pour le captage de la rente correspondante. Le conflit qui oppose l'égyptien Orascom aux militaires algériens autour de l'opérateur Djezzy en est une illustration, comme celui qui a vu s'affronter le même Orascom et Syriatel en Syrie. Cette lutte s'accompagne de l'émergence des premières grandes multinationales arabes, tels cet Orascom ou Investcom au Liban.

Fascinés par le « miracle Dubaï »,
tous les pouvoirs arabes ont tenté de le reproduire

La mondialisation croissante des économies arabes et les exigences imposées par le Fonds monétaire international (FMI) — avec le soutien de la Commission européenne pour les pays méditerranéens — ont accru la mainmise du pouvoir sur l'économie, en particulier après les effondrements financiers de 1986 (3) : diminution des investissements publics ainsi que du rôle de régulation des gouvernements ; implantation de grandes multinationales en position de monopole ou d'oligopole (cimenteries, distribution, etc.), moyennant partage de la rente induite avec le sommet du pouvoir. Tous les dirigeants des grandes entreprises mondiales savaient où se prenaient réellement les décisions et qui étaient les partenaires locaux imposés : les Trabelsi et Materi en Tunisie, les Ezz et Sawires en Egypte, les Makhlouf en Syrie, les Hariri au Liban, etc. Les Sawires ayant fini par vendre leur participation dans Orascom-Mobinil à France Télécom avant la « révolution » égyptienne, ainsi que leurs parts dans des cimenteries, M. Najib Sawires peut cependant apparaître comme acteur du changement dans son pays. Et M. Najib Mikati, qui avait vendu Investcom au groupe sud-africain MTN, est actuellement chargé de constituer le nouveau gouvernement au Liban.

Plus tard vint l'immobilier. Entraînés par l'enthousiasme général dont jouissait le « miracle Dubaï », tous les pouvoirs arabes se sont lancés dans des opérations immobilières spectaculaires, qui permettaient de dissimuler le mélange des intérêts publics et privés. Des terrains ont été déclarés d'utilité publique pour être vendus à bas prix aux promoteurs ; les centres-villes historiques ont été délaissés pour offrir leurs riads à rénover à des investisseurs fascinés par le « charme de l'Orient ». Et les prix de l'immobilier local ont fini par rivaliser avec ceux qui sont pratiqués à Tokyo, à Paris ou à Londres.

Le rouage essentiel de toute cette machine a été le secteur bancaire. Il a permis non seulement de blanchir la rente acquise, mais aussi de la recycler dans des opérations immobilières et commerciales. Il a également servi d'instrument au pouvoir, auquel il a permis de s'assurer l'allégeance durable des entrepreneurs locaux par le biais du crédit (4).

Mais ce développement exceptionnel avait son revers : l'affaiblissement de l'Etat et des services publics. Les membres des gouvernements étaient cooptés au sommet de l'Etat ; dans le meilleur des cas, il s'agissait de technocrates, issus des grandes institutions internationales (la Banque mondiale, en particulier), auxquels il manquait une légitimité électorale ou un programme dont ils auraient eu à rendre compte. L'Etat n'était plus perçu que comme une bureaucratie. Même l'armée s'affaiblissait au profit de forces prétoriennes bien équipées, garantes de la pérennité du pouvoir (5).

Le mode de gouvernement finit alors par ne plus ressembler en rien à celui qui s'était imposé après les indépendances — et avait permis l'électrification des campagnes ou la généralisation de l'éducation publique. Les services publics se détérioraient, au profit d'une privatisation rampante. En Arabie saoudite, à Djedda, l'eau courante ne coule dans les robinets qu'une fois par semaine, et un prince a laissé construire sur l'oued sans réseau d'évacuation des eaux, ce qui a provoqué deux inondations meurtrières.

Chaque fois qu'un scandale éclate, des campagnes anticorruption sont lancées, aux effets limités. Comme s'il ne s'agissait que d'une question morale, pas d'une prédation systémique sur la valeur ajoutée, pratiquée par un groupe dirigeant assimilable au... grand capital.

A la base de la pyramide sociale, ce sont la dignité humaine et la valeur du travail qui sont bafouées. Un tiers environ des actifs sont employés dans le secteur informel, celui des « petits boulots » ; ils ne sont pourtant pas pris en compte dans les statistiques du chômage — ce qui n'empêche pas ces dernières d'afficher depuis deux décennies un taux à deux chiffres. Un autre tiers est employé dans le secteur privé dit formel ; il s'agit essentiellement soit de travailleurs indépendants, soit de « salariés » sans contrat de travail, sans sécurité sociale, sans retraite ni véritables droits syndicaux… au point que la notion même de salariat se perd (6). Du moins hors du secteur public et de l'administration, où les droits sociaux restent préservés et dont les postes sont convoités, notamment par les femmes.

Le marché du travail est d'autant plus segmenté que ces pays ont accueilli des flux importants de migrants. Qu'ils soient résidents permanents (réfugiés palestiniens, irakiens, soudanais ou somaliens) ou temporaires (travailleurs asiatiques, notamment), ils subissent une dégradation plus forte encore de leurs droits économiques et sociaux, et une exploitation qui fait elle-même l'objet d'une prise de rente parfois significative.

C'est l'Etat de droit qu'il s'agit de reconstruire dans les pays arabes. Un Etat où le pouvoir est temporaire, soumis aux institutions et non en lévitation au-dessus d'elles ; et où les rentes du pouvoir auront été démantelées, tout comme les monopoles, afin de libérer l'énergie d'entreprendre. Un Etat où les libertés publiques et sociales sont garanties, de façon à ce que ceux qui travaillent acquièrent leurs droits dans la lutte et la négociation. Cela ne sera pas chose facile, car la tendance mondiale, y compris en Europe, ne pointe pas dans cette direction...


(1) Samir Radwan et Manuel Riesco, « The changing role of the state », Economic Research Forum, 2007.

(2) Build-Operate-Transfer : type de contrat d'affermage permettant de déléguer des concessions à des investisseurs privés pour une durée limitée.

(3) Une chute brutale du prix du pétrole a alors mis l'Algérie et la Syrie en situation de cessation de paiement. Le même phénomène s'est renouvelé à moindre échelle en 1999.

(4) Cf. l'enquête de Béatrice Hibou concernant le cas tunisien dans La Force de l'obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, Paris, 2006.

(5) Lire Salam Kawakibi et Bassma Kodmani, « Les armées, le peuple et les autocrates », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(6) Cf. Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 105-106, « Le travail et la question sociale au Maghreb et au Moyen-Orient », Edisud, Aix-en-Provence, 2005.

Sursaut du mouvement social américain

A Washington, le triomphe électoral des républicains aux élections de novembre dernier a ouvert la voie aux réductions des dépenses publiques, sans mettre en cause les baisses d'impôts. Loin de la capitale, dans des Etats de plus en plus désargentés, les gouverneurs républicains vont plus loin encore pour équilibrer leurs comptes sur le dos des fonctionnaires. Leur tentative ne reste pas sans réponse.

Personne n'avait imaginé cela : au début du mois de mars, la ville de Madison, dans le Wisconsin, est devenue l'épicentre de la contestation sociale aux Etats-Unis. Depuis quatre semaines, des centaines d'étudiants et d'employés du secteur public occupaient la rotonde richement décorée du capitole. Ailleurs dans le pays, à Harrisburg (Pennsylvanie), Richmond (Virginie), Boise (Idaho), Montpelier (Vermont) ou Columbus (Ohio), de grandes manifestations avaient lieu devant les bâtiments législatifs, tandis que des milliers de personnes défilaient à Los Angeles, San Francisco, Denver, Chicago, New York et Boston pour soutenir le mouvement. Partout, rassemblés derrière le slogan « Debout, comme les Egyptiens », les manifestants exigeaient le retrait d'une loi présentée par le gouverneur républicain Scott Walker visant à affaiblir les syndicats du secteur public. Le 9 mars, le texte a été voté par l'Assemblée, majoritairement républicaine ; et d'autres gouverneurs, également républicains, envisagent des mesures semblables. Mais la « bataille du Wisconsin » a eu une conséquence inattendue : au moment où on allait l'abattre définitivement, le mouvement social américain s'est réveillé.

Le conflit a tiré un grand nombre de travailleurs dépolitisés de la torpeur dans laquelle ils étaient plongés depuis environ soixante-quinze ans. Et il sera difficile de calmer la vague de protestations et d'actions collectives qui s'élève désormais. En s'attaquant aux lois protégeant les salariés, le gouverneur Walker a involontairement mis en évidence leur importance. Il a par ailleurs amené des millions d'électeurs (les « démocrates reaganiens », comme on les appelait) à comprendre que, depuis des dizaines d'années, ils votent contre leurs intérêts.

La loi en question, bien que présentée par le gouverneur comme un ensemble de mesures destinées à réduire le déficit budgétaire, a été explicitement conçue pour priver les employés du secteur public de leurs droits syndicaux. Nul ne pouvait l'ignorer : lorsque les syndicats ont proposé d'accepter les exigences de M. Walker en matière salariale en échange du maintien des règles de négociation collective, le gouverneur a refusé. « Il faut saisir cette occasion », a-t-il déclaré lors d'un entretien téléphonique avec un journaliste qui se faisait passer pour l'un des frères Koch. Tous deux milliardaires, issus d'une famille parmi les plus riches du monde, MM. David et Charles Koch soutiennent depuis longtemps toute initiative visant à détruire le syndicalisme aux Etats-Unis. Ils ont figuré, à travers leur société Koch Industries, parmi les donateurs de la campagne de M. Walker. Au cours de cette conversation, amplement diffusée, depuis, à la télévision, à la radio et sur Internet, le gouverneur évoque son maître à penser, le président Ronald Reagan, qui, en 1981, entama son premier mandat en licenciant douze mille contrôleurs aériens en grève. Trente ans plus tard, la référence éclaire les méthodes — et l'ambition politique — de M. Walker, pour qui négociation et compromis sont exclus.

La nouvelle loi cherche à saper les fondations des organisations syndicales : élections annuelles dans chaque organisation, interdiction du prélèvement automatique des cotisations sur le salaire des adhérents et possibilité pour ces derniers de cesser de payer sans perdre leur carte. En outre, le texte restreint le domaine de compétence des syndicats à la négociation des salaires… dont une autre disposition législative limite les augmentations au niveau de l'inflation. Autant dire que les syndicats perdent toute raison d'être.

Le Tea Party à la manœuvre

Dans un pays où la protection sociale est déjà très faible, les négociations collectives constituent l'unique moyen d'améliorer un tant soit peu les conditions de travail. Or on sait déjà que, aussi bien dans le secteur public que privé, l'absence des syndicats dans une entreprise ou une branche entraîne la stagnation des salaires et la dégradation de la protection sociale. Tout conduit à penser que, privés de présence syndicale, les salariés peu qualifiés n'ont pratiquement aucune chance de disposer d'une retraite suffisante, d'une assurance-maladie efficace, de congés payés ou de toute autre prestation sociale dont bénéficient les citoyens des pays économiquement développés.

Si M. Walker et une dizaine d'autres gouverneurs républicains cherchent à faire interdire la négociation collective dans le secteur public, c'est aussi parce qu'il s'agit du dernier bastion syndical au sein de la société américaine. Dans le privé, les rémunérations et les conditions de travail se détériorent depuis des décennies. Le taux de syndicalisation est passé de 33 % dans les années 1950 à 7 % aujourd'hui, du fait de la répression syndicale acharnée des grandes entreprises, du développement de la sous-traitance et de la désindustrialisation (aggravée par le refus d'investir dans des usines syndiquées). Ces évolutions se sont également traduites par une augmentation rapide des profits reversés aux actionnaires.

Dans le secteur public, les employeurs (maires et gouverneurs, dont les mandats sont limités) sont souvent élus grâce au soutien des fonctionnaires. La situation facilite la négociation avec les syndicats : maintien d'une bonne protection à long terme (assurance santé, niveau des retraites) contre modération salariale afin de ne pas engendrer de déficits à court terme. Quelque 36 % des employés du secteur public bénéficient d'une protection sociale négociée, garantissant des conditions de vie correctes et stables à des millions d'enseignants, d'employés municipaux, de chauffeurs, de membres du personnel hospitalier, universitaire et judiciaire, de gardiens de prison, de policiers et de pompiers. L'assaut actuel contre les syndicats a donc pour double objectif de faire reculer ces acquis sociaux et de détruire l'un des piliers électoraux du Parti démocrate. S'il réussit, les salariés américains seront dépourvus de tout contre-pouvoir face au patronat.

Peu connu avant ces événements, M. Walker a été élu gouverneur en novembre 2010 grâce au soutien que lui a apporté la faction républicaine proche du mouvement Tea Party (lequel a remporté plusieurs élections locales dans le pays) (1). Son programme de campagne évoquait la nécessité de réduire le budget de l'Etat, pas celle d'abolir les négociations collectives. Trois mois après son arrivée aux commandes, M. Walker accordait des réductions d'impôt substantielles aux entreprises tout en allégeant la charge fiscale des contribuables les plus riches, avant de déclarer que les finances du Wisconsin faisaient face à une crise budgétaire. Comment se propose-t-il de résoudre une telle crise ? En supprimant les allégements d'impôts dont bénéficient les plus pauvres et en augmentant les cotisations des employés du secteur public pour leur assurance et leurs futures retraites (+5,8 % et +12 %, respectivement). Mais cela ne suffit pas : il convient également d'abolir le droit aux négociations collectives — pour tous, sauf pour les syndicats de policiers et de pompiers, qui avaient soutenu sa campagne. Prenant prétexte de la crise des finances de l'Etat qu'il a lui-même créée, le gouverneur justifiait le démantèlement des syndicats et du secteur public, lequel emploie trois cent mille personnes dans le Wisconsin.

L'ampleur extraordinaire des protestations suscitées par cette attaque a frappé les esprits et captivé le pays pendant des semaines, notamment après une initiative étonnante des quatorze sénateurs démocrates du Wisconsin. Ces derniers ont quitté l'Etat avant le vote de la loi afin que le quorum ne soit pas atteint, sans que la justice puisse les obliger à voter. Ils ont trouvé refuge dans l'Illinois, à l'abri de la police du Wisconsin qui surveillait leur domicile. Après trois semaines de paralysie, les républicains ont séparé la proposition de loi en deux parties : d'un côté les mesures budgétaires et de l'autre celles qui limitent les droits syndicaux. Ainsi présentées à l'Assemblée, celles-ci ont pu être votées sans que le quorum ne soit requis. La manœuvre a révélé le véritable objectif du gouverneur : briser les syndicats. La victoire de M. Walker pourrait néanmoins coûter cher aux républicains.

Le 12 mars, lendemain du vote, les quatorze sénateurs sont rentrés à Madison, où ils ont été accueillis en héros par une foule de cent cinquante mille personnes mêlant employés municipaux, salariés du privé, agriculteurs (avec une cinquantaine de tracteurs) et étudiants. L'idée d'une grève générale commençait à circuler. Non pas au sein d'organisations trotskistes, mais parmi les délégués des syndicats de pompiers ou d'enseignants. L'information a été reprise à la télévision nationale, où des personnalités publiques l'ont même considérée comme une réponse raisonnable aux récents événements. Il faut pourtant se rappeler que, si la grève générale est un mode d'action dont on n'hésite pas à discuter — voire à user ! — dans beaucoup de pays, le simple fait de prononcer le mot demeurait jusqu'alors inimaginable à la télévision américaine.

En parallèle, une pétition a rapidement été lancée pour solliciter une procédure dite de recall, visant à révoquer huit sénateurs républicains afin de modifier la couleur politique de l'organe législatif du Wisconsin. Le gouverneur, lui, ne peut être soumis à une telle procédure qu'après un an d'exercice. Mais il y a fort à parier que la date anniversaire de son élection est déjà entourée en rouge sur de nombreux calendriers. Si les républicains ont, eux aussi, entamé une campagne de recall contre certains des sénateurs ayant momentanément quitté l'Etat, l'opinion publique incline en faveur des « fuyards ». Les citoyens savent désormais ce que les républicains leur réservent. Les sondages révèlent un soutien massif aux syndicats et au principe de la négociation collective : entre 60 et 70 % de la population dans l'Etat du Wisconsin comme à l'échelle nationale. Dans le New Jersey et en Floride, les gouverneurs républicains qui se préparaient à attaquer les syndicats ont préféré reculer. Dans l'Indiana, les élus démocrates ont imité leurs collègues du Wisconsin et ont fui en Illinois afin d'empêcher le vote de lois similaires. Des textes semblables ont été présentés aux Parlements du Michigan et de l'Idaho, dominés par les républicains. En Ohio, le débat fait rage. La bataille a pris une ampleur nationale.

Même si le rapport de forces politique reste défavorable aux salariés, la défaite n'est pas acquise. Certes, la haine des syndicats demeure profondément ancrée dans les institutions et la culture américaines. Plus que jamais, la puissance de l'argent pèse sur le système politique. En outre, ni les démocrates ni l'American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) ne savent vraiment soutenir des actions collectives qu'ils ne contrôlent pas directement. Encore faudrait-il, d'ailleurs, qu'ils en aient la volonté et qu'ils dépassent la frilosité qui s'est emparée d'eux depuis des décennies. Malgré tout cela, la bataille du Wisconsin s'est déjà étendue à d'autres régions et, partout, elle ouvre de nouvelles perspectives de luttes sociales dont personne ne peut ignorer les enjeux.

Il y a trente ans, l'antisyndicalisme audacieux de Reagan séduisait une majorité de la population et ouvrait une longue période de régression. Aujourd'hui, en se réclamant de lui, le gouverneur Walker a révélé à tout le pays ce qui se cache vraiment derrière une telle idéologie.


(1) Lire « Ces deux gauches américaines qui s'ignorent », Le Monde diplomatique, décembre 2010.

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