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April 18 2012

Un Atlas pour comprendre le monde arabe et musulman

Au cours des envois réguliers effectués sur ce blog depuis près de six ans, nous avons pu suivre l'évolution des conflits au Proche-Orient et au Maghreb, les débats autour de l'islam et de sa place dans le monde. Ces événements s'inscrivent dans un contexte international en plein bouleversement : sous nos yeux, le monde bascule, à la fois avec l'émergence de puissances nouvelles – de la Chine au Brésil, de l'Inde à l'Afrique du Sud – qui mettent fin au monopole occidental, et avec la principale crise du (...) - Nouvelles d'Orient / Proche-Orient, Monde arabe

January 25 2012

« Arabic Graffiti »

Proposant plus de trois cents photographies et illustrations en couleurs , des contributions de Huda Smitshuijzen Abifarès, Tala Saleh, Houda Kassatly et William Parry, des œuvres et réflexions de Hassan Massoudy, Malik Anas Al-Rajab, eL Seed, Hest1, Julien Breton aka Kaalam, L'Atlas, Aerosol (...) / Liban, Palestine, Proche-Orient, Monde arabe, Art, Culture, Ville, Maghreb, Peinture - 2011/11

January 23 2012

Le pouvoir mis à nu par ses crises

Effondrement du système financier ; remise en cause de l'énergie nucléaire ; éclatement de régimes arabes… Si différents soient-ils, les trois grands événements qui ébranlent le monde révèlent de façon criante les limites d'une même logique. / États-Unis, Japon, Monde arabe, Capitalisme, Écologie, Économie, (...) / États-Unis, Japon, Monde arabe, Capitalisme, Écologie, Économie, Énergie, Finance, Idées, Idéologie, Mouvement de contestation, Mutation, Nucléaire civil, Environnement, Crise économique, Crise financière, Néolibéralisme, Réveil arabe 2011- - 2011/07

January 17 2012

Utopie

Le 5 juillet 1962, dans toutes les rues de l'Algérie, une foule en délire déferlait dans les rues pour célébrer la fin de cent trente années de colonialisme et d'une guerre d'indépendance de sept ans particulièrement traumatisante. Cinquante ans après, la bourrasque de la révolution balaie à nouveau tous (...) / Algérie, France, Monde arabe, Histoire, Colonisation, Mouvement de libération - mav/121

January 04 2012

Dans l'Egypte napoléonienne

Turbans et chapeaux : des attributs hautement symboliques qui, dès le titre (et soulignés par l'illustration de couverture), disent la rencontre — et l'opposition — de deux mondes autour desquels continue de se construire l'histoire contemporaine. Car on ne soulignera jamais assez combien la (...) / Égypte, France, Proche-Orient, Turquie, Monde arabe, Colonialisme, Histoire, Impérialisme, Relations Nord-Sud - 2011/10

December 23 2011

Jours de tourmente en Syrie

Le pouvoir syrien affirme vouloir de profondes réformes, mais sa crédibilité est minée par la violence de la répression. / Syrie, Monde arabe, Violence, Répression, Réveil arabe 2011- - 2011/08 / Syrie, Monde arabe, Violence, Répression, Réveil arabe 2011- - 2011/08

December 14 2011

Le « printemps arabe » vu par Pékin

A Pékin, les représentants officiels chinois, quand on les interroge sur le « printemps arabe », focalisent leur réponse sur l'intervention militaire de l'OTAN en Libye. Celle-ci, disent-ils, s'est inscrite dans la logique des interventions militaires occidentales en Irak et en Afghanistan et devrait aboutir au même échec. C'est pourquoi toute action contre la Syrie, même entérinée par les Nations unies, paraît exclue, la Chine s'appuyant sur le refus russe. Si son intérêt pour la question syrienne est (...) - Planète Asie / Chine, Iran, Libye, Syrie, Monde arabe, Mouvement de contestation, Nations unies (ONU), OTAN

December 10 2011

Une planète trop peuplée ?

/ Monde arabe, Démographie, Enfance, Santé - Démographie / Monde arabe, Démographie, Enfance, Santé - Démographie

November 30 2011

Le temps de la jeunesse arabe

A l'encontre de certaines thèses, le poids des jeunes ne s'est pas traduit par une flambée de l'islamisme. / Proche-Orient, Monde arabe, Démographie, Enfance, Islam, Jeunes, Mouvement de contestation, Relations Nord-Sud, Religion, Maghreb - (...) / Proche-Orient, Monde arabe, Démographie, Enfance, Islam, Jeunes, Mouvement de contestation, Relations Nord-Sud, Religion, Maghreb - 2011/06

November 18 2011

Al-Jazira, scène politique de substitution

En quelques années, Al-Jazira a bousculé le paysage médiatique dans la région et créé un espace public transnational, devenant ainsi un acteur majeur des bouleversements qui secouent le monde arabe depuis la fin de l'année 2010. / Golfe, Proche-Orient, Monde arabe, Audiovisuel, Information, Médias, (...) / Golfe, Proche-Orient, Monde arabe, Audiovisuel, Information, Médias, Mouvement de contestation, Presse, Maghreb, Qatar - 2011/05

October 04 2011

L'unité retrouvée des peuples arabes

Depuis le début des révoltes au Machrek et au Proche-Orient, ce que l'on dénommait jusqu'ici avec dédain « la rue arabe » s'est transformé en « peuple », toutes classes sociales et toutes tranches d'âge confondues. Les revendications sont simples et claires, loin de tout jargon idéologique et de toute tentation démagogique, religieuse ou particulariste.

- 2011/04 / Égypte, États-Unis (affaires extérieures), Irak, Israël, Liban, Palestine, Proche-Orient, Syrie, Tunisie, Monde arabe, Conflit israélo-arabe, Économie, Identité culturelle, Idéologie, Inégalités, Islam, Mouvement de contestation, Relations Nord-Sud, Pauvreté, Religion, Terrorisme, Fondamentalisme, Maghreb, article, 2011/04 - Monde arabe, Réveil arabe 2011-

Abattre le pouvoir pour libérer l'Etat

L'affaiblissement de l'Etat, la libéralisation de l'économie et l'appauvrissement de la société ont nourri les révoltes arabes.

Les fondements du « printemps » sont à rechercher bien au-delà des seules revendications pour les libertés publiques et la démocratie. C'est par l'économie politique que s'explique le rejet de cette « exception arabe », à laquelle le nouveau réveil veut mettre fin : des régimes autoritaires et stables depuis les années 1970. Car si, dans cette partie du monde, les monarchies sont absolues et les républiques verrouillées par des présidents à vie (et par des charges héréditaires), c'est qu'un pouvoir suprême (1) s'est érigé au-dessus de l'Etat et des institutions bâties à l'indépendance, se donnant les moyens de durer.

Quels sont ces moyens ? Il y a bien sûr les services de sécurité que ce pouvoir contrôlait directement et qui échappaient à toute supervision. Ainsi, il n'était pas rare de voir tel membre desdits services réprimander un ministre ou lui imposer une décision. Mais il a bien fallu financer ces appareils tentaculaires, tout comme les différents réseaux clientélistes insérés dans les partis uniques ou inféodés. Et les fonds ne provenaient pas réellement des budgets publics, comme ceux de la police ou de l'armée, mais de différentes sources de revenus.

La rente pétrolière avait augmenté considérablement après l'explosion du prix du brut en 1973. Dans les circuits de commercialisation, et en connivence avec les grandes multinationales, une partie des recettes atterrissait directement dans les caisses des familles royales ou « républicaines ». L'or noir n'était cependant pas la seule ressource captée par le pouvoir. Après les commissions perçues sur les grands contrats publics (civils comme militaires) — qui diminuaient en volume du fait des réductions budgétaires, « ajustement structurel » oblige —, de nouvelles occasions se sont présentées. Ainsi, les années 1990 ont vu à la fois l'introduction de la téléphonie mobile et la première grande vague de privatisation des services publics, avec différentes sortes de « partenariats public-privé » (les contrats de type BOT (2)). Cette téléphonie mobile dégageait des marges importantes, surtout au début, lorsque ses clients se recrutaient au sein des couches les plus aisées de la population, disposées à payer des prix élevés. Entre les grands opérateurs multinationaux, les hommes d'affaires les plus influents et les pouvoirs en place, la bataille a fait alors rage pour le captage de la rente correspondante. Le conflit qui oppose l'égyptien Orascom aux militaires algériens autour de l'opérateur Djezzy en est une illustration, comme celui qui a vu s'affronter le même Orascom et Syriatel en Syrie. Cette lutte s'accompagne de l'émergence des premières grandes multinationales arabes, tels cet Orascom ou Investcom au Liban.

Fascinés par le « miracle Dubaï »,
tous les pouvoirs arabes ont tenté de le reproduire

La mondialisation croissante des économies arabes et les exigences imposées par le Fonds monétaire international (FMI) — avec le soutien de la Commission européenne pour les pays méditerranéens — ont accru la mainmise du pouvoir sur l'économie, en particulier après les effondrements financiers de 1986 (3) : diminution des investissements publics ainsi que du rôle de régulation des gouvernements ; implantation de grandes multinationales en position de monopole ou d'oligopole (cimenteries, distribution, etc.), moyennant partage de la rente induite avec le sommet du pouvoir. Tous les dirigeants des grandes entreprises mondiales savaient où se prenaient réellement les décisions et qui étaient les partenaires locaux imposés : les Trabelsi et Materi en Tunisie, les Ezz et Sawires en Egypte, les Makhlouf en Syrie, les Hariri au Liban, etc. Les Sawires ayant fini par vendre leur participation dans Orascom-Mobinil à France Télécom avant la « révolution » égyptienne, ainsi que leurs parts dans des cimenteries, M. Najib Sawires peut cependant apparaître comme acteur du changement dans son pays. Et M. Najib Mikati, qui avait vendu Investcom au groupe sud-africain MTN, est actuellement chargé de constituer le nouveau gouvernement au Liban.

Plus tard vint l'immobilier. Entraînés par l'enthousiasme général dont jouissait le « miracle Dubaï », tous les pouvoirs arabes se sont lancés dans des opérations immobilières spectaculaires, qui permettaient de dissimuler le mélange des intérêts publics et privés. Des terrains ont été déclarés d'utilité publique pour être vendus à bas prix aux promoteurs ; les centres-villes historiques ont été délaissés pour offrir leurs riads à rénover à des investisseurs fascinés par le « charme de l'Orient ». Et les prix de l'immobilier local ont fini par rivaliser avec ceux qui sont pratiqués à Tokyo, à Paris ou à Londres.

Le rouage essentiel de toute cette machine a été le secteur bancaire. Il a permis non seulement de blanchir la rente acquise, mais aussi de la recycler dans des opérations immobilières et commerciales. Il a également servi d'instrument au pouvoir, auquel il a permis de s'assurer l'allégeance durable des entrepreneurs locaux par le biais du crédit (4).

Mais ce développement exceptionnel avait son revers : l'affaiblissement de l'Etat et des services publics. Les membres des gouvernements étaient cooptés au sommet de l'Etat ; dans le meilleur des cas, il s'agissait de technocrates, issus des grandes institutions internationales (la Banque mondiale, en particulier), auxquels il manquait une légitimité électorale ou un programme dont ils auraient eu à rendre compte. L'Etat n'était plus perçu que comme une bureaucratie. Même l'armée s'affaiblissait au profit de forces prétoriennes bien équipées, garantes de la pérennité du pouvoir (5).

Le mode de gouvernement finit alors par ne plus ressembler en rien à celui qui s'était imposé après les indépendances — et avait permis l'électrification des campagnes ou la généralisation de l'éducation publique. Les services publics se détérioraient, au profit d'une privatisation rampante. En Arabie saoudite, à Djedda, l'eau courante ne coule dans les robinets qu'une fois par semaine, et un prince a laissé construire sur l'oued sans réseau d'évacuation des eaux, ce qui a provoqué deux inondations meurtrières.

Chaque fois qu'un scandale éclate, des campagnes anticorruption sont lancées, aux effets limités. Comme s'il ne s'agissait que d'une question morale, pas d'une prédation systémique sur la valeur ajoutée, pratiquée par un groupe dirigeant assimilable au... grand capital.

A la base de la pyramide sociale, ce sont la dignité humaine et la valeur du travail qui sont bafouées. Un tiers environ des actifs sont employés dans le secteur informel, celui des « petits boulots » ; ils ne sont pourtant pas pris en compte dans les statistiques du chômage — ce qui n'empêche pas ces dernières d'afficher depuis deux décennies un taux à deux chiffres. Un autre tiers est employé dans le secteur privé dit formel ; il s'agit essentiellement soit de travailleurs indépendants, soit de « salariés » sans contrat de travail, sans sécurité sociale, sans retraite ni véritables droits syndicaux… au point que la notion même de salariat se perd (6). Du moins hors du secteur public et de l'administration, où les droits sociaux restent préservés et dont les postes sont convoités, notamment par les femmes.

Le marché du travail est d'autant plus segmenté que ces pays ont accueilli des flux importants de migrants. Qu'ils soient résidents permanents (réfugiés palestiniens, irakiens, soudanais ou somaliens) ou temporaires (travailleurs asiatiques, notamment), ils subissent une dégradation plus forte encore de leurs droits économiques et sociaux, et une exploitation qui fait elle-même l'objet d'une prise de rente parfois significative.

C'est l'Etat de droit qu'il s'agit de reconstruire dans les pays arabes. Un Etat où le pouvoir est temporaire, soumis aux institutions et non en lévitation au-dessus d'elles ; et où les rentes du pouvoir auront été démantelées, tout comme les monopoles, afin de libérer l'énergie d'entreprendre. Un Etat où les libertés publiques et sociales sont garanties, de façon à ce que ceux qui travaillent acquièrent leurs droits dans la lutte et la négociation. Cela ne sera pas chose facile, car la tendance mondiale, y compris en Europe, ne pointe pas dans cette direction...


(1) Samir Radwan et Manuel Riesco, « The changing role of the state », Economic Research Forum, 2007.

(2) Build-Operate-Transfer : type de contrat d'affermage permettant de déléguer des concessions à des investisseurs privés pour une durée limitée.

(3) Une chute brutale du prix du pétrole a alors mis l'Algérie et la Syrie en situation de cessation de paiement. Le même phénomène s'est renouvelé à moindre échelle en 1999.

(4) Cf. l'enquête de Béatrice Hibou concernant le cas tunisien dans La Force de l'obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, La Découverte, Paris, 2006.

(5) Lire Salam Kawakibi et Bassma Kodmani, « Les armées, le peuple et les autocrates », Le Monde diplomatique, mars 2011.

(6) Cf. Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n° 105-106, « Le travail et la question sociale au Maghreb et au Moyen-Orient », Edisud, Aix-en-Provence, 2005.

Ce que change le réveil arabe

Si les craintes d'une immigration massive venant de Libye dominent dans l'Union européenne, les Etats-Unis s'intéressent plutôt aux retombées du réveil arabe sur l'ordre régional. Mais tous ces calculs pourraient être chamboulés par l'irruption des opinions publiques.

- 2011/03 / Arabie saoudite, Égypte, États-Unis (affaires extérieures), Iran, Israël, Liban, Palestine, Proche-Orient, Syrie, Union européenne, Monde arabe, Conflit israélo-arabe, Démocratie, Géopolitique, Islam, Libéralisme, Relations internationales, article, 2011/03 - Révoltes arabes

Tous sur la photo !

« Celui qui n'est pas sur la place n'aura jamais sa photo. » C'est sur cet air scandé par les haut-parleurs que le noyau dur des manifestants de la place Tahrir accueillait les renforts venus les soutenir à la sortie de la prière des vendredis « de la colère », « du départ » et « du déluge ». Une chanson du répertoire nassérien pour couvrir d'éventuels slogans islamistes. Puis, plus clairement, la foule tonne : « Pacifique, civique ; ni islamique ni militaire. »

Quand donc ces jeunes révoltés ont-ils acquis une telle conscience politique et une telle maîtrise des symboles, au milieu d'une Egypte qu'on croyait profondément islamisée et divisée confessionnellement ? Comment ce vent nouveau a-t-il gagné ?

« Si vous voulez une société libre, donnez-lui simplement Internet », déclarait le 11 février sur Cable News Network (CNN) M. Wael Ghonim, un des leaders du mouvement, par ailleurs cadre chez Google. La révolution arabe porte la marque des sites participatifs. Car tout en ouvrant sur le monde, Facebook et Twitter sont devenus le creuset de groupements sociaux et civiques dans des pays où toutes les activités associatives étaient contrôlées et bannies. La mosquée et l'église ont cessé d'être les seuls lieux de socialisation.

Mais cette émergence du social 2.0 suffit-elle à déclencher les révolutions ? « Nous menons depuis plusieurs années une “guerre d'usure”, entre autres à travers le Net, et le 25 janvier 2011 on a eu notre “guerre d'octobre” (1) », répond M. Ahmad Eid, un autre jeune du noyau dur égyptien. En effet, cela fait plusieurs années que les blogs fustigent les méfaits des régimes plaçant « le pouvoir au-dessus de l'Etat », les conséquences d'un libéralisme économique oubliant les droits sociaux minimaux et laissant décliner les services publics, les atteintes aux libertés…

Mais les chaînes satellitaires arabes ont également ouvert des brèches considérables en faveur des libertés, du fait même des contradictions existant entre les régimes arabes qui les sponsorisent. Bien sûr, il y a la qatarie Al-Jazira ; mais même Al-Arabiya, sponsorisée par les Saoudiens, a appelé à ouvrir le débat sur la corruption en... Arabie saoudite et au Qatar — une initiative du directeur du Caire, annoncée publiquement et vite matée ! Toute une production littéraire a contribué à cette conscience émergente : ainsi Alaa El-Aswani, auteur du célèbre Immeuble Yacoubian (2), a été au cœur de la place Tahrir.

L'Arabie saoudite supportera-t-elle l'importation de cet éveil arabe après des décennies d'exportation de courants islamistes ? Et qu'en sera-t-il de la Syrie, qui était restée, avec l'Egypte et la Tunisie justement, dans la compétition pour incarner les Lumières arabes — la Nahda (3) ?

Enfin, les Arabes sont-ils les seuls à vouloir leur place sur la photo ?


(1) Propos tenus à la télévision officielle L'Egypte aujourd'hui, le 13 février 2011. La « guerre d'usure » fait référence à la période qui suit la débâcle des armées arabes dans la guerre de juin 1967, quand les forces égyptiennes et syriennes ont multiplié les escarmouches contre l'armée israélienne. La « guerre d'octobre » fut déclenchée le 6 octobre 1973 par Le Caire et Damas.

(2) Actes Sud, Arles, 2006.

(3) Mouvement de renaissance arabe au XIXe siècle.

Les armées, le peuple et les autocrates

Pendant plus de quarante années, « armée », dans le monde arabe, a rimé avec coup d'Etat, état d'urgence, secret et surveillance. L'institution était à l'origine des systèmes politiques ou garante ultime de ceux-ci, mais elle était devenue discrète. Or elle a endossé à plusieurs reprises le rôle de protectrice de la population et de sauveuse de l'Etat. Alors qu'elle représente une composante de l'appareil sécuritaire, le dernier recours du pouvoir, on l'a vue, en Tunisie et en Egypte, se dissocier des forces de police, reconnaître comme légitimes les revendications des manifestants et, finalement, lâcher le chef qu'elle avait porté au pouvoir et sous le commandement duquel elle était censée opérer. Que s'est-il passé, au cours de ces décennies, pour que les sociétés en viennent à se réjouir de l'intervention des militaires, voire à la réclamer, comme on a pu l'observer en Tunisie, puis au cours de la révolution égyptienne qui a balayé le régime de M. Hosni Moubarak ?

Connaissant le poids historique de l'armée dans la construction de l'Etat-nation après les indépendances, la plupart des dirigeants arabes, qu'ils en soient issus ou non, ont rapidement compris le danger qu'elle pouvait représenter. Ils ont tous entrepris de la marginaliser et de la neutraliser, notamment en lui accordant des privilèges économiques considérables. En Egypte, ce sont les Etats-Unis qui ont en grande partie financé cette politique, en attribuant des subsides conséquents aux généraux. Ceux-ci ont bénéficié d'autorisations pour bâtir des centres commerciaux, des villes dans le désert, des stations balnéaires, et ont été admis au sein des clubs élitistes auparavant réservés à l'aristocratie cairote. Ils occupent tous les postes de gouverneur à travers le pays, dirigent les grandes entreprises publiques et les cabinets de plusieurs ministères.

En parallèle, les chefs d'Etat ont développé un système complexe d'appareils de sécurité dirigés par des officiers de haut rang, lesquels se trouvaient entraînés dans une logique nouvelle : leur mission de protection de l'Etat se métamorphosait en protection du régime. Ce glissement s'observe partout, mais il fut surtout impulsé par des dirigeants eux-mêmes issus des rangs de l'armée.

Les services de sécurité assurent les missions de renseignement et de maintien de l'ordre ; ils contrôlent au quotidien les activités des citoyens. Leur multiplication est la règle ; en bonne logique sécuritaire, ils se surveillent mutuellement. En Egypte, leurs effectifs ont gonflé jusqu'à atteindre près de trois fois ceux de l'armée (un million quatre cent mille, contre cinq cent mille militaires). Rares sont les exemples où les deux services fusionnent en un corps solidaire, comme en Algérie.

Conçues comme le bras coercitif d'un régime, ces agences de sécurité deviennent les gestionnaires directs du politique. Elles se posent en interlocutrices incontournables de la population — ouvriers en grève, chômeurs ou manifestants revendiquant des logements ou le droit à la terre qu'ils cultivent. Elles gèrent aussi les rapports entre communautés de croyants et fixent les limites de la liberté d'expression.

La pénétration dans toutes les institutions est ancienne, mais la gestion directe de la vie publique par les services (mukhabarat) a connu un essor sans précédent au cours de la dernière décennie. Les agences opèrent désormais au grand jour, et les discours de leurs chefs traduisent un sentiment de toute-puissance glaçant. « Ici, tout est sécurité, nous déclarait (1) un haut responsable du ministère de l'intérieur égyptien ; tout relève de notre responsabilité, des oiseaux dans le désert du Sinaï aux éléments d'Al-Qaida qui s'y promènent, en passant par les mosquées du Caire et d'Alexandrie. » Jusqu'au contrôle des cerveaux : en Arabie saoudite, dans le contexte de la lutte contre le djihadisme, le ministère de l'intérieur a développé le concept de « sécurité intellectuelle ».

Les dirigeants peuvent donc dormir tranquilles : les hommes de la sécurité s'occupent de tout — toujours plus de sécurité entraînant toujours moins de politique. Le terme de « sécuritocratie », emprunté au politologue soudanais Haydar Ibrahim, caractérise bien ces régimes (2). Les insurrections dans la région révèlent, pays après pays, l'état de déliquescence des institutions politiques. Pour la plupart, ce sont des Etats objectivement en faillite que les armées sont amenées à sauver.

Les caractéristiques des systèmes sécuritaires du monde arabe ne diffèrent pas de ce que l'Amérique latine, l'Europe de l'Est ou du Sud ont connu avant leur transition démocratique : rôle de bouclier entre l'Etat et la société, fonctionnement en circuit fermé d'appareils variant en taille et en complexité, mais dont la culture d'impunité et le mode de fonctionnement restent les mêmes et encouragent une logique inexorable de la terreur. Si ces formidables machines de surveillance ont pour tâche première d'entretenir la peur et d'empêcher le développement de liens entre les citoyens, la peur y règne aussi à tous les échelons, d'autant plus forte que la hiérarchie est plus changeante, en fonction des rivalités de clans.

Les insurrections massives qui ont éclaté en début d'année du Maghreb au Machrek ont eu pour effet de rompre le circuit fermé dans lequel opèrent les appareils du pouvoir. La population, acteur surprise, agit comme révélateur des divergences et comme catalyseur des rivalités. Elle place les structures du pouvoir face un dilemme : tirer ou non sur les manifestants.

Quand la machine sécuritaire se dérègle, les dysfonctionnements s'étendent aux autres piliers du pouvoir : le parti dirigeant, l'oligarchie d'affaires et, bien sûr, l'armée. L'irruption du peuple a pour effet de séparer les institutions qui servent le régime de celles qui se posent en serviteurs de l'Etat — au premier chef l'armée. Tenue éloignée des tâches de maintien de l'ordre, celle-ci peut jouer le rôle de garante de la transition. De nombreuses passerelles existent entre elle et l'appareil sécuritaire. Le lien est le plus souvent assuré par les chefs des services de renseignement militaire, le général Omar Souleiman en Egypte ou le général Mohamed Mediene en Algérie, qui occupent de ce fait la fonction la plus importante du système politique.

Il convient de distinguer la contribution effective des armées tunisienne et égyptienne à l'aboutissement des révoltes. Comme la plupart des dirigeants arabes passés de la caserne au palais présidentiel, M. Zine El-Abidine Ben Ali craignait les ambitions des hommes en kaki. Dès son accession au pouvoir, en 1987, l'armée avait subi une réduction d'effectifs et de moyens, ainsi que le limogeage de plusieurs de ses chefs. L'affaire non élucidée de l'accident d'hélicoptère qui, en 2002, causa la mort du général Abdelaziz Skik et de plusieurs hauts officiers a accentué la suspicion régnant entre le palais de Carthage et l'institution (3). Longtemps à l'écart des décisions politiques, même durant les années Bourguiba (1957-1987), celle-ci n'a pas été impliquée dans la vie économique du pays et ne participait donc pas à la corruption du régime.

Les militaires égyptiens, en revanche, sont au pouvoir depuis la révolution des Officiers libres, en 1952. Le colonel Gamal Abdel Nasser, décédé avec 85 livres égyptiennes en sa possession, était porteur d'un projet ambitieux de développement social et économique pour son pays et pour tout le monde arabe. Son idéologie nationaliste a séduit le peuple, qui lui a pardonné ses échecs en matière de gestion politique et ses atteintes systématiques à la liberté d'expression. Son successeur, Anouar El-Sadate, issu lui aussi de l'armée et chantre du libéralisme économique au bénéfice d'une nouvelle bourgeoisie parasitaire, a en revanche introduit la culture de la corruption, tout en s'assurant la loyauté de l'armée : il lui a octroyé des privilèges économiques en vue de la marginaliser, après lui avoir volé sa victoire de la guerre d'octobre 1973 contre Israël avec la signature des accords de Camp David, en 1978.

Au cours des dix dernières années, le ressentiment des militaires à l'égard de M. Moubarak s'est accru. L'armée lui reprochait son refus de nommer un vice-président, qui créait une incertitude dangereuse pour l'avenir du pays, et son entêtement à promouvoir comme successeur son fils Gamal (4) — un personnage auquel elle ne reconnaissait aucune légitimité et dont l'ascension l'aurait privée du rôle de « faiseuse de rois ». Enfin, le président suscitait le mécontentement pour avoir permis à un petit cercle d'hommes d'affaires gravitant autour de son dauphin d'accaparer de plus en plus de richesses.

Dans les jours qui précèdent la chute du régime, des divergences se font jour : faut-il continuer à soutenir M. Moubarak ou le forcer à démissionner ? Le consensus en faveur de la seconde option se renforce, mais l'armée semble hésiter à assumer elle-même la responsabilité de démettre le président. Les déclarations américaines, prudentes et parfois contradictoires, cherchaient à préserver jusqu'au bout la stabilité du système, y compris si cela devait passer par le départ de M. Moubarak. Les dernières vingt-quatre heures, entre le 10 et le 11 février, ont permis à l'armée de donner aux manifestations toute leur ampleur en facilitant l'accès aux différents édifices symboliques du pouvoir (Parlement et palais présidentiel), de manière à les faire apparaître comme la cause principale de la chute du régime. Dès lors, elle se réappropriait le rôle de « faiseuse de rois » ; mais, cette fois, elle se posait en refondatrice de l'ordre politique, et s'engageait à construire un système démocratique. Son intervention était souhaitée, car jugée nécessaire pour protéger le processus de transformation interne des interférences régionales et étrangères (Israël, Etats-Unis, pays arabes ou encore Iran).

La grande différence réside dans la nature de l'intervention militaire : en Tunisie, l'armée a agi pour protéger le peuple ; elle a forcé M. Ben Ali au départ, avec l'approbation de l'« ami » américain. L'armée égyptienne, pour sa part, s'est imposée au début des événements pour combler le vide sécuritaire dans la rue. Par la suite, elle est restée neutre lorsque les milices de M. Moubarak ont agressé les manifestants sur la place Tahrir. Il est vrai qu'elle n'a pas tiré sur la foule ; mais elle n'a pas non plus empêché les autres de le faire. En définitive, elle a pris la décision de rompre avec un régime agonisant et de préserver le système.

En Algérie, c'est sous la présidence de Houari Boumediene (1965-1978) que se définit le rôle politique de l'état-major, avec l'apparition de la Sécurité militaire. La « faiseuse de rois », c'est elle. A chaque échéance politique, elle intervient pour pérenniser un ordre qui s'est avéré remarquablement stable, si l'on excepte l'échec de 1991, aux conséquences catastrophiques. C'est bien l'armée qui a fait élire M. Abdelaziz Bouteflika en 1999. Les premiers signes de divergence entre l'armée et les services apparaissent en 2004, lorsque ces derniers organisent, contre l'avis du chef d'état-major Mohamed Lamari, la réélection de M. Bouteflika. « 2004 consacre l'autonomisation définitive des services et leur suprématie sur l'armée (5) », écrit Mustapha Mohamed.

Avec l'arrivée de M. Bouteflika disparaît l'espoir ténu d'arracher les affaires politiques à l'emprise des services, qui reprennent en main tout l'appareil d'Etat. Le verrou semble impossible à faire sauter : l'armée ne peut se retirer des affaires politiques sans causer un vide dans le système, mais elle-même ne fait rien qui puisse favoriser un début de processus démocratique.

Dans le cas algérien, l'imbrication des appareils militaire et de sécurité rend leur opacité totale et leur contrôle du politique sans failles. Dans ce modèle « idéal » de sécuritocratie, les responsables de l'exécutif, le président et le gouvernement gouvernent de fait très peu. L'impréparation de l'opposition pacifique suggère que le changement ne peut venir que de l'intérieur du système, mais il serait surprenant que les tenants de l'ordre favorisent des évolutions qui compromettraient leur propre statut. C'est pourquoi l'espoir de voir l'acteur « peuple » lancer une dynamique menant au déraillement du régime renaît : il mettrait l'appareil sécuritaire et militaire devant le choix fatidique de tirer ou non sur la population.

En Libye également, l'armée a été marginalisée au profit des Comités révolutionnaires. Ses camps ont été relégués dans le désert. Aux premiers jours de la répression sanglante ordonnée par le colonel Mouammar Kadhafi, des cas de défection ont été enregistrés et son homme fort, le général Abou Bakr Younès Jaber, était placé en résidence surveillée. Le renforcement du système sécuritaire, fondé sur des unités spéciales loyales à M. Kadhafi, ainsi que le recours à des mercenaires africains confirmaient que les dictateurs ne se méfient pas seulement de leur population mais aussi de leur armée.

Après les révolutions égyptienne et tunisienne, l'armée est en position de fixer ses conditions pour un retour au pouvoir civil. Pour l'heure, rien ne permet de la soupçonner de vouloir le supplanter. En Egypte, elle est intervenue sur une décision collégiale, en tant qu'institution, sur fond de soulèvement populaire, ce qui devrait empêcher la tentation, chez les éléments les plus autoritaires, de transgresser les limites qu'elle s'est imposées. Ce retour au pouvoir s'opérera probablement en vertu d'un pacte entre civils et militaires, comme cela s'est produit ailleurs (6), permettant aux seconds de se mettre à l'abri d'éventuelles représailles. Dans le cas de l'armée égyptienne, et a fortiori en Algérie si un changement devait intervenir, la négociation a toutes les chances d'inclure le maintien de privilèges économiques.


(1) A l'occasion d'une rencontre politique organisée en mars 2008 par l'Arab Reform Initiative (ARI), avec la participation des membres de la sécurité et de la société civile.

(2) Haydar Ibrahim, « Al amnocratiya fil Sudan », dans un ouvrage collectif sur les « sécuritocraties » en arabe et en anglais, ARI, Amman, à paraître en novembre 2011.

(3) Une nouvelle enquête sera ouverte, d'après Al-Sabah, Tunis, 22 janvier 2011.

(4) Cf. Virginie Collombier, « Egypt : before and after », Arab Reform Brief, n° 44, février 2011.

(5) Mustapha Mohamed, « Etat, sécurité et réforme en Algérie », dans l'ouvrage collectif sur les « sécuritocraties », op.cit.

(6) Stéphane Boisard, Armelle Anders et Geneviève Verdo, « L'Amérique latine des régimes militaires », Vingtième Siècle, n° 105, Paris, janvier-mars 2010.

Une autre vague révolutionnaire

1952. 23 juillet. En Egypte, les Officiers libres dirigés par Gamal Abdel Nasser s'emparent du pouvoir au Caire.

1954. 1er novembre. En Algérie, début de la révolution.

1955. Avril. La conférence de Bandung marque la naissance des non-alignés.

1956. Mars. En Jordanie, la pression nationaliste provoque le renvoi du général britannique Glubb Pacha qui commande l'armée. Le Maroc et la Tunisie accèdent à l'indépendance.

26 juillet. En Egypte, nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Nasser.

Octobre-novembre. En représailles, agression de l'Egypte par Israël, la France et le Royaume-Uni.

1958. Février. Création de la République arabe unie, union de l'Egypte et de la Syrie.

14 juillet. Chute de la monarchie irakienne, suivie d'interventions « préventives » — britannique en Jordanie, américaine à Beyrouth.

1959. Octobre. Premier congrès du Fatah, créé au Koweït.

1962. Septembre. Au Yémen du Nord, renversement de l'émir.

1963. Mars. Un coup d'Etat porte le Baas au pouvoir à Damas.

1964. 13-17 janvier. Premier sommet des chefs d'Etat arabes au Caire.

29 mai. Création de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

1965. 1er janvier. Première action militaire du Fatah contre Israël.

1967. Juin. La défaite arabe face à Israël met fin à cette vague révolutionnaire.

September 19 2011

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September 05 2011

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