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January 24 2014

De l'impasse syrienne à la guerre régionale

Alors que se poursuivent les préparatifs de la conférence de Genève 2 sur la Syrie, rien ne laisse augurer une fin prochaine des affrontements. Au contraire : le conflit prend un tour plus confessionnel et s'étend à toute la région. / États-Unis (affaires extérieures), Iran, Liban, Proche-Orient, (...) / États-Unis (affaires extérieures), Iran, Liban, Proche-Orient, Russie, Syrie, Guérilla, Islam, Mouvement de contestation, Relations internationales, Fondamentalisme, Réveil arabe 2011- - 2013/07

November 21 2013

Le blues de l'armée malienne

Le 22 avril 2013, l'Assemblée nationale a confirmé qu'une « force d'appui » d'un millier de soldats français resterait au Mali de façon « permanente ». A Kidal, dans le nord du pays, la mission internationale de soutien devrait prendre le relais des troupes tchadiennes. Mais qu'est-il arrivé à l'armée (...) / Afrique, Armée, Conflit, Défense, Inégalités, Islam, Fondamentalisme, Mali, Touaregs, Afrique de l'Ouest, Coup d'État - 2013/05

November 11 2013

Cinglante débâcle de la diplomatie française

En marge de la soixante-huitième Assemblée générale des Nations unies, François Hollande a rencontré son homologue iranien, qu'hier encore il voulait exclure des négociations sur la Syrie. Un revirement de Paris, une fois de plus inspiré par Washington. / États-Unis, États-Unis (affaires extérieures), (...) / États-Unis, États-Unis (affaires extérieures), France, Iran, Russie, Syrie, Armement, Conflit, Droit international, Géopolitique, Minorité nationale, Relations internationales, Fondamentalisme, Armes chimiques et biologiques, Diplomatie, Guerre civile, Réveil arabe 2011- - 2013/10
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November 04 2013

Rester en vie à Karachi

Si, depuis cinq ans, le Pakistan n'a connu aucune secousse politique ni coup d'Etat, la campagne pour les élections législatives du 11 mai prochain se déroule dans un climat de grande tension. A Karachi, les assassinats font désormais partie du quotidien. / Afghanistan, Bangladesh, Pakistan, (...) / Afghanistan, Bangladesh, Pakistan, Criminalité, Économie, Élections, Immigrés, Islam, Minorité nationale, Pauvreté, Religion, Terrorisme, Ville, Violence, Fondamentalisme - 2013/04

September 19 2013

Au Mali, l'inusable refrain de la guerre au terrorisme

La guerre déclenchée par Paris au Mali le 11 janvier 2013 reçoit un soutien international d'autant plus mitigé que les objectifs fixés restent flous. Comme les Etats-Unis en Afghanistan, et faute d'une vision stratégique, la France risque de s'enliser dans de vastes zones désertiques propices à la (...) / Afghanistan, France, Armée, Guérilla, Islam, Pétrole, Terrorisme, Fondamentalisme, Mali, Sahel, Afrique de l'Ouest - 2013/02

September 06 2013

Révolutions arabes : et demain, les monarchies ?

Tandis qu'en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen s'amorce une chaotique transition démocratique, les combats s'intensifient en Syrie. Moins remarquées, les contestations s'enracinent dans les monarchies, que ce soit en Jordanie, au Maroc ou dans les pays du Golfe. / Monde arabe, Démocratie, (...) / Monde arabe, Démocratie, Économie, Élections, Islam, Jeunes, Mouvement de contestation, Fondamentalisme, Maghreb, Autoritarisme, Réveil arabe 2011- - 2013/01

June 22 2013

Retour sur l'expérience communiste en Afghanistan

En 1978, un mouvement communiste autonome prenait le pouvoir en Afghanistan. Indocile et divisé, il a précipité l'engagement de Moscou dans un conflit meurtrier. / Afghanistan, États-Unis (affaires extérieures), URSS, Communisme, Histoire, Islam, Fondamentalisme, Guerre d'Afghanistan 1979-1989 - (...) / Afghanistan, États-Unis (affaires extérieures), URSS, Communisme, Histoire, Islam, Fondamentalisme, Guerre d'Afghanistan 1979-1989 - 2012/08

March 26 2013

En Tunisie, les islamistes au pied du mur

Suite à l'assassinat d'un militant de gauche en Tunisie, le nouveau gouvernement au pouvoir va devoir se consacrer d'urgence au rétablissement de l'ordre public et à la réduction du chômage. / Tunisie, Économie, Islam, Laïcité, Mouvement de contestation, Parti politique, Pauvreté, Politique, Religion, (...) / Tunisie, Économie, Islam, Laïcité, Mouvement de contestation, Parti politique, Pauvreté, Politique, Religion, Syndicalisme, Fondamentalisme, Chômage, Réveil arabe 2011- - 2013/03

March 21 2013

Mali, le mauvais choix

C'est quand il est trop tard, parce qu'on a tourné le dos à toutes les meilleures options, qu'on nous somme de choisir entre le mauvais et le pire. Au Mali, il faudrait de nouveau, d'urgence, trancher entre les deux termes d'une alternative exécrable. / France, Armée, Narcotrafic, Islam, Relations (...) / France, Armée, Narcotrafic, Islam, Relations Nord-Sud, Terrorisme, Fondamentalisme, Mali, Touaregs, Drogue - 2013/02

February 20 2013

Les Frères musulmans égyptiens pris au piège du pluralisme

En contradiction avec leurs engagements, les Frères musulmans vont présenter un candidat à l'élection présidentielle, ce qui n'a fait qu'aggraver les divisions de l'organisation, victime de ses relations compliquées avec les militaires et de la concurrence des groupes salafistes. / Égypte, Élections, (...) / Égypte, Élections, Islam, Parti politique, Politique, Fondamentalisme, Réveil arabe 2011- - 2012/05

December 07 2012

Egypte, de la dictature militaire à la dictature religieuse ?

Le président Mohamed Morsi a réussi à marginaliser l'armée. Mais il doit faire face à d'autres oppositions et au rejet que suscitent les Frères musulmans dans une partie de la société. / Égypte, Proche-Orient, Armée, Élections, Islam, Mouvement de contestation, Parti politique, Politique, Religion, (...) / Égypte, Proche-Orient, Armée, Élections, Islam, Mouvement de contestation, Parti politique, Politique, Religion, Fondamentalisme, Réveil arabe 2011- - 2012/11

October 05 2012

Aux origines de la secte Boko Haram

Groupe religieux marginal dopé par la misère, Boko Haram sème le chaos au Nigeria. / Nigeria, Islam, Pauvreté, Religion, Terrorisme, Violence, Fondamentalisme - 2012/04 / Nigeria, Islam, Pauvreté, Religion, Terrorisme, Violence, Fondamentalisme - 2012/04

October 04 2012

Comment le Sahel est devenu une poudrière

Le coup d'Etat militaire qui, le 22 mars, a renversé le régime « modèle » du président malien Amadou Toumani Touré a ajouté à la confusion régionale. Secouée par les nouvelles rébellions de mouvements touaregs, la bande saharo-sahélienne pâtit également de l'impunité des groupes armés se réclamant d'Al-Qaida (...) / Afrique, Algérie, France, Guérilla, Islam, Terrorisme, Fondamentalisme, Mali, Touaregs, Sahel, Sahara, Coup d'État - 2012/04

June 24 2012

Près du désespoir

Une fois gagné le combat pour l'indépendance, que reste-t-il des rêves et des ambitions d'hier ? Comment vivre dans un pays qui finit entre les mains d'un dictateur, où les criminels de guerre ont pignon sur rue et où la plupart des victimes cherchent à oublier ? La jeune romancière bangladaise (...) / Bangladesh, Inde, Pakistan, Femmes, Histoire, Islam, Religion, Fondamentalisme, Indépendance - 2012/06

April 01 2012

Renouer avec la révolution ?

Ce numéro de Manière de voir s'inscrit dans la perspective du cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie, le 5 juillet 1962 . Cependant, il prend comme point de départ le début de la guerre de libération, en 1954. De nombreux articles reviennent sur les legs les plus lourds du conflit anticolonial, (...) / Algérie, France, Colonialisme, Histoire, Mouvement de contestation, Terrorisme, Violence, Fondamentalisme, Maghreb, Guerre d'Algérie 1954-1962, Répression, Guerre civile, Réveil arabe 2011- - 2012/02

March 22 2012

De l'Arabie saoudite au Liban

Il a longtemps été reproché aux chercheurs travaillant sur le Proche-Orient une posture exagérément empirique les condamnant à ne participer que de manière marginale aux grands débats académiques en sciences sociales. La tendance s'est néanmoins inversée ces dernières années, ce que devrait accélérer le (...) / Arabie saoudite, Golfe, Iran, Liban, Proche-Orient, Femmes, Islam, Religion, Fondamentalisme, Droits des femmes - 2012/03
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March 02 2012

Impunité saoudienne

Les libertés fondamentales ne sont pas mieux respectées en Arabie saoudite qu'en Iran. Est-ce donc à son statut de premier pays exportateur de pétrole et d'allié des Etats-Unis que la monarchie wahhabite doit d'être miraculeusement épargnée par la « communauté internationale » ? / Arabie saoudite, Golfe, (...) / Arabie saoudite, Golfe, Droits humains, Femmes, Islam, Mouvement de contestation, Religion, Fondamentalisme, Bahreïn, Répression, Droits des femmes, Autoritarisme, Réveil arabe 2011- - 2012/03

October 04 2011

L'unité retrouvée des peuples arabes

Depuis le début des révoltes au Machrek et au Proche-Orient, ce que l'on dénommait jusqu'ici avec dédain « la rue arabe » s'est transformé en « peuple », toutes classes sociales et toutes tranches d'âge confondues. Les revendications sont simples et claires, loin de tout jargon idéologique et de toute tentation démagogique, religieuse ou particulariste.

- 2011/04 / Égypte, États-Unis (affaires extérieures), Irak, Israël, Liban, Palestine, Proche-Orient, Syrie, Tunisie, Monde arabe, Conflit israélo-arabe, Économie, Identité culturelle, Idéologie, Inégalités, Islam, Mouvement de contestation, Relations Nord-Sud, Pauvreté, Religion, Terrorisme, Fondamentalisme, Maghreb, article, 2011/04 - Monde arabe, Réveil arabe 2011-

Un procès quarante ans après la guerre

Les responsables des massacres commis lors de la partition du Pakistan en 1971 seront-ils jugés équitablement ?

En janvier dernier, la première ministre de la République populaire du Bangladesh, Mme Hasina Wajed, lançait une offensive sans précédent contre l'ordre religieux qui pesait jusqu'alors sur son pays. S'appuyant sur la Cour suprême pour rayer d'un trait de plume l'amendement constitutionnel qui, en 1979, avait fait du Bangladesh une république islamique, elle rendait au troisième plus grand pays musulman du monde son statut originel d'Etat séculier.

Le parti de Mme Hasina Wajed, la Ligue Awami (centre gauche), s'active sur tous les fronts pour éradiquer toute trace d'un islam rigoriste. Ainsi, plusieurs millions de dollars ont été mobilisés pour renommer des dizaines d'édifices publics qui portaient jusqu'à présent les noms de figures emblématiques du fondamentalisme. La loi qui intimait aux femmes de se couvrir la tête en public a été abrogée. Le gouvernement s'est en outre doté des moyens nécessaires pour démanteler des réseaux islamistes. Enfin, la pierre angulaire de cette offensive a consisté à créer un tribunal habilité à juger les crimes de guerre commis par les islamistes durant la guerre d'indépendance de 1971.

Mais il y a une face sombre à ces transformations radicales. En effet, bien que mené sous la bannière d'une juste cause, ce combat ne s'embarrasse guère de respect de la Constitution. Les opposants politiques, et en particulier les dirigeants du puissant Jamaat-e-Islami (1), qui revendique douze millions de partisans, sont pourchassés et durement réprimés. Usant de sa position dominante pour en finir avec les forces islamistes, mais aussi avec les autres opposants à son régime, la première ministre a recours à des méthodes extrêmes, incompatibles avec les valeurs de liberté, de droit et de démocratie. Dans ce pays de cent cinquante millions d'habitants miné par les divisions religieuses et politiques, qui connaît des coupures d'eau, de gaz ou d'électricité, cette politique répressive risque de mettre le feu aux poudres. La radicalité de Mme Hasina Wajed menace les fondements mêmes de la démocratie qu'elle prétend défendre.

Mirpur, l'un des quartiers les plus pauvres de Dacca. Le musée national de la libération détone par son aspect bien entretenu. C'est ici que l'on commémore la guerre d'indépendance menée en 1971 contre le Pakistan occidental (voir chronologie) et que s'entretient la mémoire de l'initiateur du mouvement, Cheikh Mujibur Rahman, père de l'actuelle première ministre. A la tête de la Ligue Awami, celui-ci mena la lutte pour libérer sa province et donner naissance à un Etat séculier : le Bangladesh.

La riposte fut terrible. En neuf mois, l'armée pakistanaise liquida toute la direction de la Ligue Awami. On évoque trois millions de Bangladais assassinés et deux cent mille femmes violées. Même si le nombre exact des victimes demeure contesté, l'Histoire retiendra que ce fut un bain de sang épouvantable. Et pas seulement du fait des soldats pakistanais : de nombreux Bangladais de confession musulmane ont participé aux massacres, tuant musulmans laïques et hindous au nom de la préservation des valeurs de l'islam. Survivant rencontré au musée, M. Muhammad Abu Saeed, un homme mince d'une quarantaine d'années à l'air timide, raconte comment les soldats pakistanais ont battu et torturé son frère. Quant à Cheikh Shariful Islam Bablu, il n'avait que 15 ans lorsqu'il a miraculeusement échappé à une bande meurtrière qui avait essayé de l'égorger, lui laissant au cou une large cicatrice encore bien visible.

Ceux qui témoignent ont du mal à contenir leurs larmes. Plus que la tristesse, c'est la rage qui domine. Elle n'est pas dirigée contre les soldats pakistanais, tant il est communément admis que ces derniers sont intouchables. MM. Saeed et Bablu veulent voir juger leurs compatriotes. Car, de leur point de vue, seul un procès aboutissant à la condamnation des criminels permettra aux martyrs de reposer en paix. Ce vœu, désormais partagé au plus haut niveau de l'Etat, pourrait être exaucé. Paradoxalement, c'est de la jeune génération qu'émanent les plus vives revendications. Une génération qui a appris la réalité du traumatisme grâce aux témoignages, aux documents, aux photos et aux vidéos relayés par Internet. « Les jeunes ont découvert des histoires horribles. A leurs yeux, cela ne fait aucun doute : il s'agit bien d'un génocide. Ils s'impatientent et entendent voir les criminels répondre de leurs actes », commente Imtiaz Ahmed, professeur de relations internationales à l'université de Dacca et auteur de plusieurs livres sur la guerre de 1971 (2).

Chasse à tous les opposants

Répondant à la pression de l'opinion, Mme Hasina Wajed a été élue en 2008 sur la promesse de constituer enfin le tribunal de guerre. En mars 2010, la décision est prise, suscitant les acclamations des juristes du monde entier. Bien mené, le procès pourrait en effet participer d'un droit d'inventaire qui aurait pour conséquence de mettre un frein à la corruption endémique et un terme aux querelles politiciennes qui minent le pays depuis sa création.

Il est d'autant plus regrettable de constater qu'en fait de recherche des centaines de criminels présumés, la nouvelle instance déploie l'ensemble de ses ressources à la poursuite d'un unique objectif : harceler le Jamaat-e-Islami. Loin d'obtenir l'effet de catharsis que le pays exige, cette chasse aux sorcières pourrait plonger la société dans une nouvelle période d'instabilité.

M. Muhammad Kamaruzzaman est l'un de ceux que l'on accuse d'avoir collaboré. La cinquantaine, l'allure fière, le porte-parole officiel du Jamaat-e-Islami souhaite revenir à un Etat ayant l'islam comme religion officielle. Pendant que son fils sert le thé, il se justifie avec force statistiques et références historiques, lors de notre rencontre en mai 2010. Pourtant, quand il en vient à évoquer son propre cas, le récit devient moins précis. En cela, il est très emblématique du rôle ambigu que son parti n'a cessé de jouer sur la scène politique bangladaise. « En 1971, explique-t-il, le Jamaat-e-Islami s'est activement opposé à la lutte pour l'indépendance. Il y avait à cela des raisons affectives. Le Pakistan a été créé pour devenir le pays des musulmans du sous-continent indien. Comment pouvions-nous accepter de scinder ce pays ? » Et de reconnaître : « Il est vrai que l'armée pakistanaise a structuré le parti en milices radicalisées, des groupes de talibans avant l'heure. Des crimes de guerre ont-ils été commis par ces milices ? Cela est moins clair. »

Il est pourtant de notoriété publique que M. Kamaruzzaman dirigeait à l'époque, dans le nord du pays, un centre d'interrogatoires où plus de trois cents nationalistes ont été torturés et exécutés. Si intellectuels et associations s'accordent à penser que la justice doit passer, ils considèrent aussi que la responsabilité collective du parti ne devrait pas être engagée. Les criminels ne proviennent d'ailleurs pas tous des rangs du Jamaat-e-Islami. Un procès pourrait révéler que la majorité des exactions ont été perpétrées par des individus issus d'autres formations politiques et religieuses.

Mais Mme Hasina Wajed a délibérément choisi de passer ces faits sous silence. Sur la scène nationale comme internationale, elle ne cesse de décrire le Jamaat-e-Islami comme un repaire de criminels dont la culpabilité ne fait aucun doute. Sans surprise, la liste des dix plus grands criminels de guerre produite par son gouvernement cible exclusivement les dirigeants de ce parti, dont M. Kamaruzzaman.

Protestant de son innocence, celui-ci affirmait que l'initiative relevait du pur calcul politicien et ne s'appuyait sur aucun fait. « La Ligue Awami n'a ouvert ce débat qu'à des fins électoralistes. Elle espère ainsi nous marginaliser, et s'ouvrir grand la voie pour de prochaines élections », soutenait-il, avant de poursuivre : « Si Mme Hasina Wajed persiste à harceler mon parti, il n'est pas exclu que les plus jeunes se tournent vers la violence. » Et de mettre en garde : « Si les dirigeants du mouvement sont arrêtés, nous ne savons pas ce qu'il peut advenir. Que feront nos fils, nos amis ? Il est à craindre que certains entrent dans la clandestinité et se vengent. »

Quelques semaines plus tard, en juillet 2010, M. Kamaruzzaman et plusieurs autres cadres du Jamaat-e-Islami étaient arrêtés et exhibés devant les caméras de la télévision nationale. Médusés, les Bangladais ont assisté à ce spectacle en se demandant si leur pays n'était pas à l'aube d'une nouvelle ère. Mais, très vite, la controverse a commencé. Dans un premier temps, M. Kamaruzzaman et ses coreligionnaires n'ont pas été poursuivis pour crimes de guerre, mais pour une foule de délits et de crimes n'ayant aucun lien avec les événements de 1971 : l'un est accusé d'avoir tenu des propos blasphématoires à l'encontre du prophète Mahomet ; l'autre, d'avoir tué un passant lors d'un rassemblement politique. Ce n'est qu'une fois l'incarcération prononcée que les charges de crimes de guerre sont apparues. A cela sont venues s'ajouter des accusations de corruption, blanchiment d'argent et terrorisme. Plus récemment, le premier ministre a fait interdire les écrits de Sayyid Abul Ala Maududi, fondateur du mouvement mais aussi théologien le plus influent d'Asie méridionale. Dans un tel contexte, les observateurs se montrent de plus en plus perplexes face aux dérives autoritaires du régime. Ameena Mohsin, professeur de droit international à l'université de Dacca, met en garde : « On ne peut pas condamner les gens avant de les avoir jugés. Le gouvernement risque de mettre en péril la tenue même du procès. »

Pendant ce temps, les menaces de violences et les tensions montent dans le pays. Les affrontements entre militants du Jamaat-e-Islami et forces de l'ordre se multiplient. Certains ont été arrêtés en possession d'explosifs. Soudain, les paroles de M. Kamaruzzaman semblent relever davantage de la prophétie que de la provocation. En novembre, des cocktails Molotov ont été lancés contre les murs de la maison du président de la Cour suprême après que celui-ci se fut prononcé en faveur de l'amendement constitutionnel prévoyant le retour à l'Etat séculier.

Au nom de la lutte contre l'islamisme politique, le Bangladesh semble s'engager sur la voie répressive qu'avaient naguère empruntée l'Egypte, la Tunisie ou l'Algérie. On sait ce qu'il en est advenu... Depuis sa prise de fonctions en 2008, Mme Hasina Wajed n'a pas su apporter de solution aux problèmes endémiques auxquels ses concitoyens sont confrontés au quotidien. Les émeutes de la faim se multiplient, les pénuries d'eau et d'électricité épuisent des populations déjà fragilisées. Les ouvriers du textile ont lancé un grand mouvement de contestation pour exiger des augmentations de salaire (lire « Révolution par l'aiguille au Bangladesh »). Dernièrement, la première ministre a étendu ses persécutions à son principal rival politique, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), dont les membres sont désormais harcelés et arrêtés.

Si la situation venait à se détériorer davantage, il n'est pas exclu que l'armée sorte de ses casernes pour ramener l'ordre, comme elle l'avait déjà fait en 2007 quand les partisans de la Ligue Awami et ceux du BNP s'étaient affrontés. Loin de la société démocratique promise, le Bangladesh se retrouverait alors au stade d'il y a quarante ans. Le temps presse : les témoins de la guerre d'indépendance vieillissent et meurent. Les preuves s'évanouissent. « Je souhaite un procès équitable, très rapidement, précise M. Bablu. Il n'y aura pas d'autre chance. »


(1) Jamaat-e-Islami Bangladesh est le plus grand parti islamique du pays. Il prône des valeurs rigoristes et l'instauration d'un Etat islamique, mais par les urnes.

(2) Cf. Historicizing 1971 Genocide : State Versus Person, The University Press, Dacca, 2009.

Quand la gomme arabique fait tanguer l'Amérique

New York. A l'angle de Hanover Square et de Pearl Street, au cœur de Manhattan, se dresse une ancienne maison de négoce convertie en club d'affaires : l'India House. Au premier étage, les salons autrefois destinés aux transactions de produits acheminés des Indes ont été réaménagés en un élégant restaurant. Mais l'esprit des marchands de denrées exotiques rôde toujours en ces lieux. Oublié des lumières tamisées et des conversations, s'y niche, tel un messager de ces antiques commerces, un cabinet de curiosités. La commode en bois précieux compte une trentaine de tiroirs gorgés de ces matières premières indispensables à l'économie américaine. Le onzième, préposé aux résines, renferme un amas de granulés qu'accompagne cette mention : « gomme arabique ».

Non loin de là, à l'angle de la 14e Rue, le 4 Union Square South est l'adresse d'un supermarché de la chaîne d'alimentation bio Whole Food. Sans le savoir, les chalands y lestent leurs cabas d'infimes quantités de cette résine d'acacia. En l'absence de cet émulsifiant également connu sous le code E 414, « le colorant noir du Coca-Cola remonterait à la surface de la bouteille », explique M. Frédéric Alland, directeur de l'entreprise d'importation et de transformation de gommes Alland & Robert. « Nous ne pourrions plus boire de boissons gazeuses. »Ni consommer de confiseries et de médicaments, dont la gomme fixe l'enrobage, ni manger de yaourts, dont elle épaissit la texture, ni boire de vin, dont elle réduit l'agressivité des tanins, ni imprimer de journaux, sur lesquels elle permet de fixer l'encre.

« La plupart des gens dans le monde consomment de la gomme arabique tous les jours », explique le professeur soudanais Hassan Addel Nour. Des secteurs aussi vastes que l'industrie pharmaceutique, la cosmétique, l'alimentaire, les boissons aromatiques, le textile, l'imprimerie et l'industrie de pointe dépendent de cette manne tombée du ciel qui, selon la Bible et le Coran, permit de nourrir les Hébreux errant dans le Sinaï, et dont les Egyptiens se servaient, il y a quatre mille cinq cents ans déjà, pour coller les bandelettes de leurs momies.

Sa source : la « ceinture de la gomme arabique », un collier d'acacias reliant le Sénégal à la Somalie, enchâssé entre le Sahara et la forêt équatoriale. De gros producteurs tels le Tchad et le Nigeria ont émergé sur les marchés internationaux, mais leur dynamisme n'égale pas celui du Soudan. Exportateur de la moitié de la production mondiale et surtout de la meilleure qualité, dite Hashab, le « Pays des Noirs » est une source d'approvisionnement indispensable pour l'Occident. A tel point que, malgré un embargo draconien imposé par Washington sur le Soudan depuis 1997, le commerce de l'exsudat stratégique se poursuit, à l'insu des consommateurs américains, entre les rives de la mer Rouge et la côte Est des Etats-Unis.

« Plus les Etats-Unis nous imposent de sanctions commerciales, plus nous leur exportons de la gomme arabique », commente l'homme d'affaires soudanais Isam Siddig. Et pour cause : la résine se révèle indispensable à la fabrication des sodas. « Nous avons une morale, mais ne nous privez pas de notre Coca-Cola ! », résume un spécialiste américain du Soudan. Ce talon d'Achille de la politique étrangère américaine au Soudan, le quotidien Washington Post le qualifie de soda pop diplomacy (« diplomatie du soda »), cependant que, conscient de cette ascendance, l'ancien condominium anglo-égyptien rêve de s'allier avec le Tchad et le Nigeria pour créer une OPEP de la gomme, en référence à l'Organisation des pays exportateurs de pétrole. En réponse aux condamnations américaines des massacres perpétrés au Darfour, l'ancien ambassadeur du Soudan à Washington, M. John Ukec Lueth, a même menacé en 2007, tout en agitant une bouteille de Coca-Cola devant un parterre de journalistes médusés, de couper le robinet des exportations de gomme. Une « guerre des sodas » potentiellement désastreuse pour l'industrie des boissons gazeuses, pilier de l'American way of life.

A dix mille kilomètres de New York, aux confluents de l'Afrique noire et du monde arabe, Khartoum, avec ses six millions d'habitants, étend ses tentacules autour des méandres du Nil Bleu et du Nil Blanc. En ce mois de mars, le trafic de la capitale soudanaise est congestionné par les flots de rickshaws sans âge et de Hummer rutilants. Cabrées sous un soleil cloué au zénith, des forêts d'immeubles, de grues et de minarets bravent les alternances de brumes de sable et de chaleur. Reclus dans l'ombre de leurs échoppes, les marchands d'épices et de sésame résistent stoïquement aux humeurs de la saison sèche. La période coïncide avec la récolte de la gomme, quatrième produit agricole du pays et objet de fierté nationale. « Le Soudan sans la gomme, ce n'est même pas concevable ! », s'exclame un négociant. « C'est l'or du Soudan, ajoute, lyrique, son confrère Momen Salih. Nous y tenons bien plus qu'au pétrole ! »

« Nous n'acceptons que des espèces »

Pour se joindre aux six millions de fermiers qui travaillent dans les immensités piquetées d'acacias du Kordofan et du Darfour, il faut rouler huit cents kilomètres plein ouest sur une route rectiligne qui sectionne la savane en deux immensités jumelles. Les abords se peuplent de huttes sporadiques et la chaussée de cavaliers solitaires. Des camions multicolores chargés de vivres et d'hommes se mêlent aux chameaux égarés. La terre devient rouge. Des baobabs dressent leurs silhouettes au-dessus de l'horizon désertique. Au bout de l'asphalte, la bourgade d'Al-Nouhoud est la capitale soudanaise de la gomme arabique.

Fermiers et négociants y œuvrent à extraire et commercialiser la substantifique sève. « Ici, l'acacia, c'est la vie ! », confie M. Ajab Aldoor. Depuis quarante ans, ce père de cinq enfants, l'allure svelte et le regard humble, reproduit à l'aide d'une machette les gestes que l'on se transmet de père en fils. La fin de l'après-midi est le moment idéal pour saigner l'écorce des acacias. Quinze jours plus tard, des coulées de résine s'échappent des entailles et forment de petites boules visqueuses.

Comme des millions d'agriculteurs, M. Aldoor ignore tout de l'usage final de la sève. Vendue pour une poignée de livres soudanaises au négociant local, nettoyée de ses impuretés, séchée puis concassée, la gomme est ensuite convoyée dans des sacs de jute vers l'agglomération d'Al-Obeid pour y être vendue aux enchères. Il lui faut encore parcourir deux mille kilomètres à destination de Port-Soudan, sur les rives de la mer Rouge, où elle est chargée dans des conteneurs à destination d'usines de transformation occidentales. Atomisé et traité, le produit fini s'apparente à une fine poudre blanche que l'on réexpédie aux quatre coins du monde.

En 2011, les commerçants de gomme arabique sont optimistes : stimulée par la croissance des pays émergents, la demande mondiale a été multipliée par deux depuis 1985 ; elle progresse à un rythme annuel de 3 %. « La principale source de croissance se trouve dans les sodas, les boissons vitaminées et les compléments alimentaires », observe M. Paul Flowerman, président de la société de négoce PL Thomas. « Tout joue en faveur d'un retour à la gomme naturelle », analyse M. Thomas-Yves Couteaudier, auteur d'une étude de marché pour la Banque mondiale. « D'autant que l'Occident ne jure que par le bio », renchérit M. Salih. La sève d'acacia, rappelle-t-il, rapporte 40 millions de dollars par an à son pays. « En plus, nous produisons la meilleure gomme du monde ! » Ainsi va le monde merveilleux de la gomme arabique…

C'est oublier que le Soudan est un Etat mis au ban des nations, inscrit sur toutes les listes noires de la diplomatie mondiale. La paranoïa du régime militaire transpire des rues de Khartoum, inondées de pancartes à l'effigie du général Omar Al-Bachir. Policiers et militaires sont déployés aux abords des bâtiments et ponts stratégiques. Une photographie peut valoir à un journaliste étranger une arrestation en bonne et due forme. Sur fond de boom pétrolier, Khartoum s'ouvre sur l'extérieur : aux côtés de la China National Petroleum Corporation, des groupes malaisiens et indiens se partagent l'extraction quotidienne de cinq cent mille barils. Mais nulle trace de pétrolier occidental depuis que le canadien Talisman Energy s'est retiré en 2002. Dans les restaurants de la capitale où s'attablent Chinois et Libyens, Américains et Européens se font rares... A l'hôtel Coral, les serveurs opposent à tout paiement par carte bancaire cette invariable fin de non-recevoir : « Nous n'acceptons que des espèces, monsieur. Nous sommes soumis à un embargo américain. »

C'est à Washington qu'il faut chercher les explications à ce blocus commercial. En ce mois de décembre, les artères reliant les clochers de l'université de Georgetown au dôme du Congrès paraissent engourdies par les chutes de neige. Les flots du Potomac semblent figés sous une fine banquise qu'éclaire une lumière glacée. Mais pour les lobbyistes, diplomates, journalistes et politiciens qui scrutent l'imminent référendum sur l'indépendance du Sud-Soudan, l'ébullition est à son comble. La tenue pacifique du scrutin pourrait en effet signer la fin du long hiver diplomatique que connaissent les relations américano-soudanaises.

Nul doute que M. Ted Dagne, dans son bureau sans fenêtres du Capitole, suit la situation de près. Depuis vingt ans, ce spécialiste de la Corne de l'Afrique rattaché au service de recherches du Congrès est considéré comme l'un des cerveaux de la politique étrangère américaine envers Khartoum. Les relations entre les deux pays se sont dégradées à la suite du coup d'Etat de M. Al-Bachir en 1989, mais « c'est à partir de 1992 que l'exécutif américain a vraiment commencé à s'intéresser au Soudan », rappelle M. Dagne. Comment ? A cette époque, le pays était perçu comme promouvant l'islamisme radical, matant dans le sang la rébellion des Nuba et abritant sur son sol les terroristes Carlos et Oussama Ben Laden.

M. Dagne affirme avoir alors constitué, avec huit hauts fonctionnaires et politiciens alarmés par les agissements de Khartoum, un discret réseau, The Council (le Conseil). Dès le début des années 1990, ce lobby informel œuvrait en faveur d'un durcissement progressif de l'attitude américaine envers le Pays des Noirs. Les vœux de M. Dagne sont exaucés en 1993, lorsque l'implication de cinq citoyens soudanais dans le premier attentat contre le World Trade Center conduit l'administration Clinton à inscrire le Soudan sur la liste des Etats soutenant le terrorisme. Au même moment, les velléités irrédentistes des rebelles sudistes, relayées par M. Dagne, bénéficiaient de l'attention d'élus influents, matérialisée par une aide financière et logistique.

En 1997, les « faucons » Susan Rice et John Prendergast, respectivement assistante du secrétaire d'Etat pour les affaires africaines et spécialiste de l'Afrique de l'Est au sein du Conseil national de sécurité, prennent le parti de la confrontation avec le Soudan. Constatant « une menace inhabituelle et extraordinaire à la sécurité intérieure et à la politique étrangère des Etats-Unis », le président William Clinton signe le 3 novembre 1997 l'Executive Order 13067, entérinant de vastes sanctions commerciales.

Les relations entre les deux Etats se détériorent au cours de la décennie suivante : les trois cent mille morts et deux millions de réfugiés au Darfour conduisent M. George W. Bush à imposer de nouvelles sanctions, prorogées par M. Barack Obama. Gel des avoirs soudanais localisés sur le territoire américain, interdiction d'importer et d'exporter tout bien ou service depuis ou vers le Soudan, transactions financières prohibées… Etat paria associé au mal absolu, le Pays des Noirs survit depuis lors en marge de l'économie occidentale.

Or, dans la foulée du décret présidentiel, « le laboratoire American Home Products, qui fabrique notamment le médicament Advil, réalisa que les gens mourraient si l'on ne pouvait pas se procurer cette gomme », se rappelle la lobbyiste Janet McElligott. Un problème similaire se posa avec les boissons gazeuses, pour lesquelles « la meilleure émulsion est permise par la gomme soudanaise de qualité Hashab. C'est un élément clé de la recette », ajoute M. Dennis Seisun, président du cabinet d'études de marché IMR International. A propos de la précieuse sève, l'ancienne secrétaire d'Etat Madeleine Albright avait déclaré : « C'est le problème, avec les sanctions : on ne voit pas toujours qui pénalise vraiment qui (1). »

En l'absence de substituts de qualité comparable, assurer coûte que coûte la continuité des approvisionnements de gomme soudanaise devenait un impératif vital. Fin 1997, le négociant Flowerman contrôle à lui seul l'entrée de l'E 414 sur le territoire américain. Etablies à Morristown, dans le New Jersey, ses affaires risquent d'être sérieusement affectées par le blocus. Mme McElligott, qui conseillait à cette époque l'ambassadeur soudanais à Washington, M. Mahdi Ibrahim Mohamed, raconte comment M. Flowerman se rendit plusieurs fois à dîner dans la résidence privée du diplomate, située 2800 Woodland Drive, en bordure de la forêt de Rock Creek Park, accompagné de clients aussi divers que American Home Products, Coca-Cola, Fanta...

En bon tacticien, M. Mohamed voit alors dans une possible exemption de la gomme la clé qui ouvrirait la voie à d'autres aménagements de l'embargo. Il est convenu de faire monter les industriels américains en première ligne, tandis que le diplomate soudanais leur fournit des informations à l'appui d'un argumentaire bien rodé : des emplois menacés et, surtout, le risque que l'industrie agroalimentaire américaine ne se retrouve à la merci des négociants français de gomme, très actifs au Soudan.

Le lobby du soda au secours du Soudan

Etablis pour la plupart dans l'Etat du New Jersey, les importateurs américains se tournent naturellement vers le parlementaire de leur Etat, le démocrate Robert Menendez, lequel approche à son tour « la Maison Blanche, le conseil de sécurité du président Clinton et le département d'Etat », relate M. Dagne. Mme Albright, qui reçut un appel de M. Menendez, se rappelle lui avoir demandé : « “Comment pouvez-vous demander une exemption sur le Soudan alors que vous vous opposez de manière si véhémente à toute exception à nos sanctions sur Cuba ? [M. Menendez est fils d'immigrés cubains].” Il répondit : “Les emplois.” »

Mise au défi de sa cohérence, passant outre les objections de Mme Albright, l'administration Clinton finit par trancher : en juillet 1998, les Sudanese Sanctions Regulations précisent que l'embargo s'applique à tout… sauf à la gomme arabique. Et, pour figer ce décret dans le marbre de la loi, M. Menendez glisse deux ans plus tard cette exception dans une réglementation fourre-tout relative au commerce international. Coïncidence ? Les comptes de campagne de l'élu démocrate indiquent qu'il perçut la même année des donations de M. Chris Berliner, vice-président de l'entreprise de négoce de gomme Import Service Corporation, d'associations représentatives de l'industrie des sodas ainsi que du groupe Coca-Cola. Selon Steven Glazer, journaliste à l'hebdomadaire Urban Time News, qui éplucha ses comptes, M. Menendez reçut, rien qu'entre 1997 et 2002, 55 669 dollars de dons d'entreprises du secteur des sodas, de l'agroalimentaire et de l'industrie pharmaceutique.

M. Menendez, qui n'a pas répondu à nos demandes répétées d'entretien, a justifié en 2000 sa démarche dans une lettre ouverte au Washington Post : « Personne ne devrait entrer en relation d'affaires avec des voyous. Mais si ces voyous contrôlent un produit dont nous ne pouvons nous passer, le marché trouvera un moyen de l'acheminer jusque dans nos rayons » (28 septembre 2000). Or, cette année-là, au nombre des bandits en question on comptait M. Ben Laden... Quatre ans plus tôt, un mémo du département d'Etat américain, se fondant sur des sources de la Central Intelligence Agency (CIA), avait en effet affirmé que le terroriste saoudien s'était assuré « un quasi-monopole sur la majorité des exportations de gomme » soudanaise (2). « Il est encore possible que, chaque fois que nous achetons une boisson gazeuse de marque américaine, nous aidions à remplir les caisses de Ben Laden », s'insurgea devant le Congrès le sénateur républicain Frank Wolf, un an avant les attaques du 11-Septembre.

Chargé d'enquêter sur les liens entre la gomme et la nébuleuse Al-Qaida, le gouvernement américain enjoint notamment à M. Flowerman de lui communiquer les noms des responsables des entreprises soudanaises de gomme arabique et de leurs actionnaires. Des informations qui, selon l'homme d'affaires, seront directement transmises à Mme Albright et à ses successeurs.

Preuve de l'importance vitale de la résine, les exportations ne furent pas interrompues le temps que le département d'Etat invalide ces rumeurs. Qu'importent les rappels d'ambassadeurs, les hasardeuses frappes américaines sur l'usine pharmaceutique Al-Shifa en août 1998, les accusations de génocide au Darfour et la somme d'animosités réciproques… « L'Amérique et le Soudan se détestent, mais ils ont besoin l'un de l'autre », observe un négociant. Bien que jugulé par l'imposition de quotas, le commerce de l'exsudat a toujours résisté aux soubresauts de la géopolitique et étonne par son insolente régularité.

Pourtant, le double jeu américain envenime périodiquement la vie politique des Etats-Unis. D'un côté, le Black Caucus (le groupe des parlementaires noirs au Congrès) entend toujours supprimer ce dernier lien commercial avec un régime honni, comme a tenté en vain de le faire l'élue démocrate Maxine Waters en 2007 avec la proposition de loi HR 3464. De l'autre, le lobby de la gomme arabique, personnifié par M. Menendez, aujourd'hui sénateur, s'emploie à maintenir des relations commerciales avec le Soudan, aux fins de préserver les habitudes de consommation américaines. Surtout, les contorsions de la première puissance mondiale nuisent à sa crédibilité sur le dossier soudanais. « Si l'Amérique abandonne les sanctions sur la gomme arabique, sa diplomatie vertueuse sera vidée de son autorité », avait averti le Washington Post (10 septembre 2000). A Khartoum, où l'exemption est connue de tous, les réactions oscillent entre moquerie et fierté de se savoir si indispensable.

Mais, loin des menaces de ses diplomates, le Soudan se sait trop dépendant de son client américain pour lui imposer des mesures de rétorsion commerciale. Ainsi, le bureau du département américain du Trésor chargé de l'application des embargos (OFAC) indique que vingt-cinq licences ont été délivrées à ce jour. Toujours selon l'OFAC, huit mille huit cents tonnes de gomme ont été importées en 2009 et dix mille quatre cent cinquante en 2010. Des chiffres que réfute M. Flowerman, qui évoque cinq licences pour un total de quatre mille tonnes. La pérennité de ce commerce bénéficie du mutisme des commerçants de gomme qui prévaut dès que le Soudan s'invite dans une conversation. Mais pour réduire les risques de mauvaise publicité auprès des Américains abreuvés d'images de George Clooney et Angelina Jolie arpentant les camps de réfugiés du Darfour, les négociants travaillent désormais avec l'Agence américaine pour le développement international (Usaid) à diversifier leurs sources d'approvisionnement.

C'est une autre facette de la « diplomatie du soda » : les Etats-Unis mettent à profit de puissants relais d'influence impliqués dans l'aide au développement pour subvenir aux besoins stratégiques de leur industrie agroalimentaire. D'importants volumes de gomme s'exportent du Sénégal, du Tchad ou du Nigeria, au point que le Soudan ne représente plus que 50 % des exportations mondiales, contre 90 % il y a vingt ans. « Les industriels se sont aussi tournés vers le Kenya et l'Ouganda », ajoute M. Seisun. Des acacias en France ? « Ce ne serait pas rentable, réplique M. Alland. Il ne fait pas assez chaud et les plantations prendraient trop d'espace. »

Pomme de discorde ou vecteur de paix ?

Une objection qui n'explique pas pourquoi les négociants français de gomme vendent la sève transformée accompagnée de la mention « made in France ». Interrogé sous le sceau de l'anonymat, cet industriel français explique se fournir en gomme dans quatorze pays d'Afrique avant de la transformer : « Nous lui appliquons nos recettes. Entre la gomme brute et la marchandise qui sort de nos usines, c'est méconnaissable » ; et de fait, conclut-il, la gomme « perd son origine » avant d'être réexportée, entre autres, à destination... des Etats-Unis. Or, si les Américains s'approvisionnent auprès des Français et des Italiens, « à la fin, cela reste de la gomme du Soudan ! », s'exclame M. Siddig.

« Tout le processus est biaisé ! », ajoute l'ancien président du conseil d'administration de la Gum Arabic Company, M. Mansour Khalid, cependant que des rumeurs invérifiables affirment que la gomme transiterait également par le Sud-Soudan, l'Erythrée et l'Ethiopie, non soumis aux sanctions américaines, pour être ensuite réexportée vers l'Occident. Dès lors, si l'on additionne la gomme acheminée via la plaque tournante européenne, ce sont des quantités très supérieures de sève (des estimations évoquent cinq mille tonnes supplémentaires) qui rejoignent la côte Est des Etats-Unis par l'entremise d'industriels européens qui garantissent à leurs clients un écran de fumée.

Alors que le Sud-Soudan a voté en janvier 2011 pour son indépendance, les diplomates soudanais espèrent que la partition pacifique du pays s'accompagnera de la levée des sanctions américaines — et d'un accroissement mathématique des exportations de résine. Avec la suppression du Soudan de la liste des Etats soutenant le terrorisme, cette promesse est l'une des nombreuses cartes que M. Scott Gration, l'envoyé spécial du département d'Etat au Soudan, tient dans sa manche pour faire plier le Pays des Noirs dans la direction souhaitée par les Etats-Unis. De leur côté, les négociants américains guettent la situation au Darfour, dont la stabilité retrouvée relancerait la culture de l'acacia et permettrait de sécuriser les approvisionnements d'E 414. « L'acacia est un arbre fertile, explique M. Jack Van Holst Pellekaan ; le planter est une action écologique » qui permet de reverdir le Sahel gagné par la sécheresse. Selon ce consultant à la Banque mondiale chargé d'un programme de reboisement au Sud-Soudan, le partenariat entre pays producteurs de gomme et leurs clients occidentaux est « gagnant-gagnant ». Dans un subtil jeu de mots à l'adresse de ses confrères soudanais, M. Flowerman parle même de la précieuse sève comme d'un « unifiant », un aliment déjà propice à une émulsion des intérêts commerciaux américano-soudanais…

A l'évocation du produit miracle dissimulé dans le onzième tiroir du cabinet de curiosités de l'India House, le regard de M. Van Holst Pellekaan s'illumine. L'homme en est convaincu : la gomme arabique est « une matière première qui peut produire la paix ».


(1) Madeleine Albright, Memo to the President Elect : How We Can Restore America's Reputation and Leadership, Harper, New York, 2008.

(2) « Usama Bin Ladin : Islamic extremist financier », State Department, Washington, 14 août 1996.

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