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October 04 2011

Révolution par l'aiguille au Bangladesh

Alors que les grandes marques occidentales de vêtements s'approvisionnent dans les usines bangladaises, les ouvriers du textile multiplient grèves et manifestations pour obtenir des salaires décents.

Bicyclettes téméraires, camions chargés de ballots à l'équilibre incertain, bus débordant de passagers, motos chevauchées par des familles entières : de jour comme de nuit, la seule route reliant Dacca au nord du pays ne désemplit pas. De part et d'autre de la chaussée cabossée, femmes et jeunes filles longent la nationale 3, leur pas régulier et résigné évoquant une procession religieuse. Les files se brisent pour s'enfoncer dans les terrains vagues au milieu desquels se dressent, telles des fourmilières géantes, les usines de confection.

Chaque matin, trois millions de personnes prennent la route des quatre mille établissements de la ceinture industrielle de la capitale. Plus des trois quarts d'entre elles sont des femmes : piqueuses, tailleuses, couturières, manutentionnaires… D'un faible coût, le travail des ouvrières du Bangladesh aiguise l'appétit des grandes enseignes de la distribution et des marques de textile occidentales. Wal-Mart, H & M, Tommy Hilfiger, GAP, Levi Strauss, Zara, Carrefour, Marks & Spencer… y ont délocalisé leur production ou passent par des intermédiaires.

Caractérisé par un investissement minimal et une main-d'œuvre massive, le secteur du textile constitue l'un des piliers économiques de l'Asie. De nombreux pays de la région amorcent ainsi leur phase d'industrialisation. Le Bangladesh s'est lancé dès la fin des années 1970, avant que l'habillement ne connaisse un boom dans les années 1990. Les premières femmes à répondre à l'appel ont été les épouses divorcées ou répudiées, et les veuves. Leurs enfants sous le bras, elles ont fui la misère des zones rurales pour gagner Dacca. Précarisées et sans revenus, elles n'ont plus peur de la grogne des milieux traditionalistes, qui considèrent cet exode rural au féminin comme dangereux pour les structures d'une société patriarcale et musulmane.

Les autres ont suivi : celles qui rêvaient d'un avenir meilleur, celles qui voulaient échapper aux mariages arrangés ou offrir une éducation à leurs enfants… Les usines de confection ont ainsi participé à la restructuration de la société par l'émancipation des femmes les plus pauvres. Alors que, dans les années 1970, les ouvrières étaient mal considérées, la tendance s'est inversée : désormais, elles dictent leurs conditions pour le mariage et s'offrent leur dot.

La crise économique a frappé de plein fouet nombre de pays exportateurs de textiles d'habillement, mais le Bangladesh a su tirer son épingle du jeu. M. Zillul Hye Razi, conseiller commercial de la délégation de la Commission européenne au Bangladesh, explique que « la réaction de beaucoup d'entreprises a été de s'y implanter, car la main-d'œuvre est l'une des moins chères de la planète »

Troisième fournisseur de l'Europe en vêtements et textiles.

Le Bangladesh est le troisième pays fournisseur de l'Union européenne en textile d'habillement, après la Chine et le Vietnam, et réussit l'exploit de devancer son colossal voisin, l'Inde. Le secteur s'est développé au point de représenter 13 % du produit intérieur brut (PIB) et 80 % des exportations. Une manne pour ce petit pays oublié des dieux : la densité de population la plus élevée au monde, sur un territoire grand comme un confetti (144 000 kilomètres carrés), sans les richesses naturelles de la Birmanie voisine et s'ouvrant sur un golfe du Bengale périodiquement balayé par les cyclones. Les bouleversements environnementaux poussent à l'exode rural et à l'explosion urbaine, avec la paupérisation et l'insécurité que cela entraîne. Cerné par deux géants qui l'écrasent, l'Inde et la Chine, le Bangladesh croit peu en son avenir. Ses politiciens eux-mêmes s'enrichissent autant qu'ils le peuvent avant que le navire ne sombre : Transparency International classe le pays parmi les plus corrompus du monde (1).

L'incurie du gouvernement pèse lourdement sur les Bangladais, dont 40 % vivent sous le seuil de pauvreté — 1,25 dollar par jour —, reléguant le pays à la 146e position sur les 182 classés selon l'indice de développement humain (IDH) (2). Un profond mal-être a gagné l'ensemble de la population. En témoignent les mouvements de protestation qui secouent sporadiquement le pays. Les émeutes de la faim de 2008 restent l'un des plus marquants. Les ouvriers et ouvrières du textile — près de 40 % de la main-d'œuvre industrielle — se révoltent souvent, écœurés par la distorsion entre leurs salaires et les gains empochés par les entrepreneurs regroupés dans l'Association des fabricants et des exportateurs de vêtements du Bangladesh (BGMEA). Les dernières manifestations, amorcées en mai 2010, ont mobilisé plus de cinquante mille travailleurs. S'étalant sur de longs mois, elles continuent à faire irruption par intermittence. Systématiquement réprimées par les forces armées, elles se sont déjà traduites par des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Dès le départ, les travailleurs exigent une augmentation salariale pour obtenir 5 000 takas (51 euros) par mois contre 1 662 takas (17 euros) habituellement payés, afin de compenser l'inflation touchant les denrées de première nécessité. A titre de comparaison, au Vietnam les ouvriers gagnent au minimum 75 euros et en Inde, 112 euros (3). Les manifestants réclament en outre le respect du droit du travail : journée de repos hebdomadaire, congé maternité, juste rémunération des heures effectuées et des heures supplémentaires, respect des droits syndicaux, etc.

Reena est inquiète. Ses mains triturent le tissu coloré de sa khamiz — longue tunique portée avec un salwar, un pantalon bouffant. Elle nous a donné rendez-vous de nuit et tient à garder l'anonymat. Elle raconte : « Je travaille depuis douze ans de 8 heures du matin à minuit. Je gagne 2 600 takas par mois [à peine 27 euros] pour faire vivre mes trois filles, mes beaux-parents et mon mari, qui est sans travail régulier. Je dois verser en plus 50 takas au superviseur pour qu'il me laisse tranquille, car les postes sont très convoités. » Les horaires atteignent quatre-vingts heures par semaine, là où la loi en prévoit quarante-huit avec un jour de congé. Quand, soudain, il faut répondre aux commandes des grandes enseignes étrangères, les employés, penchés sur leurs machines, doivent accomplir jusqu'à dix-sept ou dix-neuf heures d'affilée ; ce temps supplémentaire, trop souvent non indemnisé, ne relève que rarement du volontariat.

Au début, la première ministre, Mme Hasina Wajed, a exprimé devant le Parlement sa compassion pour les travailleurs du textile, s'indignant de leur salaire « insuffisant », voire « inhumain » (4). Mais le ton s'est durci lorsque ces derniers se sont refusés à regagner leurs usines après l'annonce de l'augmentation concédée dans le cadre de l'accord du 29 juillet 2010. A la demande du patronat, elle a envoyé l'armée pour mettre fin « à l'anarchie et aux dégradations ». Les industriels rabâchent leur incapacité à satisfaire les demandes salariales, arguant que le Bangladesh ne peut offrir la même compétitivité que les autres géants du textile — le Vietnam ou la Chine — en raison d'un coût de production plus élevé : défaillances d'approvisionnement en énergie, carences d'infrastructures, notamment de transport… toutes supportées, au final, par le bas de la pyramide : les employés.

Applicable depuis le 1er novembre 2010, l'accord élaboré par un conseil officiellement constitué de représentants des salariés et des employeurs a fait passer le salaire minimum à 3 000 takas mensuels — 30 euros. Une révision pourtant loin de satisfaire les ouvriers, qui, même après cette revalorisation, restent les moins bien payés d'Asie : l'Asia Floor Wage (5) estime à 144 euros mensuels (10 000 takas) le revenu minimum vital, 5 000 takas suffisant à peine pour une personne sans charge familiale. Certains craignent par ailleurs que cette nouvelle législation ne soit pas mieux respectée que les précédentes. La grogne contre les bas salaires persiste et le sang continue à couler dans les faubourgs de Dacca : en décembre 2010, on relevait quatre morts lors de violentes manifestations.

Les ouvriers les plus mal payés
de toute l'Asie

Ni les dirigeants des grèves ni les délégués indépendants n'ont eu leur mot à dire durant les négociations : arrêtés, menacés, ils ont été écartés du dialogue avant qu'un fantoche ne les remplace. Bien que le Bangladesh ait ratifié dès 1967 la convention de 1948 sur « la liberté syndicale et la protection du droit syndical », « très rares sont les organisations de défense des travailleurs qui reçoivent l'accréditation officielle. Celles qui l'obtiennent sont de mèche avec le gouvernement et les employeurs. Quant aux autres, elles vivotent dans l'ombre, sous le terme vague d' “association de travailleurs”, et subissent un harcèlement permanent. Les travailleurs sont fermement dissuadés de les rejoindre », explique M. Faiezul Hakim, président de la Fédération syndicale du Bangladesh (BTUF). Mme Mishu Moshrefa, présidente du Forum pour l'unité des travailleurs du vêtement (GWUF) et première femme à diriger une organisation de défense des ouvrières du secteur, a été arrêtée en décembre 2010. Sa popularité exaspère le gouvernement, qui l'a déjà fait emprisonner à plusieurs reprises — en l'accusant d'entente avec un ennemi extérieur — et l'empêche de communiquer avec la presse étrangère.

Le Bangladesh vend un milliard de tee-shirts par an aux pays de l'Union européenne et leur exporte 85 % de ses produits textiles. Il a profité du système de préférences généralisées (SPG), qui donne aux pays les moins développés un accès préférentiel unilatéral — sans taxes — au marché communautaire. Pourtant, la délégation européenne, quand on l'interpelle, relativise les mauvaises conditions de travail. « Nous n'exerçons aucune pression formelle, ce serait contre-productif. Nous agissons plutôt par le biais de conseillers », se justifie M. Hye Razi. Il souligne que le secteur « a un impact économique et social énorme sur le pays, sur trois millions de travailleurs, essentiellement des femmes qui sont devenues le soutien de leurs familles restées au village. Si vous appelez l'emploi de main-d'œuvre bon marché de l'exploitation, et que vous voulez changer les choses, il ne faut pas perdre de vue le nombre de personnes qui pourraient en être affectées et perdre leur emploi ».

Les grèves répétées ont fragilisé le secteur au point de terrifier les propriétaires d'usine, car les importateurs n'hésitent pas à relocaliser une commande en cas de contrariété. La pratique du sourcing veut que les commandes soient non pas concentrées dans un seul pays, mais réparties selon les prix et les savoir-faire de plusieurs, évitant ainsi aux grandes enseignes de dépendre d'éventuels aléas de production dans l'un d'entre eux.

Pour apaiser les consommateurs occidentaux, les enseignes les plus en vue ont adopté des codes de bonne conduite. Pour Reena, ce ne sont là que de faux-semblants : « Lorsqu'un acheteur étranger visite l'usine, on doit mentir sur les heures effectuées, et les mineurs sur leur âge. Je suis obligée de signer ma fiche de paie, alors que je n'en reçois qu'une partie. Et dès que les acheteurs ont passé le coin de la rue, on nous arrache les bouteilles d'eau, qui coûtent très cher ici. » Le délégué d'Auchan Textile au Bangladesh s'est dérobé à nos questions ; de son côté, M. Hye Razi concède que « des changements impulsés par des acheteurs donneraient probablement plus d'oxygène aux employeurs et aux ouvriers ».

Surgit également l'incroyable casse-tête des sous-traitances en cascade, qui brouillent les liens entre commanditaires et ouvriers, faisant passer à la trappe l'application des codes de bonne conduite. La sécurité des ouvriers est la première à en pâtir. Chaque année, plusieurs usines sont la proie des flammes ; des drames se jouent dans des bâtiments surpeuplés et délabrés. Le dernier incendie, survenu le 14 décembre 2010 dans une usine des faubourgs de Dacca appartenant au groupe Hameen, qui sous-traite notamment pour Carrefour et H & M, a fait vingt-huit morts. Un accident loin d'être isolé, selon Mme Carole Crabbé, de Campagne Vêtements propres. Les marques, les employeurs et le gouvernement s'en rejettent mutuellement la responsabilité.

Mme Rubayat Jesmin, spécialiste des affaires économiques de la Commission européenne à Dacca, ne mâche pas ses mots : « Tout relève de la responsabilité des propriétaires d'usines, des acheteurs et, au final, des consommateurs. Quand ceux-ci achètent un sweat-shirt qui coûte 6 euros, ils doivent se douter qu'il a été fabriqué par des personnes qui travaillent dans de mauvaises conditions ! »


(1) Selon le dernier classement de l'organisation, en 2010, le Bangladesh arrive en 134e position sur 178 pays.

(2) Classement établi par le Programme des Nations unies pour le développement (chiffres de 2009).

(3) Chiffre de Campagne Vêtements propres, organisation non gouvernementale basée en Belgique.

(4) The Daily Star, Dacca, 28 juillet 2010.

(5) Association régionale réclamant des salaires décents pour les ouvriers du textile.

Voir aussi le courrier des lecteurs dans notre édition de mai 2011.

Un procès quarante ans après la guerre

Les responsables des massacres commis lors de la partition du Pakistan en 1971 seront-ils jugés équitablement ?

En janvier dernier, la première ministre de la République populaire du Bangladesh, Mme Hasina Wajed, lançait une offensive sans précédent contre l'ordre religieux qui pesait jusqu'alors sur son pays. S'appuyant sur la Cour suprême pour rayer d'un trait de plume l'amendement constitutionnel qui, en 1979, avait fait du Bangladesh une république islamique, elle rendait au troisième plus grand pays musulman du monde son statut originel d'Etat séculier.

Le parti de Mme Hasina Wajed, la Ligue Awami (centre gauche), s'active sur tous les fronts pour éradiquer toute trace d'un islam rigoriste. Ainsi, plusieurs millions de dollars ont été mobilisés pour renommer des dizaines d'édifices publics qui portaient jusqu'à présent les noms de figures emblématiques du fondamentalisme. La loi qui intimait aux femmes de se couvrir la tête en public a été abrogée. Le gouvernement s'est en outre doté des moyens nécessaires pour démanteler des réseaux islamistes. Enfin, la pierre angulaire de cette offensive a consisté à créer un tribunal habilité à juger les crimes de guerre commis par les islamistes durant la guerre d'indépendance de 1971.

Mais il y a une face sombre à ces transformations radicales. En effet, bien que mené sous la bannière d'une juste cause, ce combat ne s'embarrasse guère de respect de la Constitution. Les opposants politiques, et en particulier les dirigeants du puissant Jamaat-e-Islami (1), qui revendique douze millions de partisans, sont pourchassés et durement réprimés. Usant de sa position dominante pour en finir avec les forces islamistes, mais aussi avec les autres opposants à son régime, la première ministre a recours à des méthodes extrêmes, incompatibles avec les valeurs de liberté, de droit et de démocratie. Dans ce pays de cent cinquante millions d'habitants miné par les divisions religieuses et politiques, qui connaît des coupures d'eau, de gaz ou d'électricité, cette politique répressive risque de mettre le feu aux poudres. La radicalité de Mme Hasina Wajed menace les fondements mêmes de la démocratie qu'elle prétend défendre.

Mirpur, l'un des quartiers les plus pauvres de Dacca. Le musée national de la libération détone par son aspect bien entretenu. C'est ici que l'on commémore la guerre d'indépendance menée en 1971 contre le Pakistan occidental (voir chronologie) et que s'entretient la mémoire de l'initiateur du mouvement, Cheikh Mujibur Rahman, père de l'actuelle première ministre. A la tête de la Ligue Awami, celui-ci mena la lutte pour libérer sa province et donner naissance à un Etat séculier : le Bangladesh.

La riposte fut terrible. En neuf mois, l'armée pakistanaise liquida toute la direction de la Ligue Awami. On évoque trois millions de Bangladais assassinés et deux cent mille femmes violées. Même si le nombre exact des victimes demeure contesté, l'Histoire retiendra que ce fut un bain de sang épouvantable. Et pas seulement du fait des soldats pakistanais : de nombreux Bangladais de confession musulmane ont participé aux massacres, tuant musulmans laïques et hindous au nom de la préservation des valeurs de l'islam. Survivant rencontré au musée, M. Muhammad Abu Saeed, un homme mince d'une quarantaine d'années à l'air timide, raconte comment les soldats pakistanais ont battu et torturé son frère. Quant à Cheikh Shariful Islam Bablu, il n'avait que 15 ans lorsqu'il a miraculeusement échappé à une bande meurtrière qui avait essayé de l'égorger, lui laissant au cou une large cicatrice encore bien visible.

Ceux qui témoignent ont du mal à contenir leurs larmes. Plus que la tristesse, c'est la rage qui domine. Elle n'est pas dirigée contre les soldats pakistanais, tant il est communément admis que ces derniers sont intouchables. MM. Saeed et Bablu veulent voir juger leurs compatriotes. Car, de leur point de vue, seul un procès aboutissant à la condamnation des criminels permettra aux martyrs de reposer en paix. Ce vœu, désormais partagé au plus haut niveau de l'Etat, pourrait être exaucé. Paradoxalement, c'est de la jeune génération qu'émanent les plus vives revendications. Une génération qui a appris la réalité du traumatisme grâce aux témoignages, aux documents, aux photos et aux vidéos relayés par Internet. « Les jeunes ont découvert des histoires horribles. A leurs yeux, cela ne fait aucun doute : il s'agit bien d'un génocide. Ils s'impatientent et entendent voir les criminels répondre de leurs actes », commente Imtiaz Ahmed, professeur de relations internationales à l'université de Dacca et auteur de plusieurs livres sur la guerre de 1971 (2).

Chasse à tous les opposants

Répondant à la pression de l'opinion, Mme Hasina Wajed a été élue en 2008 sur la promesse de constituer enfin le tribunal de guerre. En mars 2010, la décision est prise, suscitant les acclamations des juristes du monde entier. Bien mené, le procès pourrait en effet participer d'un droit d'inventaire qui aurait pour conséquence de mettre un frein à la corruption endémique et un terme aux querelles politiciennes qui minent le pays depuis sa création.

Il est d'autant plus regrettable de constater qu'en fait de recherche des centaines de criminels présumés, la nouvelle instance déploie l'ensemble de ses ressources à la poursuite d'un unique objectif : harceler le Jamaat-e-Islami. Loin d'obtenir l'effet de catharsis que le pays exige, cette chasse aux sorcières pourrait plonger la société dans une nouvelle période d'instabilité.

M. Muhammad Kamaruzzaman est l'un de ceux que l'on accuse d'avoir collaboré. La cinquantaine, l'allure fière, le porte-parole officiel du Jamaat-e-Islami souhaite revenir à un Etat ayant l'islam comme religion officielle. Pendant que son fils sert le thé, il se justifie avec force statistiques et références historiques, lors de notre rencontre en mai 2010. Pourtant, quand il en vient à évoquer son propre cas, le récit devient moins précis. En cela, il est très emblématique du rôle ambigu que son parti n'a cessé de jouer sur la scène politique bangladaise. « En 1971, explique-t-il, le Jamaat-e-Islami s'est activement opposé à la lutte pour l'indépendance. Il y avait à cela des raisons affectives. Le Pakistan a été créé pour devenir le pays des musulmans du sous-continent indien. Comment pouvions-nous accepter de scinder ce pays ? » Et de reconnaître : « Il est vrai que l'armée pakistanaise a structuré le parti en milices radicalisées, des groupes de talibans avant l'heure. Des crimes de guerre ont-ils été commis par ces milices ? Cela est moins clair. »

Il est pourtant de notoriété publique que M. Kamaruzzaman dirigeait à l'époque, dans le nord du pays, un centre d'interrogatoires où plus de trois cents nationalistes ont été torturés et exécutés. Si intellectuels et associations s'accordent à penser que la justice doit passer, ils considèrent aussi que la responsabilité collective du parti ne devrait pas être engagée. Les criminels ne proviennent d'ailleurs pas tous des rangs du Jamaat-e-Islami. Un procès pourrait révéler que la majorité des exactions ont été perpétrées par des individus issus d'autres formations politiques et religieuses.

Mais Mme Hasina Wajed a délibérément choisi de passer ces faits sous silence. Sur la scène nationale comme internationale, elle ne cesse de décrire le Jamaat-e-Islami comme un repaire de criminels dont la culpabilité ne fait aucun doute. Sans surprise, la liste des dix plus grands criminels de guerre produite par son gouvernement cible exclusivement les dirigeants de ce parti, dont M. Kamaruzzaman.

Protestant de son innocence, celui-ci affirmait que l'initiative relevait du pur calcul politicien et ne s'appuyait sur aucun fait. « La Ligue Awami n'a ouvert ce débat qu'à des fins électoralistes. Elle espère ainsi nous marginaliser, et s'ouvrir grand la voie pour de prochaines élections », soutenait-il, avant de poursuivre : « Si Mme Hasina Wajed persiste à harceler mon parti, il n'est pas exclu que les plus jeunes se tournent vers la violence. » Et de mettre en garde : « Si les dirigeants du mouvement sont arrêtés, nous ne savons pas ce qu'il peut advenir. Que feront nos fils, nos amis ? Il est à craindre que certains entrent dans la clandestinité et se vengent. »

Quelques semaines plus tard, en juillet 2010, M. Kamaruzzaman et plusieurs autres cadres du Jamaat-e-Islami étaient arrêtés et exhibés devant les caméras de la télévision nationale. Médusés, les Bangladais ont assisté à ce spectacle en se demandant si leur pays n'était pas à l'aube d'une nouvelle ère. Mais, très vite, la controverse a commencé. Dans un premier temps, M. Kamaruzzaman et ses coreligionnaires n'ont pas été poursuivis pour crimes de guerre, mais pour une foule de délits et de crimes n'ayant aucun lien avec les événements de 1971 : l'un est accusé d'avoir tenu des propos blasphématoires à l'encontre du prophète Mahomet ; l'autre, d'avoir tué un passant lors d'un rassemblement politique. Ce n'est qu'une fois l'incarcération prononcée que les charges de crimes de guerre sont apparues. A cela sont venues s'ajouter des accusations de corruption, blanchiment d'argent et terrorisme. Plus récemment, le premier ministre a fait interdire les écrits de Sayyid Abul Ala Maududi, fondateur du mouvement mais aussi théologien le plus influent d'Asie méridionale. Dans un tel contexte, les observateurs se montrent de plus en plus perplexes face aux dérives autoritaires du régime. Ameena Mohsin, professeur de droit international à l'université de Dacca, met en garde : « On ne peut pas condamner les gens avant de les avoir jugés. Le gouvernement risque de mettre en péril la tenue même du procès. »

Pendant ce temps, les menaces de violences et les tensions montent dans le pays. Les affrontements entre militants du Jamaat-e-Islami et forces de l'ordre se multiplient. Certains ont été arrêtés en possession d'explosifs. Soudain, les paroles de M. Kamaruzzaman semblent relever davantage de la prophétie que de la provocation. En novembre, des cocktails Molotov ont été lancés contre les murs de la maison du président de la Cour suprême après que celui-ci se fut prononcé en faveur de l'amendement constitutionnel prévoyant le retour à l'Etat séculier.

Au nom de la lutte contre l'islamisme politique, le Bangladesh semble s'engager sur la voie répressive qu'avaient naguère empruntée l'Egypte, la Tunisie ou l'Algérie. On sait ce qu'il en est advenu... Depuis sa prise de fonctions en 2008, Mme Hasina Wajed n'a pas su apporter de solution aux problèmes endémiques auxquels ses concitoyens sont confrontés au quotidien. Les émeutes de la faim se multiplient, les pénuries d'eau et d'électricité épuisent des populations déjà fragilisées. Les ouvriers du textile ont lancé un grand mouvement de contestation pour exiger des augmentations de salaire (lire « Révolution par l'aiguille au Bangladesh »). Dernièrement, la première ministre a étendu ses persécutions à son principal rival politique, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), dont les membres sont désormais harcelés et arrêtés.

Si la situation venait à se détériorer davantage, il n'est pas exclu que l'armée sorte de ses casernes pour ramener l'ordre, comme elle l'avait déjà fait en 2007 quand les partisans de la Ligue Awami et ceux du BNP s'étaient affrontés. Loin de la société démocratique promise, le Bangladesh se retrouverait alors au stade d'il y a quarante ans. Le temps presse : les témoins de la guerre d'indépendance vieillissent et meurent. Les preuves s'évanouissent. « Je souhaite un procès équitable, très rapidement, précise M. Bablu. Il n'y aura pas d'autre chance. »


(1) Jamaat-e-Islami Bangladesh est le plus grand parti islamique du pays. Il prône des valeurs rigoristes et l'instauration d'un Etat islamique, mais par les urnes.

(2) Cf. Historicizing 1971 Genocide : State Versus Person, The University Press, Dacca, 2009.

Dès sa naissance

1947. Le Royaume-Uni impose la partition de l'Inde sur des bases confessionnelles. Le 14 août, le Pakistan est créé, constitué de deux territoires, le Pakistan occidental et le Pakistan oriental, séparés par 1 600 kilomètres.

1949. Création de la Ligue Awami par Cheikh Mujibur Rahman, qui prône l'indépendance du Pakistan oriental.

1970. La Ligue Awami remporte les élections. Les dirigeants pakistanais refusent de reconnaître les résultats.

1971. Mars. Cheikh Rahman est arrêté et le Pakistan occidental lance une violente attaque militaire.

Décembre. Les indépendantistes, aidés par les forces armées indiennes, battent les forces du Pakistan occidental. Création de la République populaire du Bangladesh.

1975-1990. Suite de coups d'Etat militaires.

1991. Mars. Mme Khaleda Zia mène le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) au pouvoir.

1996. La Ligue Awami gagne les élections.

2001. Le BNP remporte les élections.

2009. 6 janvier. La Ligue Awami revient au pouvoir et Mme Hasina Wajed est nommée première ministre.

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