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October 04 2011

Ce que change le réveil arabe

Si les craintes d'une immigration massive venant de Libye dominent dans l'Union européenne, les Etats-Unis s'intéressent plutôt aux retombées du réveil arabe sur l'ordre régional. Mais tous ces calculs pourraient être chamboulés par l'irruption des opinions publiques.

- 2011/03 / Arabie saoudite, Égypte, États-Unis (affaires extérieures), Iran, Israël, Liban, Palestine, Proche-Orient, Syrie, Union européenne, Monde arabe, Conflit israélo-arabe, Démocratie, Géopolitique, Islam, Libéralisme, Relations internationales, article, 2011/03 - Révoltes arabes

Attentes sociales et peur du chaos en Tunisie

Quelques semaines après la chute du régime de M. Zine El-Abidine Ben Ali, les Tunisiens mesurent l'ampleur de la tâche à venir. Mais ils redoutent que la disparition des forces de l'ordre et les manœuvres des partisans du dictateur déchu ne leur volent leur victoire.

« Nous sommes enfin libres, mais rien n'est joué. La Tunisie risque encore d'être rattrapée par ses anciens démons. » Installé à la terrasse d'un petit café de La Marsa, dans la banlieue nord de la capitale, ce jeune journaliste résume l'état d'esprit de ses concitoyens. Dans les familles comme dans les médias locaux, la chute du régime, le mandat d'arrêt émis contre M. Zine El-Abidine Ben Ali et ses proches, la quasi-dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l'ancien pouvoir, ainsi que la promesse d'élections libres et transparentes font l'objet d'incessants commentaires. Pourtant, l'inquiétude demeure. Au point parfois de gâcher l'euphorie née d'un soulèvement dont une grande partie du monde arabe se réclame désormais.

Au-delà des difficultés quotidiennes, la première des préoccupations concerne l'insécurité. Présentes hier à n'importe quel carrefour des grandes villes ou dans les villages les plus reculés, les forces de l'ordre se sont comme volatilisées. Leur quasi absence surprend et déstabilise. Les désordres se multiplient, notamment sur les routes, tandis que des informations alarmistes circulent à propos de milices de l'ex-RCD qui sèmeraient la terreur en s'attaquant aux personnes et aux biens. L'incendie de plusieurs établissements scolaires et le meurtre d'un prêtre polonais employé dans une école privée du quartier de la Manouba, à l'ouest du centre de Tunis, ont donné du crédit aux rumeurs affirmant que les sbires de l'ancien président poursuivaient leurs représailles.

Plutôt un nouvel autoritarisme
que le risque de divisions sanglantes

« La clientèle de l'ancien régime cherche à nous faire regretter l'Etat policier ! C'est la même stratégie de la terre brûlée qu'ils mènent depuis la chute de Ben Ali », s'indigne un libraire tunisois. Pour lui, une telle situation risque de faire déraper la transition démocratique en poussant les classes moyennes à se tourner vers l'armée pour protéger la paix civile. Chef d'état-major, le général Rachid Ammar jouit d'une très grande popularité depuis que ses troupes ont refusé de tirer sur les manifestants et qu'elles ont empêché les milices de M. Ben Ali de mettre le pays à feu et à sang. L'homme a répété à plusieurs reprises que son institution respecterait le choix du peuple et ne confisquerait pas le pouvoir. Mais nombre de Tunisiens ne sont pas prêts à vivre les divisions sanglantes qui ont déchiré le voisin algérien et pourraient accueillir avec soulagement le retour d'une certaine forme d'autoritarisme.

Les quatre cent mille employés
du ministère de l'intérieur vont-ils basculer ?

Il est difficile de savoir pourquoi les forces de police ont abandonné le terrain. Dans certains cas, il s'agit de la crainte de représailles. Dans d'autres, c'est l'absence d'instructions claires de la part du gouvernement provisoire. Bien entendu, certains services ont été démantelés ou désarmés, notamment l'ancienne garde présidentielle. Mais l'opacité des forces de sécurité était telle qu'un certain nombre de milices paramilitaires n'ont pas été identifiées. Du coup, plusieurs personnalités politiques et syndicales pressent le gouvernement provisoire de remettre à plat l'appareil sécuritaire. Avec un objectif prioritaire : empêcher qu'une partie des quelque quatre cent mille hommes hier employés par le ministère de l'intérieur — sans compter les indicateurs — ne bascule dans le camp bénaliste.

Tous gardent à l'esprit l'exemple irakien : en 2003, la dissolution de l'armée et du parti Baas avait jeté des milliers d'hommes dans les bras de l'insurrection. Des voix s'élèvent en faveur d'une amnistie partielle, mais plusieurs responsables politiques tunisiens, dont M. Moncef Marzouki et l'islamiste Rached Ghanouchi, jugent nécessaires l'arrestation et le jugement, en Tunisie, de M. Ben Ali et de son épouse, Mme Leila Trabelsi, perçue par l'opinion publique comme la menace numéro un pour la paix et la stabilité futures.

La seconde inquiétude des Tunisiens est d'ordre géopolitique et concerne ses deux principaux voisins. « Que va faire Kadhafi ? » Le Guide suprême de la Jamahiriya a d'abord soutenu son homologue avant de se dire respectueux du choix du peuple. Habitués aux décisions intempestives et brutales de leur voisin — comme lorsqu'il lui prend d'expulser des milliers de travailleurs immigrés —, les Tunisiens ont craint que M. Mouammar Kadhafi ne tente de déstabiliser leur pays. L'embrasement libyen après le 14 février et l'extension des affrontements dans ce pays changent la donne, mais les peurs demeurent. On craint beaucoup les conséquences d'une Libye divisée et qui sombrerait dans la guerre civile.

Autre voisin, autres questions. Le silence des autorités algériennes n'a échappé à personne. Jusqu'à la chute de M. Ben Ali, les médias officiels ou proches du pouvoir ont minimisé l'ampleur de la contestation, quand ils ne l'ont pas passée sous silence. Hormis quelques déclarations laconiques prenant acte du changement de régime, ni le gouvernement de M. Ahmed Ouyahia ni le président Abdelaziz Bouteflika ne se sont montrés diserts. Alger n'a pas non plus apprécié que des drapeaux algériens soient brandis durant les manifestations de joie sur l'avenue Bourguiba, à Tunis, après la démission du président égyptien Hosni Moubarak, le 11 février. Au-delà de ce silence inamical, les Tunisiens se demandent avec appréhension comment le régime algérien réagira quand ses opposants viendront s'exprimer librement sur les ondes de chaînes de télévision telles que Nesma TV ou Hannibal TV.

Au-delà des enjeux sécuritaire et régionaux, plusieurs responsables tunisiens estiment que le véritable défi est d'ordre social. Chaque jour dévoile le caractère factice de la bonne santé de l'économie. A peine le dictateur enfui, un nombre incroyable de revendications ont surgi. Si la Tunisie a souvent été présentée comme l'un des rares pays arabes épargnés par la crise du logement (grâce à une politique volontariste d'accession à la propriété), il apparaît désormais qu'une partie de sa population peine à trouver un toit.

Les sous-traitants des entreprises européennes
visés par les grèves

Depuis la mi-février, les télévisions mettent en exergue la multiplication de constructions sauvages sur des propriétés en jachère ou supposées appartenir à d'anciens responsables en fuite ou emprisonnés. Le phénomène a pris une telle ampleur que le ministère de l'intérieur a mis en garde ces « indus occupants » et appelé la population à respecter le droit de propriété. Selon un cadre de la Banque centrale, le pays aurait besoin de construire cent dix mille logements sociaux afin de répondre à la demande la plus urgente ; un chiffre qui ne tient pas compte des attentes des jeunes chômeurs obligés de vivre chez leurs parents.

Les salaires et les conditions de travail mobilisent également. Entre le 1er et le 15 février, pas moins d'une centaine de conflits sociaux ont éclaté, y compris dans des entreprises que l'on croyait à l'abri, comme Tunis Air. Partout, les revendications reposent sur le même triptyque : départ des directions jugées trop compromises avec l'ancien régime, hausse des salaires et amélioration des conditions de travail. A chaque fois, les autorités appellent à la patience et à la responsabilité, tout en reconnaissant qu'il s'agit de l'un des chantiers prioritaires de la transition.

Dans ce domaine, le gouvernement avance sur un terrain miné : la contestation sociale remet directement en cause l'ensemble du modèle économique. En effet, le mouvement concerne aussi les entreprises entièrement tournées vers l'exportation. Avec des salaires jusqu'à vingt fois inférieurs à ce qui se pratique en Europe, les ouvriers du textile, mais aussi des équipementiers automobiles, des fabricants de composants électroniques et même de l'aéronautique, ont décidé de faire entendre leur voix et d'obtenir des hausses de salaires immédiates. Même situation dans les centres d'appels ou les sociétés de sous-traitance administrative des entreprises européennes, notamment des banques ainsi que des sociétés d'audit et de comptabilité.

« Jusqu'à présent, les entreprises totalement exportatrices évoluaient dans une zone de non-droit, avec des règles sociales allégées et une grande difficulté d'implantation pour les syndicats », explique-t-on à l'Union générale tunisienne du travail (UGTT). Selon la presse, la police du régime Ben Ali empêchait toute agitation sociale dans ces secteurs jugés vitaux. Du coup, la centrale syndicale entend bien obtenir la révision des lois sur ces entreprises et sur les zones franches.

La demande sociale est telle que l'UGTT s'impose d'ores et déjà comme l'un des principaux acteurs de la transition. Le gouvernement provisoire ne prend aucune grande décision sans la consulter ; même la liste des nouveaux gouverneurs et ambassadeurs lui aurait été soumise. Face à elle, l'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (Utica) n'est guère en position de force : l'instance patronale s'est compromise avec l'ancien pouvoir, obtenant qu'il mette les syndicats au pas. La chute de M. Ben Ali pourrait donc casser l'image d'une Tunisie revendiquant le moins-disant social au sud de la Méditerranée pour attirer les sociétés étrangères.

Les tribus libyennes arbitres du pouvoir

Dans la soirée du mardi 15 février 2011, des citoyens de Benghazi, deuxième ville de Libye, s'étaient rassemblés pour exiger la libération de Me Fethi Tarbel. Représentant des familles de prisonniers morts en 1996 lors d'une fusillade à la prison d'Abou Salim, à Tripoli, cet avocat avait été arrêté, officiellement « pour avoir répandu une rumeur selon laquelle la prison était en feu ». Sa libération n'a pas calmé les esprits, et des appels à une « journée de la colère » le 17 février ont circulé. Le jour dit, et à l'exemple de ce qui se passait ailleurs dans le monde arabe, des milliers de manifestants sont descendus dans la rue.

Ni les arrestations, ni les tirs à balles réelles, ni le recours à l'aviation n'ont pu ramener le calme. L'intervention à la télévision du colonel Mouammar Kadhafi, le 22 février, et ses menaces d'une guerre civile si le calme ne revenait pas, ont accru la détermination des manifestants.

L'ampleur du mouvement a conduit à la désobéissance de certains militaires. Ces défections avaient deux raisons : l'appel lancé par les tribus et la présence dans les rangs des militaires de mercenaires étrangers.

En Libye comme dans tous les pays d'Afrique du Nord, le système tribal a joué un rôle central dans la sauvegarde des cultures locales et dans la lutte pour l'indépendance. « Mais, sous le règne d'Idriss Ier [1951-1969], se souvient Abd Al-Moncif Al-Buri, écrivain et militant libyen des droits humains (1), les tribus n'avaient plus aucune existence politique. La société s'était organisée sous forme de syndicats ou d'associations pour exprimer ses revendications face à un roi qui refusait le tribalisme. C'est Kadhafi qui les a intégrées dans le monde politique. » L'historien Pierre Vermeren précise : « Il a, certes, voulu les éclipser pour apparaître comme le Guide suprême de tous les Libyens, mais il a maintenu ce système à l'intérieur comme à l'extérieur du régime, alors qu'il avait disparu dans les autres pays du Maghreb. Kadhafi lui-même est issu d'une tribu du Syrte. Il a été perçu comme un membre d'une tribu [les Kadhafas] qui avait renversé le roi, lui-même chef d'une confrérie, celle des Senousis. Il a toujours instrumentalisé ce système, car il le servait et rendait plus aisée la domination d'une population d'à peine six millions de personnes disséminées sur un territoire trois fois plus étendu que la France. »

Après le coup d'Etat du 1er septembre 1969, qui l'a propulsé Guide de la révolution, M. Kadhafi a donc noué des alliances tribales qui devaient garantir son pouvoir. « Il nommait aux comités révolutionnaires les plus fidèles à son régime, qui pouvaient être les gestionnaires les moins compétents », ajoute Al-Buri. Divisant pour mieux régner, le Guide a monté certaines tribus contre d'autres et s'est servi de la diversité linguistique (arabe, berbère et toubou) pour punir les tribus rebelles, comme les Toubous, dont la présence s'étend sur plusieurs pays (2). Le chef de file du Front des Toubous pour le salut de la Libye, M. Issa Attoubawi, dénonce leur situation : « Nos enfants n'ont pas le droit d'aller à l'école ni d'entrer dans un hôpital. Nos femmes ne peuvent pas posséder de livret de famille ni d'extrait de naissance. »

M. Kadhafi a payé certaines tribus pour mieux neutraliser les partis politiques, les syndicats et toute forme d'opposition, afin de réaliser son utopie de la Jamahiriya, une forme de démocratie des masses qui serait sans Etat, sans gouvernement et sans partis politiques. Il les a chargées de briser les contestations estudiantines des années 1970. Al-Buri considère que « la censure de tous les canaux d'expression a renforcé le rôle politique des tribus, car celles-ci servaient d'intermédiaires entre les autorités et la population, qui les chargeait de porter leurs doléances ».

A la fin de février, elles sont intervenues en appelant les militaires à soutenir le peuple. Le conseil des sages de la tribu d'Al-Zouaya, qui vit sur l'axe pétrolier de l'Est libyen, a menacé de couper l'acheminement de l'or noir vers l'Europe si la répression persistait. De son côté, la tribu d'Al-Warfalla, l'une des plus importantes, alliée traditionnelle du régime, a enjoint à M. Kadhafi de quitter le pays. Et les Touaregs ont rapidement rejoint les manifestations.

Un interlocuteur (qui a requis l'anonymat) estime que l'allégeance à la tribu a amené les militaires à rejoindre le peuple, car « ils voyaient mourir leurs frères et leurs enfants ». Il ajoute : « Le sentiment d'appartenance à une nation aussi. Quand les commandants des bataillons ont vu des mercenaires étrangers tirer sur les Libyens, ils ont décidé de défendre les manifestants. »


(1) Abd Al-Moncif Al-Buri, « Le tribalisme, le régionalisme et l'avenir de l'exercice politique en Libye », www.libya-nclo.com (en arabe).

(2) La tribu des Toubous, « les habitants du Tibesti », vit dans le sud du Sahara. Ils sont environ trois millions, répartis entre le Tchad, le Niger, l'Egypte et le sud de la Libye, pays dont ils représenteraient 18 %de la population.

Tous sur la photo !

« Celui qui n'est pas sur la place n'aura jamais sa photo. » C'est sur cet air scandé par les haut-parleurs que le noyau dur des manifestants de la place Tahrir accueillait les renforts venus les soutenir à la sortie de la prière des vendredis « de la colère », « du départ » et « du déluge ». Une chanson du répertoire nassérien pour couvrir d'éventuels slogans islamistes. Puis, plus clairement, la foule tonne : « Pacifique, civique ; ni islamique ni militaire. »

Quand donc ces jeunes révoltés ont-ils acquis une telle conscience politique et une telle maîtrise des symboles, au milieu d'une Egypte qu'on croyait profondément islamisée et divisée confessionnellement ? Comment ce vent nouveau a-t-il gagné ?

« Si vous voulez une société libre, donnez-lui simplement Internet », déclarait le 11 février sur Cable News Network (CNN) M. Wael Ghonim, un des leaders du mouvement, par ailleurs cadre chez Google. La révolution arabe porte la marque des sites participatifs. Car tout en ouvrant sur le monde, Facebook et Twitter sont devenus le creuset de groupements sociaux et civiques dans des pays où toutes les activités associatives étaient contrôlées et bannies. La mosquée et l'église ont cessé d'être les seuls lieux de socialisation.

Mais cette émergence du social 2.0 suffit-elle à déclencher les révolutions ? « Nous menons depuis plusieurs années une “guerre d'usure”, entre autres à travers le Net, et le 25 janvier 2011 on a eu notre “guerre d'octobre” (1) », répond M. Ahmad Eid, un autre jeune du noyau dur égyptien. En effet, cela fait plusieurs années que les blogs fustigent les méfaits des régimes plaçant « le pouvoir au-dessus de l'Etat », les conséquences d'un libéralisme économique oubliant les droits sociaux minimaux et laissant décliner les services publics, les atteintes aux libertés…

Mais les chaînes satellitaires arabes ont également ouvert des brèches considérables en faveur des libertés, du fait même des contradictions existant entre les régimes arabes qui les sponsorisent. Bien sûr, il y a la qatarie Al-Jazira ; mais même Al-Arabiya, sponsorisée par les Saoudiens, a appelé à ouvrir le débat sur la corruption en... Arabie saoudite et au Qatar — une initiative du directeur du Caire, annoncée publiquement et vite matée ! Toute une production littéraire a contribué à cette conscience émergente : ainsi Alaa El-Aswani, auteur du célèbre Immeuble Yacoubian (2), a été au cœur de la place Tahrir.

L'Arabie saoudite supportera-t-elle l'importation de cet éveil arabe après des décennies d'exportation de courants islamistes ? Et qu'en sera-t-il de la Syrie, qui était restée, avec l'Egypte et la Tunisie justement, dans la compétition pour incarner les Lumières arabes — la Nahda (3) ?

Enfin, les Arabes sont-ils les seuls à vouloir leur place sur la photo ?


(1) Propos tenus à la télévision officielle L'Egypte aujourd'hui, le 13 février 2011. La « guerre d'usure » fait référence à la période qui suit la débâcle des armées arabes dans la guerre de juin 1967, quand les forces égyptiennes et syriennes ont multiplié les escarmouches contre l'armée israélienne. La « guerre d'octobre » fut déclenchée le 6 octobre 1973 par Le Caire et Damas.

(2) Actes Sud, Arles, 2006.

(3) Mouvement de renaissance arabe au XIXe siècle.

Racines ouvrières du soulèvement égyptien

De nombreuses grèves ont préparé le mouvement du 25 janvier. Après la chute de M. Hosni Moubarak, les ouvriers revendiquent une amélioration de leurs conditions de vie et le droit de s'organiser.

« Ça suffit maintenant, ça suffit ! On ne va pas faire la fête éternellement ! Il faut construire le pays, il faut travailler ! » Au volant de sa voiture, à quelques pas de la place Tahrir au Caire, M. Mohammed Farid Saad peste contre les badauds qui bloquent la rue et l'empêchent d'avancer. Ils terminent une longue nuit de fête, chantant et tapant sur divers instruments plus ou moins improvisés. Ce samedi 12 février, au petit matin, l'Egypte s'éveille d'une nuit longue de trente ans. M. Hosni Moubarak est parti la veille pour Charm El-Cheikh et le pouvoir a été confié au Conseil suprême des forces armées. La principale revendication des manifestants a été satisfaite : le raïs s'en est allé. La révolution paraît terminée.

M. Saad possède et gère une petite fabrique de colles industrielles, ersatz d'un produit américain, située dans un quartier pauvre du vieux Caire. Ce matin de la révolution, la quinzaine d'ouvriers — beaucoup de femmes, dont certaines très jeunes — sont déjà au travail quand le patron déboule dans son usine. Il est heureux de cette révolution. Il est convaincu que désormais le pays sera plus sérieux et mieux organisé, que ses ouvriers seront plus responsables ; mais aussi qu'il y aura moins de corruption : jadis, il fallait donner des bakchichs aux inspecteurs de l'Etat qui contrôlaient la sécurité sanitaire et les conditions de travail. Ses employés semblent eux aussi se réjouir de la chute du régime, mais ils sont surtout préoccupés par leurs salaires, qui s'élèvent actuellement à environ 500 livres égyptiennes (62 euros) par mois, bien loin du salaire minimum de 1 200 livres (149 euros) réclamé par les mouvements de gauche.

Cette revendication ne faisait pas partie du « programme » de la révolution, tel que le décrit l'écrivain Khaled Al-Khamissi, auteur du roman à succès Taxi (1). « Cette révolution avait un objectif clair : la démocratisation de la vie politique égyptienne, la chute de Moubarak, la réforme de la Constitution, la dissolution du Parlement et l'instauration de vraies élections. » Il reconnaît pourtant l'importance des mouvements sociaux, notamment des grèves de travailleurs de ces dernières années, dont les revendications étaient plus sociales et économiques que politiques : « Il y a une continuité entre ces mouvements et la révolution de 2011. »

Vendredi 11 février, dans un café à quelques mètres de la place Tahrir, peu après la prière et avant l'annonce du départ de M. Moubarak, un petit groupe d'intellectuels discute de la situation. M. Alaa Shukrallah, pédiatre, la cinquantaine, ancien des luttes étudiantes, militant dans des organisations non gouvernementales (ONG), lit le journal à voix haute. Il égrène la liste des usines et des entreprises qui sont entrées en grève : les employés du rail, du pétrole, du ministère de l'agriculture, de telle ou telle société des eaux, des autobus... Depuis quelques jours, ouvriers et employés ont rejoint le mouvement après avoir entendu — ou non — « l'appel à nos camarades travailleurs égyptiens » lancé le 9 février par dix organisations de gauche pour réclamer la justice sociale, un salaire minimum juste et décent, la démocratie au travail, la liberté syndicale, etc. L'appel a des accents lyriques : « Travailleurs égyptiens, vous êtes une partie de cette grande révolution du peuple, vos luttes et combats de ces dernières années ont préparé le terrain de cette révolution. »

Pour l'avocat Khaled Ali, directeur du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux, « ce ne sont pas les ouvriers qui ont lancé le mouvement du 25 janvier, parce qu'ils ne disposent pas d'une structure capable de les organiser ». Mais « l'une des étapes importantes de cette révolution a été franchie lorsqu'ils ont commencé à protester et à donner une coloration économique et sociale à la révolution, en plus des exigences politiques ».

Au moins trois actions de protestation
chaque jour en 2010

Une analyse qui n'est guère partagée par les jeunes de la classe moyenne, connectés à Facebook et considérés par la presse comme les héros de cette révolution. Pour M. Ahmed Maher, 30 ans, ingénieur et coordinateur général du Mouvement du 6 avril, « les travailleurs n'ont pas joué de rôle dans la révolution. Ils en étaient éloignés ». Son mouvement, qui porte des revendications exclusivement politiques et démocratiques, a pris une part importante dans le déclenchement du processus. Il organise en effet depuis 2009 une manifestation tous les 25 janvier — jour de la fête de la police — pour exiger la libéralisation politique. Celle de 2011 aura été déterminante.

Certes, le mouvement tire son nom d'un appel à la grève lancé pour le 6 avril 2008 par les ouvriers de la plus grande usine du pays, la société Misr Filature et Tissage, située à Mahallah Al-Koubra, dans le centre du delta du Nil (2). A l'époque, les jeunes Cairotes avaient rencontré les ouvriers et décidé de créer sur Facebook le Mouvement des jeunes du 6 avril, mais ce dernier s'éloignera rapidement des revendications sociales pour se concentrer sur la question démocratique.

Les luttes des travailleurs ont joué un rôle déterminant ces dernières années. Elles se sont amplifiées dans tous les secteurs et ont fait naître une culture de la critique et de la revendication en Egypte. « En 2010, relève Me Ali, il ne s'est pas passé une journée sans qu'il y ait au moins trois mouvements de protestation dans le pays. » Et, pour M. Kamal Abbas, ancien ouvrier et directeur du Centre pour les services aux syndicats et aux travailleurs, « ces mouvements ont implanté l'idée qu'il était possible de faire grève ».

Le 16 février dernier, malgré le communiqué du Conseil suprême des forces armées diffusé à la télévision et relayé sur les téléphones mobiles, appelant à l'arrêt des mouvements sociaux, l'usine Misr Filature et Tissage a cessé le travail. Les ouvriers ont planté des tentes dans l'usine — comme sur la place Tahrir au Caire — et ont dormi là. Ils ont placardé leurs revendications sur les murs. Première d'entre elles : la démission de M. Fouad Abdel Halim Hassan, le président de la société, accusé de corruption. Les autres concernent l'augmentation des salaires et des primes, l'octroi de logements aux ouvriers, ainsi que l'amélioration des conditions de travail. Les ouvriers ressentent fortement l'inégalité qui règne au sein de la société. Ils se plaignent par exemple de l'attribution de logements presque gratuits aux membres de la hiérarchie, alors qu'eux-mêmes doivent louer des appartements en centre-ville au prix du marché.

Un militaire démet un patron
au nom des travailleurs

Amal, 28 ans dont treize à l'usine, gagne au total 300 livres égyptiennes par mois. Elle aimerait avoir un logement pris en charge par la société et se plaint, comme tous les autres ouvriers, d'être payée « au millim ». Soit un dixième de piastre, monnaie utilisée à l'époque du roi Farouk, dans les années 1950. Le bulletin de salaire d'un autre ouvrier indique ainsi qu'il gagne, pour quinze jours de travail, 290 000 millim, soit 290 livres. M. Mohammed El-Metwally Igazy, 39 ans dont quinze à l'usine, gagne, lui, un peu moins du double. Il exige l'instauration du salaire minimum à 1 200 livres par mois, « ainsi que l'a décidé la Haute Cour constitutionnelle ».

Il s'agit en fait de la Cour du contentieux administratif, juridiction dépendant du Conseil d'Etat, qui, par un arrêt du 30 mars 2010, a obligé l'Etat à fixer un salaire minimum à un niveau permettant de mener une vie digne (3). Cet arrêt avait alors fait naître ce que les journaux ont appelé « la bataille des salaires » (4). Il n'a pas été appliqué par le gouvernement ; les 1 200 livres mensuelles restent donc un objectif pour les luttes sociales.

Cette revendication des ouvriers de Mahallah n'a pas été satisfaite. Le 19 février, après quelques jours de grève, une négociation a lieu entre la direction de la société, le gouverneur militaire et une délégation de travailleurs. C'est le militaire qui fait la première annonce, très applaudie : le président de la société est démis et remplacé par un ingénieur bien connu et apprécié, M. Ahmed Maher. Les jours de grève sont payés et une augmentation des salaires est à l'étude. Les ouvriers portent M. Maher en triomphe. Quant à son homonyme du Mouvement des jeunes du 6 avril, ils ne le connaissent pas. Ils ont donc eu la tête du président de la société, comme à Tahrir, et assurent au visiteur que leur action n'a rien à voir avec la révolution qui vient de secouer l'Egypte. Il semble pourtant que cette grève, comme tant d'autres, n'aurait pas eu lieu sans elle.

Si la chute de M. Moubarak a pu laisser croire à un reflux des mouvements sociaux, le pays étant pressé de retourner à la vie normale, de nettoyer les rues tout autant que le système, de nombreuses grèves et autres manifestations sectorielles se sont pourtant déclenchées quelques jours après la fin de la révolution. Chaque usine, chaque ministère, chaque société a alors présenté ses revendications. Dans les secteurs du pétrole, du gaz, de l'acier, à la poste et chez les ambulanciers, grèves et actes de protestation se sont multipliés pour, souvent, demander le renvoi du président de la société ou celui du ministre. Les policiers eux-mêmes ont manifesté au centre-ville du Caire, devant le ministère de l'intérieur, et dans les grandes villes du pays pour réclamer des augmentations de salaire. Après le départ de M. Moubarak, le peuple s'attend à ce que les richesses soient redistribuées, et il le fait savoir. Il n'est pas jusqu'au chauffeur de taxi qui ne soit convaincu que l'argent va arriver, rapidement, faisant ainsi écho à l'un des slogans entendus place Tahrir : « Hosni Moubarak, dis-nous où est notre argent ! »

Les experts leur répondent dans les pages « débats » des journaux. Ils expliquent qu'il est encore trop tôt, que la répartition des richesses devra se faire progressivement. « Les grèves des travailleurs... un danger qui menace l'économie égyptienne », affirment ainsi deux économistes (5).

Ces mises en garde ne sont guère entendues, car la révolution a libéré la parole. Les Egyptiens, désormais, exigent leurs droits, même et surtout dans les secteurs où aucune grève n'avait été enregistrée avant 2011.

Située dans une vaste zone industrielle à quelques dizaines de kilomètres de Suez, la société publique An-Nasr Lil-Asmida produit des pesticides. L'entreprise est vaste et semble prospère. Il y a de nombreux logements pour les ouvriers, un hôpital, et les salaires sont souvent supérieurs aux 1 200 livres exigées ailleurs. Pourtant, le 13 février, deux cents employés ont pris part à une manifestation — sans toutefois arrêter la production de l'usine. La première de leurs revendications vise le président de la société, M. Adel Al-Mouzi, accusé de corruption et qu'ils aimeraient voir jugé. Ils voudraient également que soit construite une usine plus moderne.

Obtenir que soit fixé le salaire maximum
prévu par la Constitution

Pour M. Nabil Fahmy, technicien, « il était impossible de faire quelque chose avant la révolution, à cause des agents de la sécurité de l'Etat. Désormais, nous pouvons manifester. Aujourd'hui, il y a de la liberté, l'armée nous protège. Avant, il était impossible de rencontrer le président du conseil d'administration de l'usine ; aujourd'hui, c'est possible. Avant la révolution, très peu de gens parlaient ; maintenant nous pouvons parler, nous asseoir et discuter des problèmes de la société. » Il n'est pas rare d'entendre les mots « liberté d'expression », et les ouvriers sentent du répondant de la part de leur hiérarchie, alors qu'il n'y avait jadis qu'ignorance.

Le 19 février, les avocats du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux ont présenté au pouvoir militaire, qui gère les affaires du pays, une requête pour que soit fixé un salaire maximum, ainsi que le prévoit la Constitution égyptienne, dans le but de réduire les écarts de richesse. Pour Al-Khamissi, « la révolution n'est pas terminée, elle ne fait que commencer ».


(1) Khaled Al-Khamissi, Taxi, Actes Sud, coll. « Mondes arabes », Arles, 2009.

(2) Lire Joel Beinin, « L'Egypte des ventres vides », Le Monde diplomatique, mai 2008.

(3) Cour du contentieux administratif, requête n° 21606 / 63, 30 mars 2010.

(4) Al-Masry Al-Youm, Le Caire, 6 avril 2010.

(5) Al-Ahram, Le Caire, 16 février 2011.

Les Frères musulmans pour une « transition dans l'ordre »

A la fin de février, les Frères musulmans ont décidé de créer le Parti de la liberté et de la justice, un bras politique qui pourrait leur permettre d'influer sur l'avenir du pays.

Déjouant la plupart des pronostics, la révolte égyptienne a été impulsée et conduite par des coalitions de forces — partis, associations, réseaux d'internautes — à dominante laïque et démocratique. Les organisations de la mouvance islamique ou leurs membres à titre individuel ont pris part à ce mouvement, mais sur un pied d'égalité avec des formations d'importance marginale avant le début du soulèvement et des groupes plus proches des dissidents est-européens de 1989 que des partis de masse ou des avant-gardes révolutionnaires, acteurs traditionnels des révolutions sociales.

Si, dans le cas tunisien, la discrétion du mouvement islamiste peut largement s'expliquer par la férocité de la répression, qui a entravé la capacité d'action du parti Ennahda, c'est paradoxalement dans leur statut même de parti toléré par le régime militaire que se trouve la clé de l'attitude pusillanime adoptée par les Frères musulmans égyptiens.

Parvenu au pouvoir à la suite du décès de Gamal Abdel Nasser en septembre 1970, Anouar El-Sadate avait favorisé le retour de la confrérie sur la scène publique et son ascension comme contrepoids à la gauche nassérienne, ou radicale. Les Frères s'inscrivent pleinement dans la libéralisation économique (infitah) menée par le fossoyeur du nassérisme, ce qui se traduit sociologiquement par l'influence croissante en leur sein de membres de la nouvelle bourgeoisie égyptienne. Ils ne renoncent pas pour autant à faire valoir leur piété contre la corruption galopante. C'est même là un de leurs arguments clés auprès des couches petites-bourgeoises qui constituent leur terreau de prédilection.

La confrérie s'est construite comme mouvement politique réactionnaire religieux, dont le souci principal était — et demeure — l'islamisation des institutions politiques et culturelles égyptiennes et la promotion de la charia comme source de la législation. Un programme que résume son slogan central : « L'islam est la solution. » Mais elle a également servi d'antidote politique à des groupes intégristes extrémistes et violents.

De son côté, Sadate n'avait cessé de jouer la carte religieuse pour légitimer idéologiquement son pouvoir face à la contestation sociale et nationaliste. Soucieux de compenser l'impact du traité de paix impopulaire qu'il conclut avec Israël en mars 1979 (moins de six semaines après la révolution iranienne), il fit amender la Constitution l'année suivante afin d'y inscrire la charia comme « source principale de toute législation », en dépit du fait que la population égyptienne comprend une importante minorité chrétienne. Cette concession ne suffit pas à gagner le soutien des Frères au traité israélo-égyptien. C'est alors que Sadate décide de donner un coup d'arrêt à leur influence. En 1981, quelques mois avant d'être assassiné par des membres de la frange extrémiste de la mouvance intégriste islamique, il lance contre eux une vaste campagne d'arrestations.

Peu après son accession à la présidence comme successeur de Sadate, M. Hosni Moubarak relâche les Frères musulmans incarcérés. Au départ, le nouveau président se présente comme un homme de modération et de sobriété, accusant le contraste avec le style flamboyant de son prédécesseur. A son tour, il cherche à composer avec les Frères afin de se doter d'une assise populaire, tout en perpétuant le régime de liberté surveillée auquel Sadate avait soumis la confrérie afin de juguler son développement.

Pusillanimité conservatrice des plus âgés,
volonté des plus jeunes de revendiquer
les libertés politiques

Les rapports des Frères avec le régime se tendent en 1991, lors de la participation de l'Egypte à la coalition dirigée par les Etats-Unis contre l'Irak pendant la guerre du Golfe. Ce conflit précipite un tournant décisif dans les rapports entre, d'une part, Washington et son allié saoudien et, d'autre part, la mouvance régionale de l'intégrisme islamique sunnite « modéré » à laquelle appartenaient les partis islamistes de masse algérien, égyptien et tunisien. Au grand dam de la monarchie saoudienne, qui jusque-là cultivait des liens avec eux, ces partis se joignent à la protestation contre la guerre. Leur rupture avec Riyad facilite la répression qu'ils subissent à des degrés divers au cours des années 1990 — avec l'assentiment des Etats-Unis et de l'Europe.

Ces dix dernières années, les Frères ont vécu tiraillés entre la pusillanimité conservatrice de leurs dirigeants les plus âgés et la pression d'une partie de leurs cadres, plus jeunes, en faveur d'une revendication plus active des libertés politiques. Ils ont donc veillé à ne pas s'attirer les foudres du régime, tout en s'engageant davantage dans la contestation démocratique et nationaliste. Leurs membres participent ainsi au réseau Kefaya (« Ça suffit »).Né dans la solidarité avec la seconde Intifada palestinienne, ce mouvement s'est développé dans l'opposition à la guerre de 2003 contre l'Irak, avant de s'affirmer comme une force de contestation du caractère dictatorial du pouvoir et de la succession dynastique qui commençait à se profiler.

Les partisans d'une plus grande audace politique sont alors encouragés par l'accession au pouvoir en Turquie du Parti de la justice et du développement (AKP), parti musulman conservateur, par la voie parlementaire, en 2002. L'expérience semble confirmer la possibilité d'un modèle jugé impraticable jusque-là. L'interruption brutale par les militaires du processus électoral en Algérie, en janvier 1992, puis la démission forcée en Turquie, en 1997, de M. Necmettin Erbakan, écarté par l'armée un an après son arrivée à la tête du gouvernement, avaient en effet suggéré que la voie parlementaire était barrée aux mouvements d'inspiration islamique dans les pays où le pouvoir politique était sous contrôle militaire.

La nouvelle expérience turque signale un changement sur ce point, d'autant que Washington et l'Union européenne donnent leur bénédiction à ce nouveau cours. Confrontée en 2004 à l'effondrement de la justification officielle de son invasion de l'Irak (présence d'armes de destruction massive), l'administration Bush présente la « promotion de la démocratie » comme le but déclaré de sa politique au Proche-Orient. Et, encouragées par l'évolution rassurante de l'expérience turque, des voix s'élèvent à Washington pour prôner une attitude plus ouverte à l'égard des Frères musulmans égyptiens. Cédant de mauvaise grâce à la pression des Etats-Unis, M. Moubarak introduit plus de pluralisme dans les élections de 2005 et accorde davantage de sièges à l'opposition, dont l'essentiel aux Frères musulmans. Le raïs espère ainsi démontrer que des élections libres en Egypte leur bénéficieraient plus qu'aux autres. Quelques mois plus tard, en janvier 2006, la victoire électorale du Hamas palestinien achève d'ôter à l'administration Bush toute envie de « promouvoir la démocratie » dans la région en général, et en Egypte en particulier.

L'accession de M. Barack Obama à la présidence des Etats-Unis, le discours qu'il prononce au Caire le 4 juin 2009, dans lequel il affirme son soutien à la démocratisation de la région, ainsi que la façon dont il semble snober son homologue égyptien galvanisent l'opposition à M. Moubarak. Après quelques hésitations, les Frères se font représenter dans l'Association nationale pour le changement, la coalition à dominante libérale créée en février 2010 avec M. Mohamed El-Baradei comme figure de proue.

Pourtant, quelques mois plus tard, ignorant les appels de l'opposition libérale à boycotter les élections parlementaires de novembre-décembre, ils participent au premier tour, dans l'espoir d'obtenir en échange le renouvellement d'une bonne partie de leurs mandats. Le résultat ne leur laisse d'autre choix que de boycotter le second tour. Ils se retrouvent alors avec un seul député — exclu pour avoir rompu le boycott —, contre quatre-vingt-huit dans la chambre sortante.

Ces élections portent l'exaspération à son comble dans un pays où 44 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour et où une bourgeoisie arriviste et cupide affiche un luxe égalé seulement par celui des potentats des monarchies pétrolières du Golfe qui prennent l'Egypte pour un terrain de jeu. Le pays est un baril de poudre ; la flamme vient de Tunisie. Des réseaux et coalitions de jeunes opposants appellent à manifester le 25 janvier 2011. Craignant encore une fois de s'attirer les foudres du régime, la confrérie décide de ne pas s'associer à cet appel ; ce n'est que le troisième jour qu'elle rejoint le mouvement, décidant d'investir dans la protestation sa force organisée. Simultanément, les dirigeants des Frères prennent soin de multiplier les louanges à l'armée, sachant que ce noyau dur du régime sera appelé à trancher la situation.

La confrérie se prononce
« contre l'Etat religieux », mais
« pour l'Etat civil à référence religieuse »

Lorsque M. Moubarak désigne le chef des services de renseignement, M. Omar Souleiman, comme vice-président et que ce dernier appelle l'opposition au « dialogue », la direction des Frères accepte de le rencontrer. Cette concession, s'ajoutant à son refus de s'associer à la phase initiale du mouvement, contribue à la discréditer auprès des jeunes dirigeants de la mobilisation (les chebab). Enfin, quand M. Moubarak cède, la confrérie salue la junte militaire, tout en lui demandant de libérer les prisonniers et de lever l'état d'urgence. Elle annonce son projet de fonder un parti politique légal.

La confrérie s'est ainsi mise sur les rangs pour contribuer à la « transition dans l'ordre » (orderly transition) que Washington n'a cessé de prôner depuis le début du soulèvement égyptien. Elle a donné des gages à cette fin, affirmant qu'elle n'aspirait pas à prendre le pouvoir, mais seulement à jouir de droits démocratiques. M. Essam Al-Erian, l'un de ses dirigeants, explique ainsi au New York Times, le 9 février, « ce que veulent les Frères musulmans » : « Nous n'avons pas l'intention de jouer un rôle dominant dans la transition politique qui vient. Nous ne présenterons pas de candidat aux élections présidentielles prévues pour septembre. » Les Frères « envisagent l'établissement d'un Etat démocratique et civil » tout en récusant « la démocratie laïque libérale du type américain et européen, avec son ferme rejet de la religion dans la vie publique (1) ».

Plus explicite lors d'une conférence de presse donnée le même jour au Caire, il souligne que les Frères sont « contre l'Etat religieux » — autrement dit l'Etat dirigé par les religieux à la façon iranienne — mais « pour l'Etat civil à référence religieuse (2) ». Le terme arabe employé — marja'iyya — peut désigner une instance juridico-théologique chargée de vérifier la compatibilité avec l'islam des lois votées par le Parlement et dotée d'un veto législatif à cet effet, à l'instar de ce que prévoyait le projet de programme de la confrérie rendu public en 2007, mais qui n'a pas été formellement adopté. Ce projet avait été d'autant plus décrié qu'il affirmait que la présidence de l'Egypte ne saurait être exercée par une femme ou un non-musulman.

Pour s'assurer le soutien des Frères, les militaires ont nommé au comité de révision de la Constitution l'un des membres les plus en vue de la confrérie, l'avocat et ex-député Sobhi Saleh, auteur d'un ouvrage contre la laïcité. Et ils ont placé à la tête du même comité M. Tariq Al-Bishri, juriste passé d'un nationalisme d'inspiration nassérienne à une pensée soulignant l'identité islamique de l'Egypte et la nécessité d'asseoir la législation du pays sur la charia. Dans le sermon qu'il a prononcé au Caire lors des grandes manifestations du 18 février, leur chef spirituel, cheikh Youssef Al-Qardaoui, a appelé à cesser les grèves et à donner du temps à l'armée, tout en l'invitant à changer le gouvernement.

Ainsi se dessinent les contours de la « transition dans l'ordre » envisagée par les militaires sous le parrainage de Washington : cap est mis vers une démocratie électorale sous le contrôle de l'armée, à la manière de la transition qui se déroula en Turquie entre 1980 et 1983. Une autre facette du « modèle turc » point à l'horizon : la possibilité pour un parti d'inspiration islamique d'accéder à terme au pouvoir et de coopérer avec les militaires dans la gestion du pays. Pareille collaboration pourrait s'avérer plus facile en Egypte, car l'armée n'est nullement le garant de la laïcité qu'elle prétend être en Turquie. Cette entente demeurera cependant problématique tant que les Frères musulmans n'auront pas connu le type d'aggiornamento qui a produit l'AKP turc et qu'ils continueront à susciter la méfiance des Etats-Unis et l'hostilité d'Israël en raison de leur attitude sur la Palestine.

Mais aussi longtemps que le potentiel révolutionnaire du 25 janvier n'aura pas été étouffé, son éventuelle radicalisation, manifeste dans la vague de luttes sociales qui a suivi la démission de M. Moubarak (lire « Racines ouvrières du soulèvement égyptien »), pourrait finir par enfanter un courant de gauche en comparaison duquel les Frères musulmans apparaîtraient comme un moindre mal. Tant pour Washington que pour ses clients militaires égyptiens.


(1) Essam El-Errian, « What the Muslim Brothers want », The New York Times, 9 février 2011.

(2) « Al-Ikhwan al-Muslimun : Narfud al-Dawla al-Diniyya li annaha dud al-Islam », 9 février 2011, www.ikhwanonline.net

Mme Michèle Alliot-Marie emportée par la foule

Le 11 janvier 2011, alors que la contestation gagnait Tunis, la ministre des affaires étrangères française, Mme Michèle Alliot-Marie, proposait à la tribune de l'Assemblée nationale de régler la situation par « le savoir-faire, reconnu dans le monde entier, de nos forces de sécurité ». La phrase a fait le tour du monde et suscité une large réprobation, y compris au Quai d'Orsay. Proposer une coopération renforcée au moment où le gouvernement tunisien reconnaissait que, depuis le début des troubles, la police avait tué vingt et un civils (les syndicats en dénombraient cinquante (1)) relève sans aucun doute de la faute politique. Pourtant, la ministre était sincère : entre décembre 2010 et janvier 2011, quatre cargaisons de matériel de maintien de l'ordre (tenues, protections et grenades lacrymogènes) sont parties pour la Tunisie, avec l'accord du gouvernement français.

Ces échanges s'inscrivent dans une longue tradition de coopération policière, aujourd'hui centralisée par la direction de la coopération internationale (DCI) du ministère de l'intérieur, issue de la fusion du service de coopération technique internationale de police (SCTIP) et de la sous-direction de la coopération internationale de la gendarmerie nationale. Deux cent cinquante « attachés de sécurité intérieure » (policiers et gendarmes) sont ainsi déployés dans quatre-vingt-treize ambassades et couvrent cent cinquante-six pays. Outre un rôle d'interface entre les services français et leurs homologues étrangers, ils participent à la formation des polices locales et contribuent à « la promotion de l'industrie française dans le domaine des équipements de sécurité (2) ». Un marché largement contrôlé par la Société française d'exportation du ministère de l'intérieur (Sofremi). En 2003, l'Afrique faisait l'objet de 23 % des actions « techniques » de la France dans le monde, l'Afrique du Nord et le Proche-Orient, de 15,79 %. Parmi les 1 526 actions de coopération engagées, 15,14 % concernaient le domaine de « l'ordre public » (3).

Du fait de son histoire révolutionnaire et protestataire, la France bénéficie d'une large expérience en la matière. Traditionnellement, l'armée était mobilisée pour contenir les « émotions populaires ». Or l'intervention de soldats lourdement armés et inexpérimentés (en tout cas pour ce genre de tâche) provoquait immanquablement chez les manifestants des pertes qui pouvaient s'avérer très coûteuses pour le gouvernement lui-même. Ainsi, l'arrivée au pouvoir des républicains à la fin du XIXe siècle et l'extension des droits de réunion, d'expression et d'association rendaient difficile le recours à une violence aveugle, comme c'était le cas auparavant — lors de la répression des journées de juin 1848, par exemple. L'armée n'étant plus alors constituée de professionnels mais de conscrits, il existait en outre des risques réels de voir des bataillons se mutiner et fraterniser avec les manifestants, comme ce fut le cas à Narbonne et à Béziers en 1907.

En 1921 voit donc le jour la gendarmerie mobile, un corps spécialement formé et entraîné pour le maintien de l'ordre, auquel s'ajoutent en 1944, au sein de la police nationale, les compagnies républicaines de sécurité (CRS). Le développement de ces savoir-faire et savoir-être s'accompagne d'une claire division des opposants entre adversaires et ennemis. Les premiers doivent être contenus, contrôlés, voire mis à l'écart ; les seconds, anéantis (4). Une différence de traitement qui recoupe assez fidèlement le clivage intérieur-extérieur.

Les guerres coloniales — en Algérie surtout — mettront à rude épreuve la distinction entre action de police et action militaire, surtout lorsque les opérations se mèneront dans ou contre « la foule ». L'armée théorisera donc la « contre-subversion », qui connaîtra un large succès auprès des dictatures latino-américaines (notamment en Argentine) et qui resurgit aujourd'hui dans la stratégie américaine en Afghanistan.

Mais la chute du mur de Berlin lui donne l'occasion d'actualiser ses doctrines. De plus en plus confrontée aux populations civiles dans des opérations extérieures d'interposition ou de rétablissement de la paix, elle va développer sa propre réponse aux « mouvements de masse », qui sera codifiée en 2001 sous l'appellation « contrôle des foules » (5). On pourrait en résumer la logique par « qui peut le plus peut le moins ». Le scénario le plus souvent évoqué est celui d'une manifestation pacifique dans laquelle se glissent des éléments armés qui ouvrent le feu sur les soldats. L'équipement de l'armée doit donc lui permettre de basculer immédiatement d'une situation à l'autre (6).

Cette approche est diamétralement opposée au maintien de l'ordre, qui consiste en une « montée graduelle en violence ». Ici, c'est la situation et son évolution qui déterminent le type de matériel utilisé, du simple casque aux véhicules blindés, en passant par différents types de protections.

Sur le territoire métropolitain, ce dernier mode d'action règne sans partage. A l'étranger, les deux conceptions se déploient suivant les zones d'influence respectives des armées ou des polices, en fonction de l'histoire des relations entre la France et ces Etats. En novembre 2004, lorsque l'armée française tire sur la foule en Côte d'Ivoire, elle montre un peu brutalement quel type de solution y est favorisé. En Tunisie ou à Bahreïn (dont les unités antiémeutes ont été formés par les CRS), il semble que Mme Alliot-Marie proposait plutôt le maintien de l'ordre.

Entre forces de sécurité prévaut non pas une répartition harmonieuse des tâches (interne-externe, policier-militaire), comme on le croit souvent, mais une forme de concurrence, dans un contexte de réduction de leurs budgets et de leurs personnels. Ainsi, la violence des échanges entre gendarmes et militaires de l'armée de terre au Kosovo en 1999 — un colonel de gendarmerie fut même agressé physiquement par des militaires (7) — est à la mesure de l'enjeu que représentait la prise en charge des manifestations par l'une ou l'autre des institutions. Quant aux émeutes de 2005 dans les banlieues françaises, elles ont simultanément propulsé les CRS et les gendarmes mobiles au rang de spécialistes internationaux du maintien de l'ordre et sauvé — provisoirement peut-être — leurs effectifs, que le gouvernement pensait réduire drastiquement.

Pour autant, les logiques contradictoires du contrôle des foules et du maintien de l'ordre ne peuvent prospérer que parce qu'elles se rejoignent sur un même terrain. Les mouvements de foule pouvant déstabiliser les régimes politiques constituent en effet une préoccupation constante de nombre de dirigeants. La peur de l'irrationnel associé aux mobilisations populaires depuis le succès du livre de Gustave Le Bon Psychologie des foules (1895) semble toujours d'actualité. Elle assimile les manifestants au désordre et au chaos, voire à des « monstres sanguinaires », comme les caricaturait le philosophe conservateur Hippolyte Taine (1828-1893). Or, cette déraison supposée n'existe que par une raison d'Etat qui entend maintenir l'ordre social tel qu'il est. La foule apparaît ici comme le pendant conservateur du peuple. Un peuple qui, en Tunisie et ailleurs, semble aspirer à un autre avenir.


(1) Le Monde, 16 janvier 2011.

(2) Assemblée nationale, « Rapport d'information sur le réseau diplomatique et le rôle des ambassadeurs », n° 3620, février 2002.

(3) Journal officiel, Paris, 19 octobre 2004.

(4) Il existe bien sûr des contre-exemples, comme la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris, où les forces de police causèrent la mort de plusieurs dizaines de manifestants algériens pacifiques.

(5) Dans le Manuel provisoire d'emploi des forces terrestres dans le contrôle des foules (TTA 950) du 8 août 2001.

(6) Lire Philippe Leymarie, « Comment les armées se préparent au combat urbain », Le Monde diplomatique, mars 2009.

(7) Cf. Le Canard enchaîné, Paris, 1er mars 2000.

Les armées, le peuple et les autocrates

Pendant plus de quarante années, « armée », dans le monde arabe, a rimé avec coup d'Etat, état d'urgence, secret et surveillance. L'institution était à l'origine des systèmes politiques ou garante ultime de ceux-ci, mais elle était devenue discrète. Or elle a endossé à plusieurs reprises le rôle de protectrice de la population et de sauveuse de l'Etat. Alors qu'elle représente une composante de l'appareil sécuritaire, le dernier recours du pouvoir, on l'a vue, en Tunisie et en Egypte, se dissocier des forces de police, reconnaître comme légitimes les revendications des manifestants et, finalement, lâcher le chef qu'elle avait porté au pouvoir et sous le commandement duquel elle était censée opérer. Que s'est-il passé, au cours de ces décennies, pour que les sociétés en viennent à se réjouir de l'intervention des militaires, voire à la réclamer, comme on a pu l'observer en Tunisie, puis au cours de la révolution égyptienne qui a balayé le régime de M. Hosni Moubarak ?

Connaissant le poids historique de l'armée dans la construction de l'Etat-nation après les indépendances, la plupart des dirigeants arabes, qu'ils en soient issus ou non, ont rapidement compris le danger qu'elle pouvait représenter. Ils ont tous entrepris de la marginaliser et de la neutraliser, notamment en lui accordant des privilèges économiques considérables. En Egypte, ce sont les Etats-Unis qui ont en grande partie financé cette politique, en attribuant des subsides conséquents aux généraux. Ceux-ci ont bénéficié d'autorisations pour bâtir des centres commerciaux, des villes dans le désert, des stations balnéaires, et ont été admis au sein des clubs élitistes auparavant réservés à l'aristocratie cairote. Ils occupent tous les postes de gouverneur à travers le pays, dirigent les grandes entreprises publiques et les cabinets de plusieurs ministères.

En parallèle, les chefs d'Etat ont développé un système complexe d'appareils de sécurité dirigés par des officiers de haut rang, lesquels se trouvaient entraînés dans une logique nouvelle : leur mission de protection de l'Etat se métamorphosait en protection du régime. Ce glissement s'observe partout, mais il fut surtout impulsé par des dirigeants eux-mêmes issus des rangs de l'armée.

Les services de sécurité assurent les missions de renseignement et de maintien de l'ordre ; ils contrôlent au quotidien les activités des citoyens. Leur multiplication est la règle ; en bonne logique sécuritaire, ils se surveillent mutuellement. En Egypte, leurs effectifs ont gonflé jusqu'à atteindre près de trois fois ceux de l'armée (un million quatre cent mille, contre cinq cent mille militaires). Rares sont les exemples où les deux services fusionnent en un corps solidaire, comme en Algérie.

Conçues comme le bras coercitif d'un régime, ces agences de sécurité deviennent les gestionnaires directs du politique. Elles se posent en interlocutrices incontournables de la population — ouvriers en grève, chômeurs ou manifestants revendiquant des logements ou le droit à la terre qu'ils cultivent. Elles gèrent aussi les rapports entre communautés de croyants et fixent les limites de la liberté d'expression.

La pénétration dans toutes les institutions est ancienne, mais la gestion directe de la vie publique par les services (mukhabarat) a connu un essor sans précédent au cours de la dernière décennie. Les agences opèrent désormais au grand jour, et les discours de leurs chefs traduisent un sentiment de toute-puissance glaçant. « Ici, tout est sécurité, nous déclarait (1) un haut responsable du ministère de l'intérieur égyptien ; tout relève de notre responsabilité, des oiseaux dans le désert du Sinaï aux éléments d'Al-Qaida qui s'y promènent, en passant par les mosquées du Caire et d'Alexandrie. » Jusqu'au contrôle des cerveaux : en Arabie saoudite, dans le contexte de la lutte contre le djihadisme, le ministère de l'intérieur a développé le concept de « sécurité intellectuelle ».

Les dirigeants peuvent donc dormir tranquilles : les hommes de la sécurité s'occupent de tout — toujours plus de sécurité entraînant toujours moins de politique. Le terme de « sécuritocratie », emprunté au politologue soudanais Haydar Ibrahim, caractérise bien ces régimes (2). Les insurrections dans la région révèlent, pays après pays, l'état de déliquescence des institutions politiques. Pour la plupart, ce sont des Etats objectivement en faillite que les armées sont amenées à sauver.

Les caractéristiques des systèmes sécuritaires du monde arabe ne diffèrent pas de ce que l'Amérique latine, l'Europe de l'Est ou du Sud ont connu avant leur transition démocratique : rôle de bouclier entre l'Etat et la société, fonctionnement en circuit fermé d'appareils variant en taille et en complexité, mais dont la culture d'impunité et le mode de fonctionnement restent les mêmes et encouragent une logique inexorable de la terreur. Si ces formidables machines de surveillance ont pour tâche première d'entretenir la peur et d'empêcher le développement de liens entre les citoyens, la peur y règne aussi à tous les échelons, d'autant plus forte que la hiérarchie est plus changeante, en fonction des rivalités de clans.

Les insurrections massives qui ont éclaté en début d'année du Maghreb au Machrek ont eu pour effet de rompre le circuit fermé dans lequel opèrent les appareils du pouvoir. La population, acteur surprise, agit comme révélateur des divergences et comme catalyseur des rivalités. Elle place les structures du pouvoir face un dilemme : tirer ou non sur les manifestants.

Quand la machine sécuritaire se dérègle, les dysfonctionnements s'étendent aux autres piliers du pouvoir : le parti dirigeant, l'oligarchie d'affaires et, bien sûr, l'armée. L'irruption du peuple a pour effet de séparer les institutions qui servent le régime de celles qui se posent en serviteurs de l'Etat — au premier chef l'armée. Tenue éloignée des tâches de maintien de l'ordre, celle-ci peut jouer le rôle de garante de la transition. De nombreuses passerelles existent entre elle et l'appareil sécuritaire. Le lien est le plus souvent assuré par les chefs des services de renseignement militaire, le général Omar Souleiman en Egypte ou le général Mohamed Mediene en Algérie, qui occupent de ce fait la fonction la plus importante du système politique.

Il convient de distinguer la contribution effective des armées tunisienne et égyptienne à l'aboutissement des révoltes. Comme la plupart des dirigeants arabes passés de la caserne au palais présidentiel, M. Zine El-Abidine Ben Ali craignait les ambitions des hommes en kaki. Dès son accession au pouvoir, en 1987, l'armée avait subi une réduction d'effectifs et de moyens, ainsi que le limogeage de plusieurs de ses chefs. L'affaire non élucidée de l'accident d'hélicoptère qui, en 2002, causa la mort du général Abdelaziz Skik et de plusieurs hauts officiers a accentué la suspicion régnant entre le palais de Carthage et l'institution (3). Longtemps à l'écart des décisions politiques, même durant les années Bourguiba (1957-1987), celle-ci n'a pas été impliquée dans la vie économique du pays et ne participait donc pas à la corruption du régime.

Les militaires égyptiens, en revanche, sont au pouvoir depuis la révolution des Officiers libres, en 1952. Le colonel Gamal Abdel Nasser, décédé avec 85 livres égyptiennes en sa possession, était porteur d'un projet ambitieux de développement social et économique pour son pays et pour tout le monde arabe. Son idéologie nationaliste a séduit le peuple, qui lui a pardonné ses échecs en matière de gestion politique et ses atteintes systématiques à la liberté d'expression. Son successeur, Anouar El-Sadate, issu lui aussi de l'armée et chantre du libéralisme économique au bénéfice d'une nouvelle bourgeoisie parasitaire, a en revanche introduit la culture de la corruption, tout en s'assurant la loyauté de l'armée : il lui a octroyé des privilèges économiques en vue de la marginaliser, après lui avoir volé sa victoire de la guerre d'octobre 1973 contre Israël avec la signature des accords de Camp David, en 1978.

Au cours des dix dernières années, le ressentiment des militaires à l'égard de M. Moubarak s'est accru. L'armée lui reprochait son refus de nommer un vice-président, qui créait une incertitude dangereuse pour l'avenir du pays, et son entêtement à promouvoir comme successeur son fils Gamal (4) — un personnage auquel elle ne reconnaissait aucune légitimité et dont l'ascension l'aurait privée du rôle de « faiseuse de rois ». Enfin, le président suscitait le mécontentement pour avoir permis à un petit cercle d'hommes d'affaires gravitant autour de son dauphin d'accaparer de plus en plus de richesses.

Dans les jours qui précèdent la chute du régime, des divergences se font jour : faut-il continuer à soutenir M. Moubarak ou le forcer à démissionner ? Le consensus en faveur de la seconde option se renforce, mais l'armée semble hésiter à assumer elle-même la responsabilité de démettre le président. Les déclarations américaines, prudentes et parfois contradictoires, cherchaient à préserver jusqu'au bout la stabilité du système, y compris si cela devait passer par le départ de M. Moubarak. Les dernières vingt-quatre heures, entre le 10 et le 11 février, ont permis à l'armée de donner aux manifestations toute leur ampleur en facilitant l'accès aux différents édifices symboliques du pouvoir (Parlement et palais présidentiel), de manière à les faire apparaître comme la cause principale de la chute du régime. Dès lors, elle se réappropriait le rôle de « faiseuse de rois » ; mais, cette fois, elle se posait en refondatrice de l'ordre politique, et s'engageait à construire un système démocratique. Son intervention était souhaitée, car jugée nécessaire pour protéger le processus de transformation interne des interférences régionales et étrangères (Israël, Etats-Unis, pays arabes ou encore Iran).

La grande différence réside dans la nature de l'intervention militaire : en Tunisie, l'armée a agi pour protéger le peuple ; elle a forcé M. Ben Ali au départ, avec l'approbation de l'« ami » américain. L'armée égyptienne, pour sa part, s'est imposée au début des événements pour combler le vide sécuritaire dans la rue. Par la suite, elle est restée neutre lorsque les milices de M. Moubarak ont agressé les manifestants sur la place Tahrir. Il est vrai qu'elle n'a pas tiré sur la foule ; mais elle n'a pas non plus empêché les autres de le faire. En définitive, elle a pris la décision de rompre avec un régime agonisant et de préserver le système.

En Algérie, c'est sous la présidence de Houari Boumediene (1965-1978) que se définit le rôle politique de l'état-major, avec l'apparition de la Sécurité militaire. La « faiseuse de rois », c'est elle. A chaque échéance politique, elle intervient pour pérenniser un ordre qui s'est avéré remarquablement stable, si l'on excepte l'échec de 1991, aux conséquences catastrophiques. C'est bien l'armée qui a fait élire M. Abdelaziz Bouteflika en 1999. Les premiers signes de divergence entre l'armée et les services apparaissent en 2004, lorsque ces derniers organisent, contre l'avis du chef d'état-major Mohamed Lamari, la réélection de M. Bouteflika. « 2004 consacre l'autonomisation définitive des services et leur suprématie sur l'armée (5) », écrit Mustapha Mohamed.

Avec l'arrivée de M. Bouteflika disparaît l'espoir ténu d'arracher les affaires politiques à l'emprise des services, qui reprennent en main tout l'appareil d'Etat. Le verrou semble impossible à faire sauter : l'armée ne peut se retirer des affaires politiques sans causer un vide dans le système, mais elle-même ne fait rien qui puisse favoriser un début de processus démocratique.

Dans le cas algérien, l'imbrication des appareils militaire et de sécurité rend leur opacité totale et leur contrôle du politique sans failles. Dans ce modèle « idéal » de sécuritocratie, les responsables de l'exécutif, le président et le gouvernement gouvernent de fait très peu. L'impréparation de l'opposition pacifique suggère que le changement ne peut venir que de l'intérieur du système, mais il serait surprenant que les tenants de l'ordre favorisent des évolutions qui compromettraient leur propre statut. C'est pourquoi l'espoir de voir l'acteur « peuple » lancer une dynamique menant au déraillement du régime renaît : il mettrait l'appareil sécuritaire et militaire devant le choix fatidique de tirer ou non sur la population.

En Libye également, l'armée a été marginalisée au profit des Comités révolutionnaires. Ses camps ont été relégués dans le désert. Aux premiers jours de la répression sanglante ordonnée par le colonel Mouammar Kadhafi, des cas de défection ont été enregistrés et son homme fort, le général Abou Bakr Younès Jaber, était placé en résidence surveillée. Le renforcement du système sécuritaire, fondé sur des unités spéciales loyales à M. Kadhafi, ainsi que le recours à des mercenaires africains confirmaient que les dictateurs ne se méfient pas seulement de leur population mais aussi de leur armée.

Après les révolutions égyptienne et tunisienne, l'armée est en position de fixer ses conditions pour un retour au pouvoir civil. Pour l'heure, rien ne permet de la soupçonner de vouloir le supplanter. En Egypte, elle est intervenue sur une décision collégiale, en tant qu'institution, sur fond de soulèvement populaire, ce qui devrait empêcher la tentation, chez les éléments les plus autoritaires, de transgresser les limites qu'elle s'est imposées. Ce retour au pouvoir s'opérera probablement en vertu d'un pacte entre civils et militaires, comme cela s'est produit ailleurs (6), permettant aux seconds de se mettre à l'abri d'éventuelles représailles. Dans le cas de l'armée égyptienne, et a fortiori en Algérie si un changement devait intervenir, la négociation a toutes les chances d'inclure le maintien de privilèges économiques.


(1) A l'occasion d'une rencontre politique organisée en mars 2008 par l'Arab Reform Initiative (ARI), avec la participation des membres de la sécurité et de la société civile.

(2) Haydar Ibrahim, « Al amnocratiya fil Sudan », dans un ouvrage collectif sur les « sécuritocraties » en arabe et en anglais, ARI, Amman, à paraître en novembre 2011.

(3) Une nouvelle enquête sera ouverte, d'après Al-Sabah, Tunis, 22 janvier 2011.

(4) Cf. Virginie Collombier, « Egypt : before and after », Arab Reform Brief, n° 44, février 2011.

(5) Mustapha Mohamed, « Etat, sécurité et réforme en Algérie », dans l'ouvrage collectif sur les « sécuritocraties », op.cit.

(6) Stéphane Boisard, Armelle Anders et Geneviève Verdo, « L'Amérique latine des régimes militaires », Vingtième Siècle, n° 105, Paris, janvier-mars 2010.

Une autre vague révolutionnaire

1952. 23 juillet. En Egypte, les Officiers libres dirigés par Gamal Abdel Nasser s'emparent du pouvoir au Caire.

1954. 1er novembre. En Algérie, début de la révolution.

1955. Avril. La conférence de Bandung marque la naissance des non-alignés.

1956. Mars. En Jordanie, la pression nationaliste provoque le renvoi du général britannique Glubb Pacha qui commande l'armée. Le Maroc et la Tunisie accèdent à l'indépendance.

26 juillet. En Egypte, nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Nasser.

Octobre-novembre. En représailles, agression de l'Egypte par Israël, la France et le Royaume-Uni.

1958. Février. Création de la République arabe unie, union de l'Egypte et de la Syrie.

14 juillet. Chute de la monarchie irakienne, suivie d'interventions « préventives » — britannique en Jordanie, américaine à Beyrouth.

1959. Octobre. Premier congrès du Fatah, créé au Koweït.

1962. Septembre. Au Yémen du Nord, renversement de l'émir.

1963. Mars. Un coup d'Etat porte le Baas au pouvoir à Damas.

1964. 13-17 janvier. Premier sommet des chefs d'Etat arabes au Caire.

29 mai. Création de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).

1965. 1er janvier. Première action militaire du Fatah contre Israël.

1967. Juin. La défaite arabe face à Israël met fin à cette vague révolutionnaire.

Trois hommes forts

1952. 22 juillet. Les Officiers libres dirigés par Gamal Abdel Nasser renversent le roi Farouk.

1956. 26 juillet. Nasser nationalise la Compagnie du canal de Suez. En réponse, la France, la Grande-Bretagne et Israël attaquent le pays.

1967. Juin. Guerre avec Israël.

1970. 28 septembre. Mort de Nasser. 5 octobre. Anouar El-Sadate lui succède.

6 octobre 1973. Début de la guerre entre l'Egypte, la Syrie et Israël.

18-19 janvier 1977. Emeutes de la faim.

19 novembre 1977. Voyage de Sadate à Jérusalem.

17 septembre 1978. Signature des accords de Camp David entre l'Egypte et Israël.

26 mars 1979. Traité de paix entre l'Egypte et Israël. La Ligue arabe exclut l'Egypte.

6 octobre 1981. Sadate est assassiné. M. Hosni Moubarak lui succède.

25 février 1986. L'armée écrase un mouvement de révolte parmi les cadets de la police.

Décembre 2007. Grève massive de fonctionnaires.

Avril 2008. Emeutes de la faim et grèves ouvrières.

Janvier-février 2011. Manifestations massives et démission du président Moubarak.

Un dictateur devenu respectable

1947. Février. L'Italie renonce à ses droits sur la Libye.

1951. 24 décembre. Proclamation de l'indépendance. Idriss Al-Senousi devient roi.

1969. 1er septembre. Le colonel Mouammar Kadhafi prend le pouvoir et proclame la république.

Décembre. Accords sur l'évacuation des bases militaires (une américaine et deux britanniques).

1973. 1er décembre. Nationalisation de la British Petroleum.

1986. 14 et 15 avril. Le président Ronald Reagan décide de bombardements contre Tripoli et Benghazi.

1988. Décembre. Attentat contre un Boeing 747 de la Pan Am à Lockerbie (Ecosse). Les services libyens sont mis en cause.

Avril 1992 et novembre 1993. Sanctions du Conseil de sécurité des Nations unies contre la Libye.

1999. Avril. Suspension des sanctions après un accord autorisant les suspects libyens de l'attentat de Lockerbie à être jugés. En janvier 2001, l'un des deux inculpés sera condamné à la prison à vie ; l'autre est acquitté.

2003. Septembre. L'ONU vote la levée définitive des sanctions.

Décembre. La Libye abandonne son programme d'armes de destruction massive.

2006. Mai. Les Etats-Unis rétablissent leurs relations diplomatiques avec Tripoli.

2007. Décembre. M. Kadhafi est reçu à Paris par M. Nicolas Sarkozy.

2010. Août. Visite à Rome de M. Kadhafi, qui est reçu par M. Silvio Berlusconi. Renforcement de la coopération avec l'Italie contre l'immigration clandestine.

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