Newer posts are loading.
You are at the newest post.
Click here to check if anything new just came in.

Attentes sociales et peur du chaos en Tunisie

Quelques semaines après la chute du régime de M. Zine El-Abidine Ben Ali, les Tunisiens mesurent l'ampleur de la tâche à venir. Mais ils redoutent que la disparition des forces de l'ordre et les manœuvres des partisans du dictateur déchu ne leur volent leur victoire.

« Nous sommes enfin libres, mais rien n'est joué. La Tunisie risque encore d'être rattrapée par ses anciens démons. » Installé à la terrasse d'un petit café de La Marsa, dans la banlieue nord de la capitale, ce jeune journaliste résume l'état d'esprit de ses concitoyens. Dans les familles comme dans les médias locaux, la chute du régime, le mandat d'arrêt émis contre M. Zine El-Abidine Ben Ali et ses proches, la quasi-dissolution du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de l'ancien pouvoir, ainsi que la promesse d'élections libres et transparentes font l'objet d'incessants commentaires. Pourtant, l'inquiétude demeure. Au point parfois de gâcher l'euphorie née d'un soulèvement dont une grande partie du monde arabe se réclame désormais.

Au-delà des difficultés quotidiennes, la première des préoccupations concerne l'insécurité. Présentes hier à n'importe quel carrefour des grandes villes ou dans les villages les plus reculés, les forces de l'ordre se sont comme volatilisées. Leur quasi absence surprend et déstabilise. Les désordres se multiplient, notamment sur les routes, tandis que des informations alarmistes circulent à propos de milices de l'ex-RCD qui sèmeraient la terreur en s'attaquant aux personnes et aux biens. L'incendie de plusieurs établissements scolaires et le meurtre d'un prêtre polonais employé dans une école privée du quartier de la Manouba, à l'ouest du centre de Tunis, ont donné du crédit aux rumeurs affirmant que les sbires de l'ancien président poursuivaient leurs représailles.

Plutôt un nouvel autoritarisme
que le risque de divisions sanglantes

« La clientèle de l'ancien régime cherche à nous faire regretter l'Etat policier ! C'est la même stratégie de la terre brûlée qu'ils mènent depuis la chute de Ben Ali », s'indigne un libraire tunisois. Pour lui, une telle situation risque de faire déraper la transition démocratique en poussant les classes moyennes à se tourner vers l'armée pour protéger la paix civile. Chef d'état-major, le général Rachid Ammar jouit d'une très grande popularité depuis que ses troupes ont refusé de tirer sur les manifestants et qu'elles ont empêché les milices de M. Ben Ali de mettre le pays à feu et à sang. L'homme a répété à plusieurs reprises que son institution respecterait le choix du peuple et ne confisquerait pas le pouvoir. Mais nombre de Tunisiens ne sont pas prêts à vivre les divisions sanglantes qui ont déchiré le voisin algérien et pourraient accueillir avec soulagement le retour d'une certaine forme d'autoritarisme.

Les quatre cent mille employés
du ministère de l'intérieur vont-ils basculer ?

Il est difficile de savoir pourquoi les forces de police ont abandonné le terrain. Dans certains cas, il s'agit de la crainte de représailles. Dans d'autres, c'est l'absence d'instructions claires de la part du gouvernement provisoire. Bien entendu, certains services ont été démantelés ou désarmés, notamment l'ancienne garde présidentielle. Mais l'opacité des forces de sécurité était telle qu'un certain nombre de milices paramilitaires n'ont pas été identifiées. Du coup, plusieurs personnalités politiques et syndicales pressent le gouvernement provisoire de remettre à plat l'appareil sécuritaire. Avec un objectif prioritaire : empêcher qu'une partie des quelque quatre cent mille hommes hier employés par le ministère de l'intérieur — sans compter les indicateurs — ne bascule dans le camp bénaliste.

Tous gardent à l'esprit l'exemple irakien : en 2003, la dissolution de l'armée et du parti Baas avait jeté des milliers d'hommes dans les bras de l'insurrection. Des voix s'élèvent en faveur d'une amnistie partielle, mais plusieurs responsables politiques tunisiens, dont M. Moncef Marzouki et l'islamiste Rached Ghanouchi, jugent nécessaires l'arrestation et le jugement, en Tunisie, de M. Ben Ali et de son épouse, Mme Leila Trabelsi, perçue par l'opinion publique comme la menace numéro un pour la paix et la stabilité futures.

La seconde inquiétude des Tunisiens est d'ordre géopolitique et concerne ses deux principaux voisins. « Que va faire Kadhafi ? » Le Guide suprême de la Jamahiriya a d'abord soutenu son homologue avant de se dire respectueux du choix du peuple. Habitués aux décisions intempestives et brutales de leur voisin — comme lorsqu'il lui prend d'expulser des milliers de travailleurs immigrés —, les Tunisiens ont craint que M. Mouammar Kadhafi ne tente de déstabiliser leur pays. L'embrasement libyen après le 14 février et l'extension des affrontements dans ce pays changent la donne, mais les peurs demeurent. On craint beaucoup les conséquences d'une Libye divisée et qui sombrerait dans la guerre civile.

Autre voisin, autres questions. Le silence des autorités algériennes n'a échappé à personne. Jusqu'à la chute de M. Ben Ali, les médias officiels ou proches du pouvoir ont minimisé l'ampleur de la contestation, quand ils ne l'ont pas passée sous silence. Hormis quelques déclarations laconiques prenant acte du changement de régime, ni le gouvernement de M. Ahmed Ouyahia ni le président Abdelaziz Bouteflika ne se sont montrés diserts. Alger n'a pas non plus apprécié que des drapeaux algériens soient brandis durant les manifestations de joie sur l'avenue Bourguiba, à Tunis, après la démission du président égyptien Hosni Moubarak, le 11 février. Au-delà de ce silence inamical, les Tunisiens se demandent avec appréhension comment le régime algérien réagira quand ses opposants viendront s'exprimer librement sur les ondes de chaînes de télévision telles que Nesma TV ou Hannibal TV.

Au-delà des enjeux sécuritaire et régionaux, plusieurs responsables tunisiens estiment que le véritable défi est d'ordre social. Chaque jour dévoile le caractère factice de la bonne santé de l'économie. A peine le dictateur enfui, un nombre incroyable de revendications ont surgi. Si la Tunisie a souvent été présentée comme l'un des rares pays arabes épargnés par la crise du logement (grâce à une politique volontariste d'accession à la propriété), il apparaît désormais qu'une partie de sa population peine à trouver un toit.

Les sous-traitants des entreprises européennes
visés par les grèves

Depuis la mi-février, les télévisions mettent en exergue la multiplication de constructions sauvages sur des propriétés en jachère ou supposées appartenir à d'anciens responsables en fuite ou emprisonnés. Le phénomène a pris une telle ampleur que le ministère de l'intérieur a mis en garde ces « indus occupants » et appelé la population à respecter le droit de propriété. Selon un cadre de la Banque centrale, le pays aurait besoin de construire cent dix mille logements sociaux afin de répondre à la demande la plus urgente ; un chiffre qui ne tient pas compte des attentes des jeunes chômeurs obligés de vivre chez leurs parents.

Les salaires et les conditions de travail mobilisent également. Entre le 1er et le 15 février, pas moins d'une centaine de conflits sociaux ont éclaté, y compris dans des entreprises que l'on croyait à l'abri, comme Tunis Air. Partout, les revendications reposent sur le même triptyque : départ des directions jugées trop compromises avec l'ancien régime, hausse des salaires et amélioration des conditions de travail. A chaque fois, les autorités appellent à la patience et à la responsabilité, tout en reconnaissant qu'il s'agit de l'un des chantiers prioritaires de la transition.

Dans ce domaine, le gouvernement avance sur un terrain miné : la contestation sociale remet directement en cause l'ensemble du modèle économique. En effet, le mouvement concerne aussi les entreprises entièrement tournées vers l'exportation. Avec des salaires jusqu'à vingt fois inférieurs à ce qui se pratique en Europe, les ouvriers du textile, mais aussi des équipementiers automobiles, des fabricants de composants électroniques et même de l'aéronautique, ont décidé de faire entendre leur voix et d'obtenir des hausses de salaires immédiates. Même situation dans les centres d'appels ou les sociétés de sous-traitance administrative des entreprises européennes, notamment des banques ainsi que des sociétés d'audit et de comptabilité.

« Jusqu'à présent, les entreprises totalement exportatrices évoluaient dans une zone de non-droit, avec des règles sociales allégées et une grande difficulté d'implantation pour les syndicats », explique-t-on à l'Union générale tunisienne du travail (UGTT). Selon la presse, la police du régime Ben Ali empêchait toute agitation sociale dans ces secteurs jugés vitaux. Du coup, la centrale syndicale entend bien obtenir la révision des lois sur ces entreprises et sur les zones franches.

La demande sociale est telle que l'UGTT s'impose d'ores et déjà comme l'un des principaux acteurs de la transition. Le gouvernement provisoire ne prend aucune grande décision sans la consulter ; même la liste des nouveaux gouverneurs et ambassadeurs lui aurait été soumise. Face à elle, l'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (Utica) n'est guère en position de force : l'instance patronale s'est compromise avec l'ancien pouvoir, obtenant qu'il mette les syndicats au pas. La chute de M. Ben Ali pourrait donc casser l'image d'une Tunisie revendiquant le moins-disant social au sud de la Méditerranée pour attirer les sociétés étrangères.

Don't be the product, buy the product!

Schweinderl