Newer posts are loading.
You are at the newest post.
Click here to check if anything new just came in.

Et le Mexique cessa d'être indépendant

Autour du cas de Mme Florence Cassez, ressortissante française condamnée par la justice mexicaine à soixante ans de prison pour complicité d'enlèvements, Paris multiplie les gesticulations. Sur ce dossier, le Mexique affiche son inflexibilité et met en avant son indépendance. Vis-à-vis des Etats-Unis, toutefois, il sait se montrer beaucoup plus souple.

Depuis l'arrivée au pouvoir du président Felipe Calderón, en 2006, l'alignement de la diplomatie mexicaine sur celle de Washington contraste fortement avec l'indépendance affichée par le Brésil vis-à-vis des Etats-Unis. En décembre 2009, après le renversement au Honduras de M. Manuel Zelaya, Mexico, comme Washington, reconnaît les élections qui portent au pouvoir M. Porfirio Lobo ; le Brésil et l'Union européenne, en revanche, les déclarent illégitimes.

En mai 2010, au lendemain de l'initiative turco-brésilienne proposant une alternative aux menaces des Nations unies (ONU) contre l'Iran — sur la base d'un accord d'échange de combustible nucléaire —, Mexico vote en faveur de nouvelles sanctions contre Téhéran, aux côtés des cinq membres permanents du Conseil de sécurité, emmenés par les Etats-Unis.

En juin 2010, enfin, lors du débat au Conseil de sécurité sur l'arraisonnement par Israël de la flottille humanitaire pour Gaza, le Mexique soutient la résolution proposée par les Etats-Unis, qui se contente de « regretter » les faits, tandis que Brasília plaide pour une condamnation claire de l'opération.

Mexico aurait-il renoncé à la liberté de parole qui, entre 1945 et 1982, avait caractérisé sa politique étrangère, fondée, selon ses dirigeants, sur la souveraineté nationale, la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats et le respect de l'autodétermination des peuples ?

Qu'on se souvienne...

En 1954, c'est le Mexique d'Adolfo Ruiz Cortines qui accueille Jacobo Arbenz, le président guatémaltèque qu'un coup d'Etat organisé par la Central Intelligence Agency (CIA) vient de renverser. Le successeur de Cortines, Adolfo López Mateos (1958-1964), se rapproche du Mouvement des non-alignés et rend visite à ses deux représentants les plus emblématiques : le président égyptien Gamal Abdel Nasser et le premier ministre indien Jawaharlal Nehru. En 1962, López Mateos s'oppose à Washington qui fait exclure la Cuba révolutionnaire de l'Organisation des Etats américains (OEA). Par la suite, M. Luis Echeverría (1970-1976) soutient Salvador Allende, ouvre les bras aux réfugiés des dictatures militaires d'Amérique du Sud, renforce les relations avec les non-alignés et Cuba. José López Portillo (1976-1982), qui lui succède, appuie la révolution sandiniste et se rend en mai 1978 à Moscou, où il rencontre Leonid Brejnev, lequel observe : « Nos deux pays adoptent des positions identiques ou similaires sur les questions les plus importantes (1). »

Mais la mémoire peut être trompeuse : au-delà des déclarations provocatrices de son voisin, les Etats-Unis ont toujours pu bénéficier de la solidarité du Mexique sur la question essentielle de la sécurité de l'empire dans le contexte de la guerre froide. Agent du rapprochement avec les non-alignés, López Mateos entretient, dans le même temps, une relation intime avec Washington : en quatre ans, il rencontre six fois ses homologues Dwight D. Eisenhower, John F. Kennedy et Lyndon B. Johnson — un record.

Il se garde en outre de franchir la ligne rouge tracée par son puissant voisin : le Mexique ne devient jamais membre de plein droit du Mouvement des non-alignés, s'y contentant d'un poste d'observateur. Et en octobre 1962, lors de la crise des missiles soviétiques à Cuba, il se range aux côtés des Etats-Unis à l'OEA pour condamner l'installation de lanceurs sur le territoire cubain et exiger leur démantèlement.

Dès lors, il appliquera strictement le blocus économique contre l'île et informera régulièrement la CIA du passage par les aéroports mexicains des citoyens nord-américains et des révolutionnaires latino-américains se rendant à Cuba. Echeverría poursuivra cette politique.

Selon l'historien Lorenzo Meyer, sa stratégie d'antagonisme apparent avec le « voisin du nord » — similaire à celle de ses prédécesseurs — représentait avant tout « une source irremplaçable de légitimité » pour un gouvernement « qui ne pouvait compter sur celle que lui conférerait la démocratie, inexistante pendant les soixante-dix ans d'exercice autoritaire du pouvoir par le PRI (2) ». En fait, on le saura plus tard, la relation d'Echeverría avec les Etats-Unis était tout autre : le président avait été recruté par la CIA durant le sexennat de son prédécesseur, Díaz Ordaz, dans le cadre d'un programme, baptisé Litempo, visant à détecter les activités de la gauche révolutionnaire en Amérique latine (3). Et, durant sa présidence, il s'engagera dans la « guerre sale » — une répression féroce des mouvements de guérilla locaux.

Pourtant, les relations se tendront réellement avec Washington au sujet de l'Amérique centrale. En juillet 1979, le président mexicain López Portillo se rend à Managua pour célébrer la victoire du Front sandiniste de libération nationale et apporte une aide financière considérable au Nicaragua révolutionnaire. Il lui fournira en particulier du pétrole mexicain à bas prix. Le 28 août 1981, le Mexique et la France signent une déclaration qui reconnaît les deux fronts révolutionnaires salvadoriens (le Front Farabundo Marti de libération nationale et le Front démocratique révolutionnaire) comme des « forces représentatives ».

Mais Ronald Reagan, dès son arrivée au pouvoir en 1981, fustige le Nicaragua sandiniste, « un allié de l'Union soviétique à deux heures d'avion de nos frontières (4) ». Washington fait alors pression sur le Mexique, qui abandonnera peu à peu son idée de légitimer la révolution sandiniste en mettant Washington et Managua à la même table. Portillo continuera cependant de soutenir une solution négociée aux conflits qui affectent également le Salvador et le Guatemala, au sein du groupe de Contadora (5).

Le divorce ne sera jamais consommé. Toujours sous la pression de Washington, M. Miguel de la Madrid (1982-1989) autorisera sa police politique à collaborer discrètement avec la CIA et les cartels mexicains pour entraîner la Contra nicaraguayenne sur le sol mexicain et financer ses activités par le trafic de drogue (6).

Force est donc de constater que l'autonomie mexicaine est relative : une indépendance dans la dépendance, en quelque sorte. Selon Meyer, elle découle d'un accord discret, non écrit mais contraignant, remontant à la fin de la révolution mexicaine, en 1924 : les Etats-Unis se seraient alors engagés à soutenir les gouvernements mexicains et à ne pas intervenir dans leurs affaires intérieures s'ils leur garantissaient la paix et la sécurité sur leur frontière commune — plus de trois mille kilomètres — et la stabilité politique à l'intérieur du pays (7).

Cette marge de manœuvre diplomatique a été permise, des années 1960 à 1982, par les choix économiques des présidents de l'époque : politique d'industrialisation, consolidation des sociétés nationales (notamment bancaires) et développement du marché intérieur. Ce modèle se finance tout d'abord grâce à la rente pétrolière : de 1963 à 1972, le forage de nouveaux puits de pétrole off-shore, face à Tampico et Campeche, propulse le Mexique au rang de puissance pétrolière (8). Il s'abreuve également à la source de l'endettement international.

Tout bascule en 1982, quand éclate la crise de la dette. Le pays croule soudain sous le montant de ses engagements. L'aide financière nord-américaine et la renégociation des prêts sont soumis à une condition d'application d'un plan d'ajustement structurel, ce qui n'a rien pour déplaire aux nouveaux présidents néolibéraux, issus du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) : MM. Miguel de la Madrid puis Carlos Salinas de Gortari. Réduction du déficit fiscal, dérégulation, privatisation massive des entreprises publiques et de la banque... Les efforts des Mexicains sont récompensés par l'entrée du pays au sein de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT, 1986). La signature de l'Accord de libre-échange nord-américain (Alena) entre les trois pays d'Amérique du Nord, en 1993, liera définitivement le destin du Mexique à celui des Etats-Unis. La croissance du pays dépendra désormais du volume des échanges avec le voisin du nord et des investissements nord-américains dans le secteur industriel et la sous-traitance (lire « Un voisin ou une succursale ? »).

Dès les premiers mois du sexennat de M. Ernesto Zedillo (1994-2000), de surcroît, une nouvelle crise économique consolide cet assujettissement. Une fois de plus, Washington sauve son voisin de la faillite en lui apportant une aide d'urgence considérable : plus de 40 milliards de dollars versés par la Réserve fédérale, le Fonds monétaire international (FMI), la Banque des règlements internationaux, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement.

Derrière les investisseurs, les militaires

A présent, « cette dépendance financière à l'égard des secteurs nord-américains les plus conservateurs bride le gouvernement en matière de politique étrangère. Tout est fait pour ne pas se mettre à dos les groupes industriels et financiers qui maintiennent l'économie mexicaine à flot », constate l'analyste économique Rogelio Ramírez de la O (9). Dans ces conditions, « il n'est pas nécessaire que les Etats-Unis brandissent une menace pour faire renoncer Mexico à certaines positions, analyse Jorge Castañeda, ex-ministre des affaires étrangères du gouvernement de M. Vicente Fox. Car, tous les cinq ou six ans depuis 1982, le pays est en crise, au bord de la faillite, et ce sont les Américains qui nous sauvent la mise... (10) ».

La défaite du PRI en 2000 et l'élection de M. Fox, un homme d'affaires démocrate-chrétien, ex-directeur général de Coca-Cola au Mexique, leader du Parti d'action nationale (PAN), mettront un terme définitif aux velléités de non-alignement. M. Fox établit une relation de complicité avec M. George W. Bush. Le gouvernement mexicain met ses forces de sécurité au service de la défense de la frontière américaine après les attentats du 11 septembre 2001, et il s'oppose à la renégociation — réclamée par la gauche et les nationalistes du PRI — des articles de l'Alena les plus préjudiciables à l'économie du pays. En quelques années, les principales banques privées mexicaines passent aux mains d'établissements étrangers : Citigroup, HSBC, Santander, etc. En 2003, pour la première fois dans l'histoire de leurs relations bilatérales, Mexico vote contre Cuba à la Commission des droits de l'homme de l'ONU.

En échange, le Mexique caresse l'espoir d'une profonde réforme de la législation américaine en matière d'immigration, qui régulariserait les illégaux et autoriserait la libre circulation de la main-d'œuvre mexicaine entre les deux pays — une solution au problème principal de son économie : le chômage, lié à l'absence de politique nationale d'industrialisation. Le repli sécuritaire provoqué par les attentats du 11 septembre 2001 enterre le projet.

Héritier de cette lente évolution vers une alliance avec les Etats-Unis, M. Calderón choisit de la renforcer. Pour gagner ce qu'il baptise « la guerre contre le narcotrafic et le crime organisé » — nourris par la corruption endémique et la marginalisation des secteurs populaires —, il a besoin du soutien américain : renseignement, écoutes téléphoniques, lutte contre le blanchiment d'argent, etc. Chose inimaginable il y a encore quelques années, les voix d'intellectuels comme Jorge Castañeda ou Héctor Aguílar Camin s'élèvent au sud du Rio Bravo pour demander l'intervention américaine sur le territoire mexicain, dans le cadre d'un Plan Colombie bis (11) qui se solderait par une nouvelle perte de souveraineté pour le pays.

« Pauvre Mexique, dit un refrain populaire. Si loin de Dieu et si près des Etats-Unis… »


(1) Cité par Ilya Prizel dans Latin America Through Soviet Eyes, Cambridge University Press, 1990.

(2) Entretien avec l'auteur, 17 juin 2010. PRI : Parti révolutionnaire institutionnel, au pouvoir de 1929 à 2000.

(3) Cf. Jefferson Morley, Litempo : The CIA's Eyes on Tlatelolco, National Security Archive Electronic Briefing Book, n° 204, 18 octobre 2006. Des documents déclassifiés de la CIA prouvent que Winston Scott, chef de station de la CIA à Mexico de 1956 à 1968, est à l'origine de ce plan.

(4) Une formulation qu'il emploiera dans son discours du 16 mars 1986.

(5) Colombie, Mexique, Panamá, Venezuela.

(6) Lire en particulier Anabel Hernández, Los Señores del narco, Grijalbo, Mexico, 2010.

(7) Cf. Lorenzo Meyer, Las Raíces del nacionalismo petrolero en México, Oceano, Mexico, 2009.

(8) Toutefois, pour ne pas froisser son voisin, Mexico n'adhérera jamais à l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP).

(9) Entretien avec l'auteur, juillet 2010. Ramírez de la O est l'un des principaux consultants mexicains des entreprises nord-américaines s'installant au Mexique et l'ancien conseiller économique d'Andrés Manuel López Obrador, candidat de la gauche (à l'exception des zapatistes) à la présidentielle de 2006.

(10) Entretien avec l'auteur, juillet 2010.

(11) Le Plan Colombie est un accord bilatéral signé par les gouvernements de la Colombie et des Etats-Unis en 1999. Il autorise la présence de mille conseillers militaires nord-américains répartis dans les plus grandes bases du pays.

Don't be the product, buy the product!

Schweinderl