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Bases américaines sans frontières

Evoquant la « sombre situation financière de la nation », le ministre américain de la défense Robert Gates a annoncé, le 6 janvier dernier, que les effectifs et l'équipement de l'armée en subiraient les conséquences. Néanmoins, avec 553 milliards de dollars prévus en 2012, le budget militaire continuera d'augmenter. Au risque d'aggraver les tensions.

Les événements consécutifs au soulèvement tunisien ont prouvé l'inanité de la stratégie américaine visant à essaimer des bases militaires sur toute la planète. Conçu à une période où l'ordre international était dominé par Washington, qui se souciait de la sécurité des Etats-Unis, ce dispositif s'est révélé totalement inadapté à la situation nouvelle. Car la menace était censée provenir d'un Etat paria (Iran), de la Chine ou d'une Russie renaissante. Au Proche-Orient, le scénario privilégié reposait donc sur la crainte que des fondamentalistes musulmans ne renversent des régimes proches des Etats-Unis, voire n'attaquent ce pays ou Israël. Certes, la plupart des gouvernements en place étaient autoritaires, mais Washington percevait la chose comme naturelle dans le monde arabe. Et peu susceptible de changer à moins que les Etats-Unis ne prennent eux-mêmes les choses en main, ainsi qu'ils s'y étaient employés — sans grand succès — en Irak et en Afghanistan.

Le caractère à la fois démocratique, populaire, non religieux, de mouvements arabes soucieux de réformes politiques et reléguant les islamistes à un rôle marginal a donc surpris. Les manifestants du Caire ou de Tunis n'ont d'ailleurs guère semblé hantés par les réactions de Washington qui, de son côté, n'a jamais envisagé intervenir militairement pour défendre des régimes amis. Y compris à Bahreïn, qui abrite pourtant une base américaine. Une telle intervention aurait été mal reçue aux Etats-Unis.

Le déploiement actuel des forces américaines n'est certes pas le fruit de l'inconscience, mais il ne relève pas non plus d'un schéma stratégique mûrement pensé. La responsabilité en incombe d'abord à une bureaucratie mal maîtrisée. A la fin de la seconde guerre mondiale, nombre de familles américaines exigeaient le rapatriement rapide des contingents stationnés à l'étranger et le démantèlement d'une armée dont les effectifs correspondaient à une période de guerre. Ce processus fut interrompu par les tensions naissantes de ce qui allait devenir la guerre froide.

Un peu plus d'une décennie plus tard, l'intervention au Vietnam se traduisit par une expansion des bases militaires en Asie du Sud-Est mais, après leur échec, les troupes américaines ont délaissé cette partie du monde pour se concentrer sur ce qu'elles considéraient alors comme leur mission première : sécuriser l'Europe contre l'éventualité d'une invasion soviétique. Une nouvelle doctrine militaire est alors formulée : une guerre éclair basée sur des moyens militaires écrasants, des objectifs précis et un retrait rapide supposé assurer le soutien populaire qui avait fait défaut au Vietnam. L'armée américaine s'est opposée à l'idée d'un déploiement en ex-Yougoslavie jusqu'à ce que l'incapacité de l'Europe à réagir aux atrocités commises en Bosnie et au Kosovo la contraigne à prendre la tête d'une intervention de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN).

Comme le montre Dana Priest dans son livre The Mission (1), la multiplication des bases américaines à l'étranger qui débute à cette époque s'est déroulée pratiquement à l'insu de la presse et de la population. Elle illustre l'influence croissante exercée sur la Maison Blanche par une armée au budget colossal, au détriment de la diplomatie et de la Central Intelligence Agency (CIA), moins bien loties et en panne d'idées pour faire face aux crises internationales. Les militaires présentent l'avantage d'offrir des solutions simples et rapides, dont la mise en œuvre ne requiert pas de longs conciliabules. Ils véhiculent de surcroît l'image — utile à l'intérieur comme à l'extérieur — d'une Amérique puissante et sûre de sa suprématie.

Plus influents que les ambassadeurs

Inauguré par l'armée américaine, le système de commandements régionaux disséminés à travers le monde, dotés chacun d'un commandant, d'une organisation autonome et de moyens opérationnels conséquents a permis aux forces armées de jouer un rôle croissant dans la conduite de la politique étrangère américaine. L'influence de ces commandants en chef régionaux (CinCs), qui disposent de moyens considérables et traitent directement avec les autorités politiques et militaires des pays regroupés dans leur zone de commandement, dépasse rapidement celle des ambassadeurs.

A l'arrivée au pouvoir de M. George W. Bush, le nouveau secrétaire à la défense, M. Donald Rumsfeld, veut restaurer le « contrôle civil des militaires » et mettre au pas la bureaucratie du Pentagone, qu'il juge trop lourde et inefficace. L'invasion américaine de l'Afghanistan en 2001 va lui donner l'occasion de concrétiser l'idée qu'il se fait des guerres du futur : envoi d'unités spéciales suréquipées en haute technologie, offensives aériennes et recherche de soutiens locaux, incarnés en l'occurrence par l'Alliance du Nord.

Malgré les velléités du secrétaire à la défense, les militaires vont encore gagner en pouvoir. En Irak, inspirée par la doctrine « Choc et effroi », l'opération militaire de 2003 permet au Pentagone de prendre sous sa coupe l'administration du pays. Ce qui aura pour conséquence — imprévue à l'époque — de le précipiter dans le chaos. Il faudra attendre mars 2010 pour que la stratégie de contre-insurrection du général David Petraeus, adossée à la distribution de subsides aux tribus « alliées » — le plus souvent sunnites —, aboutisse à la tenue d'élections législatives. Mais les Irakiens n'ont pas retrouvé la stabilité pour autant, loin s'en faut. Le programme du général Petraeus est désormais appliqué en Afghanistan, avec le succès mitigé que l'on sait.

La multiplication des bases à l'étranger vise à défendre les intérêts des Etats-Unis dans le monde et à rendre plus commodes leurs futures interventions militaires. Elle reflète l'idéologie de la « promotion de la démocratie » qui domine la politique étrangère américaine depuis la présidence de Woodrow Wilson (1913-1921). Ce système s'est avéré constituer pour les troupes américaines une puissante incitation à guerroyer loin de leurs frontières.

En 1993, Samuel Huntington faisait sensation en affirmant dans le magazine Foreign Affairs que la « prochaine guerre mondiale » prendrait la forme non d'un affrontement entre Etats mais d'un « choc des civilisations » (2). Pour étayer sa thèse, il mit en avant le scénario d'une guerre entre l'Occident et les pays musulmans pour le contrôle du monde. Il conjecturait également que la Chine — la « civilisation confucéenne » — se rangerait aux côtés du bloc arabo-musulman.

La prophétie se révéla fausse — aussi fausse que la thèse brandie en 2001 par M. Bush selon laquelle l'islamisme s'expliquerait par la haine des musulmans pour les libertés occidentales. En fait, la montée en puissance du fondamentalisme musulman résulte d'une crise interne à l'islam. L'objectif des islamistes consiste à « purifier » les pratiques religieuses des musulmans et à repousser l'influence de l'Occident, non à l'envahir.

Ce mouvement est renforcé par plusieurs facteurs convergents : l'échec des pays arabes à substituer une nation unie à l'Empire ottoman dont la première guerre mondiale a provoqué l'effondrement, la division coloniale du Proche-Orient entre la France et la Grande-Bretagne, enfin la partition de la Palestine et la création d'Israël.

La politique américaine après la seconde guerre mondiale a consisté à sceller des alliances avec l'Arabie saoudite et le chah d'Iran. A Washington, rares étaient ceux qui doutaient que l'islam était une pratique démodée ayant vocation à disparaître pour céder progressivement la place à la modernité occidentale. Cette façon de voir s'appuyait sur le postulat erroné selon lequel toutes les civilisations évoluent nécessairement vers un même destin, les Etats-Unis et leurs alliés disposant à cet égard d'une confortable avance. La science, la technologie, la culture et les systèmes politiques n'ont-ils pas tous emprunté ce chemin radieux ? Mais c'est oublier que Rome a imposé son hégémonie au détriment d'Athènes, qui a été elle-même précédée par les civilisations égyptienne, mésopotamienne et perse. C'est la Bible qui a inventé la notion d'histoire en tant que processus rectiligne menant à une fin rédemptrice, laquelle donne son sens à tout ce qui précède. Et c'est sur cette toile de fond qu'a prospéré le millénarisme des Lumières, y compris dans ses versions modernes et totalitaires.

L'utopie qui imprègne la politique étrangère américaine puise aux mêmes sources : elle constitue l'héritage séculier de la vision des Pères pèlerins de la colonie du Massachusetts, qui concevaient le Nouveau Monde comme un territoire baigné par la grâce d'un Dieu tout-puissant. Une représentation toujours prégnante dans la culture politique américaine.

Pour l'historien Andrew Bacevich, le nouveau militarisme américain n'est qu'une forme dérivée de son millénarisme politique : l'idée que les bonnes intentions et les idéaux démocratiques de Washington finiraient forcément par sauter aux yeux du monde entier.

Au début de la guerre du Vietnam, observe Bacevich, les Américains « se persuadaient eux-mêmes que leur sécurité et leur salut se gagneraient à la pointe de l'épée », convaincus que « le monde dans lequel ils vivaient était plus dangereux aujourd'hui que jamais auparavant et qu'il fallait donc redoubler d'efforts ». Le scénario d'une extension du pouvoir militaire sur plusieurs parties du globe devenait par conséquent « une pratique standard, une condition normale qui ne semblait admettre aucune alternative plausible (3) ».

Les Etats-Unis présentent les caractéristiques d'une société militariste, où la demande de sécurité intérieure et extérieure l'emporte sur toute autre considération et dont l'imaginaire politique est obsédé par d'hypothétiques menaces. Avec un optimisme incongru, Washington assure que l'Irak se trouve sur la voie de la démocratie. L'administration Obama paraît tentée également de retirer les troupes américaines d'Afghanistan, une option pourtant récusée par le Pentagone, qui est en train d'y construire un complexe militaire « durable » destiné à servir de centre de commandement stratégique pour toute la région. Or les talibans excluent toute négociation de paix tant que les forces alliées n'auront pas quitté le pays. M. Barack Obama va donc devoir effectuer un choix épineux.

S'il tranche en faveur du retrait, l'option préconisée dans un rapport sur la stratégie américaine en Afghanistan publié en décembre — à un moment où le soutien des citoyens en faveur de la guerre fond —, il risque de s'attirer les foudres de l'opposition républicaine mais aussi, vraisemblablement, du Pentagone (qui verrait dans ce retrait une défaite humiliante). Le système des bases militaires constitue bel et bien un obstacle fondamental à toute solution dans la région.

Une armée qui a conquis une nation

Quoique disposant d'une puissance de feu supérieure à celle de tous leurs rivaux et alliés réunis, les Etats-Unis n'ont pas toujours vénéré la force militaire. La Déclaration des droits (Bill of Rights), ajoutée en 1787 à la Constitution, stipule dans son deuxième amendement qu'« une milice bien organisée [est] nécessaire à la sécurité d'un Etat libre », mais l'existence d'une armée fédérale n'est mentionnée qu'à la section 8 de l'article I de la Constitution. La clause qui s'y rapporte confère le pouvoir au Congrès « de lever et d'entretenir des armées, sous réserve qu'aucune affectation de crédits à cette fin ne s'étende sur plus de deux ans ». L'article II de la Constitution, consacré au pouvoir exécutif, précise simplement que « le président sera commandant en chef de l'armée et de la marine des Etats-Unis, et de la milice des divers Etats quand celle-ci sera appelée au service actif des Etats-Unis ». La Constitution est un document profondément antimilitariste, qui s'explique par l'opposition populaire à la présence militaire britannique dans les colonies.

Jusqu'au milieu du XXe siècle, un sentiment général d'hostilité envers l'armée dominait. Lors du déclenchement de la seconde guerre mondiale, les troupes du pays ne comptaient que cent soixante-quinze mille hommes. La démobilisation rapide engagée en 1945 ne fut suspendue qu'en raison de la guerre froide, et le principe d'une armée de conscription ne fut abandonné qu'après l'intervention au Vietnam. Ainsi, jusque dans les années 1970, l'armée américaine était une armée « citoyenne », dont nombre d'officiers étaient issus de la réserve ou de la conscription.

En lui substituant une armée de métier, les responsables politiques ont créé un instrument de pouvoir sur lequel la population n'a plus de prise. Dans le même temps, l'influence du « complexe militaro-industriel » a crû de façon considérable. L'industrie de la défense et de la sécurité constitue le secteur le plus important de l'économie manufacturière américaine. Ses intérêts sont si colossaux qu'ils s'imposent au Congrès comme au gouvernement. Il y a deux siècles et demi, Mirabeau écrivait à propos du pays alors le plus puissant d'Europe : « La Prusse n'est pas un Etat qui possède une armée, c'est une armée qui a conquis une nation. » Ce jugement pourrait fort bien s'appliquer aux Etats-Unis d'aujourd'hui.

Entre les débuts de la guerre froide et la guerre actuelle en Afghanistan, les Etats-Unis n'ont pas manqué d'occasions de faire tonner le canon : entre autres, guerre de Corée, guerre du Vietnam, invasion du Cambodge, opérations militaires au Liban, à la Grenade, au Panamá, en République dominicaine, au Salvador et au Nicaragua (indirectement), en Somalie (d'abord sous mandat de l'Organisation des Nations unies, puis par l'intermédiaire de l'Ethiopie), deux invasions de l'Irak et une de l'Afghanistan. A l'exception de la première guerre du Golfe, aucune de ces expéditions ne s'est conclue par des résultats conformes aux objectifs affichés.

Au sein même de leurs frontières, les Etats-Unis restent invulnérables à toute attaque conventionnelle. On ne saurait en dire autant de leurs troupes déployées aux quatre coins du monde. La sécurité du pays serait sans doute mieux assurée si sa politique étrangère tournait enfin la page de cinquante ans d'interventionnisme, si elle négociait le retrait d'Afghanistan et d'Irak sans y laisser des bases militaires et si elle cessait de se mêler agressivement des affaires d'autrui. Pareil changement s'avérerait à coup sûr politiquement coûteux, à l'intérieur comme à l'extérieur. Mais le temps est venu pour les dirigeants de ce pays de lui fixer un nouveau cap. En ont-ils la volonté, ou la capacité, politique et idéologique ?


Ce texte constitue une version amendée et mise à jour d'un article intitulé « Manufacturing insecurity : How militarism endangers America », publié dans la revue Foreign Affairs, New York, novembre-décembre 2010.

(1) The Mission. Waging War and Keeping Peace with America's Military, Norton, New York, 2004.

(2) « The Clash of Civilizations ? », Foreign Affairs, Tampa, été 1993.

(3) Andrew J. Bacevich, The New American Militarism : How Americans Are Seduced by War, Oxford University Press, New York, 2005.

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