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Sursaut du mouvement social américain

A Washington, le triomphe électoral des républicains aux élections de novembre dernier a ouvert la voie aux réductions des dépenses publiques, sans mettre en cause les baisses d'impôts. Loin de la capitale, dans des Etats de plus en plus désargentés, les gouverneurs républicains vont plus loin encore pour équilibrer leurs comptes sur le dos des fonctionnaires. Leur tentative ne reste pas sans réponse.

Personne n'avait imaginé cela : au début du mois de mars, la ville de Madison, dans le Wisconsin, est devenue l'épicentre de la contestation sociale aux Etats-Unis. Depuis quatre semaines, des centaines d'étudiants et d'employés du secteur public occupaient la rotonde richement décorée du capitole. Ailleurs dans le pays, à Harrisburg (Pennsylvanie), Richmond (Virginie), Boise (Idaho), Montpelier (Vermont) ou Columbus (Ohio), de grandes manifestations avaient lieu devant les bâtiments législatifs, tandis que des milliers de personnes défilaient à Los Angeles, San Francisco, Denver, Chicago, New York et Boston pour soutenir le mouvement. Partout, rassemblés derrière le slogan « Debout, comme les Egyptiens », les manifestants exigeaient le retrait d'une loi présentée par le gouverneur républicain Scott Walker visant à affaiblir les syndicats du secteur public. Le 9 mars, le texte a été voté par l'Assemblée, majoritairement républicaine ; et d'autres gouverneurs, également républicains, envisagent des mesures semblables. Mais la « bataille du Wisconsin » a eu une conséquence inattendue : au moment où on allait l'abattre définitivement, le mouvement social américain s'est réveillé.

Le conflit a tiré un grand nombre de travailleurs dépolitisés de la torpeur dans laquelle ils étaient plongés depuis environ soixante-quinze ans. Et il sera difficile de calmer la vague de protestations et d'actions collectives qui s'élève désormais. En s'attaquant aux lois protégeant les salariés, le gouverneur Walker a involontairement mis en évidence leur importance. Il a par ailleurs amené des millions d'électeurs (les « démocrates reaganiens », comme on les appelait) à comprendre que, depuis des dizaines d'années, ils votent contre leurs intérêts.

La loi en question, bien que présentée par le gouverneur comme un ensemble de mesures destinées à réduire le déficit budgétaire, a été explicitement conçue pour priver les employés du secteur public de leurs droits syndicaux. Nul ne pouvait l'ignorer : lorsque les syndicats ont proposé d'accepter les exigences de M. Walker en matière salariale en échange du maintien des règles de négociation collective, le gouverneur a refusé. « Il faut saisir cette occasion », a-t-il déclaré lors d'un entretien téléphonique avec un journaliste qui se faisait passer pour l'un des frères Koch. Tous deux milliardaires, issus d'une famille parmi les plus riches du monde, MM. David et Charles Koch soutiennent depuis longtemps toute initiative visant à détruire le syndicalisme aux Etats-Unis. Ils ont figuré, à travers leur société Koch Industries, parmi les donateurs de la campagne de M. Walker. Au cours de cette conversation, amplement diffusée, depuis, à la télévision, à la radio et sur Internet, le gouverneur évoque son maître à penser, le président Ronald Reagan, qui, en 1981, entama son premier mandat en licenciant douze mille contrôleurs aériens en grève. Trente ans plus tard, la référence éclaire les méthodes — et l'ambition politique — de M. Walker, pour qui négociation et compromis sont exclus.

La nouvelle loi cherche à saper les fondations des organisations syndicales : élections annuelles dans chaque organisation, interdiction du prélèvement automatique des cotisations sur le salaire des adhérents et possibilité pour ces derniers de cesser de payer sans perdre leur carte. En outre, le texte restreint le domaine de compétence des syndicats à la négociation des salaires… dont une autre disposition législative limite les augmentations au niveau de l'inflation. Autant dire que les syndicats perdent toute raison d'être.

Le Tea Party à la manœuvre

Dans un pays où la protection sociale est déjà très faible, les négociations collectives constituent l'unique moyen d'améliorer un tant soit peu les conditions de travail. Or on sait déjà que, aussi bien dans le secteur public que privé, l'absence des syndicats dans une entreprise ou une branche entraîne la stagnation des salaires et la dégradation de la protection sociale. Tout conduit à penser que, privés de présence syndicale, les salariés peu qualifiés n'ont pratiquement aucune chance de disposer d'une retraite suffisante, d'une assurance-maladie efficace, de congés payés ou de toute autre prestation sociale dont bénéficient les citoyens des pays économiquement développés.

Si M. Walker et une dizaine d'autres gouverneurs républicains cherchent à faire interdire la négociation collective dans le secteur public, c'est aussi parce qu'il s'agit du dernier bastion syndical au sein de la société américaine. Dans le privé, les rémunérations et les conditions de travail se détériorent depuis des décennies. Le taux de syndicalisation est passé de 33 % dans les années 1950 à 7 % aujourd'hui, du fait de la répression syndicale acharnée des grandes entreprises, du développement de la sous-traitance et de la désindustrialisation (aggravée par le refus d'investir dans des usines syndiquées). Ces évolutions se sont également traduites par une augmentation rapide des profits reversés aux actionnaires.

Dans le secteur public, les employeurs (maires et gouverneurs, dont les mandats sont limités) sont souvent élus grâce au soutien des fonctionnaires. La situation facilite la négociation avec les syndicats : maintien d'une bonne protection à long terme (assurance santé, niveau des retraites) contre modération salariale afin de ne pas engendrer de déficits à court terme. Quelque 36 % des employés du secteur public bénéficient d'une protection sociale négociée, garantissant des conditions de vie correctes et stables à des millions d'enseignants, d'employés municipaux, de chauffeurs, de membres du personnel hospitalier, universitaire et judiciaire, de gardiens de prison, de policiers et de pompiers. L'assaut actuel contre les syndicats a donc pour double objectif de faire reculer ces acquis sociaux et de détruire l'un des piliers électoraux du Parti démocrate. S'il réussit, les salariés américains seront dépourvus de tout contre-pouvoir face au patronat.

Peu connu avant ces événements, M. Walker a été élu gouverneur en novembre 2010 grâce au soutien que lui a apporté la faction républicaine proche du mouvement Tea Party (lequel a remporté plusieurs élections locales dans le pays) (1). Son programme de campagne évoquait la nécessité de réduire le budget de l'Etat, pas celle d'abolir les négociations collectives. Trois mois après son arrivée aux commandes, M. Walker accordait des réductions d'impôt substantielles aux entreprises tout en allégeant la charge fiscale des contribuables les plus riches, avant de déclarer que les finances du Wisconsin faisaient face à une crise budgétaire. Comment se propose-t-il de résoudre une telle crise ? En supprimant les allégements d'impôts dont bénéficient les plus pauvres et en augmentant les cotisations des employés du secteur public pour leur assurance et leurs futures retraites (+5,8 % et +12 %, respectivement). Mais cela ne suffit pas : il convient également d'abolir le droit aux négociations collectives — pour tous, sauf pour les syndicats de policiers et de pompiers, qui avaient soutenu sa campagne. Prenant prétexte de la crise des finances de l'Etat qu'il a lui-même créée, le gouverneur justifiait le démantèlement des syndicats et du secteur public, lequel emploie trois cent mille personnes dans le Wisconsin.

L'ampleur extraordinaire des protestations suscitées par cette attaque a frappé les esprits et captivé le pays pendant des semaines, notamment après une initiative étonnante des quatorze sénateurs démocrates du Wisconsin. Ces derniers ont quitté l'Etat avant le vote de la loi afin que le quorum ne soit pas atteint, sans que la justice puisse les obliger à voter. Ils ont trouvé refuge dans l'Illinois, à l'abri de la police du Wisconsin qui surveillait leur domicile. Après trois semaines de paralysie, les républicains ont séparé la proposition de loi en deux parties : d'un côté les mesures budgétaires et de l'autre celles qui limitent les droits syndicaux. Ainsi présentées à l'Assemblée, celles-ci ont pu être votées sans que le quorum ne soit requis. La manœuvre a révélé le véritable objectif du gouverneur : briser les syndicats. La victoire de M. Walker pourrait néanmoins coûter cher aux républicains.

Le 12 mars, lendemain du vote, les quatorze sénateurs sont rentrés à Madison, où ils ont été accueillis en héros par une foule de cent cinquante mille personnes mêlant employés municipaux, salariés du privé, agriculteurs (avec une cinquantaine de tracteurs) et étudiants. L'idée d'une grève générale commençait à circuler. Non pas au sein d'organisations trotskistes, mais parmi les délégués des syndicats de pompiers ou d'enseignants. L'information a été reprise à la télévision nationale, où des personnalités publiques l'ont même considérée comme une réponse raisonnable aux récents événements. Il faut pourtant se rappeler que, si la grève générale est un mode d'action dont on n'hésite pas à discuter — voire à user ! — dans beaucoup de pays, le simple fait de prononcer le mot demeurait jusqu'alors inimaginable à la télévision américaine.

En parallèle, une pétition a rapidement été lancée pour solliciter une procédure dite de recall, visant à révoquer huit sénateurs républicains afin de modifier la couleur politique de l'organe législatif du Wisconsin. Le gouverneur, lui, ne peut être soumis à une telle procédure qu'après un an d'exercice. Mais il y a fort à parier que la date anniversaire de son élection est déjà entourée en rouge sur de nombreux calendriers. Si les républicains ont, eux aussi, entamé une campagne de recall contre certains des sénateurs ayant momentanément quitté l'Etat, l'opinion publique incline en faveur des « fuyards ». Les citoyens savent désormais ce que les républicains leur réservent. Les sondages révèlent un soutien massif aux syndicats et au principe de la négociation collective : entre 60 et 70 % de la population dans l'Etat du Wisconsin comme à l'échelle nationale. Dans le New Jersey et en Floride, les gouverneurs républicains qui se préparaient à attaquer les syndicats ont préféré reculer. Dans l'Indiana, les élus démocrates ont imité leurs collègues du Wisconsin et ont fui en Illinois afin d'empêcher le vote de lois similaires. Des textes semblables ont été présentés aux Parlements du Michigan et de l'Idaho, dominés par les républicains. En Ohio, le débat fait rage. La bataille a pris une ampleur nationale.

Même si le rapport de forces politique reste défavorable aux salariés, la défaite n'est pas acquise. Certes, la haine des syndicats demeure profondément ancrée dans les institutions et la culture américaines. Plus que jamais, la puissance de l'argent pèse sur le système politique. En outre, ni les démocrates ni l'American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO) ne savent vraiment soutenir des actions collectives qu'ils ne contrôlent pas directement. Encore faudrait-il, d'ailleurs, qu'ils en aient la volonté et qu'ils dépassent la frilosité qui s'est emparée d'eux depuis des décennies. Malgré tout cela, la bataille du Wisconsin s'est déjà étendue à d'autres régions et, partout, elle ouvre de nouvelles perspectives de luttes sociales dont personne ne peut ignorer les enjeux.

Il y a trente ans, l'antisyndicalisme audacieux de Reagan séduisait une majorité de la population et ouvrait une longue période de régression. Aujourd'hui, en se réclamant de lui, le gouverneur Walker a révélé à tout le pays ce qui se cache vraiment derrière une telle idéologie.


(1) Lire « Ces deux gauches américaines qui s'ignorent », Le Monde diplomatique, décembre 2010.

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