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Un procès quarante ans après la guerre

Les responsables des massacres commis lors de la partition du Pakistan en 1971 seront-ils jugés équitablement ?

En janvier dernier, la première ministre de la République populaire du Bangladesh, Mme Hasina Wajed, lançait une offensive sans précédent contre l'ordre religieux qui pesait jusqu'alors sur son pays. S'appuyant sur la Cour suprême pour rayer d'un trait de plume l'amendement constitutionnel qui, en 1979, avait fait du Bangladesh une république islamique, elle rendait au troisième plus grand pays musulman du monde son statut originel d'Etat séculier.

Le parti de Mme Hasina Wajed, la Ligue Awami (centre gauche), s'active sur tous les fronts pour éradiquer toute trace d'un islam rigoriste. Ainsi, plusieurs millions de dollars ont été mobilisés pour renommer des dizaines d'édifices publics qui portaient jusqu'à présent les noms de figures emblématiques du fondamentalisme. La loi qui intimait aux femmes de se couvrir la tête en public a été abrogée. Le gouvernement s'est en outre doté des moyens nécessaires pour démanteler des réseaux islamistes. Enfin, la pierre angulaire de cette offensive a consisté à créer un tribunal habilité à juger les crimes de guerre commis par les islamistes durant la guerre d'indépendance de 1971.

Mais il y a une face sombre à ces transformations radicales. En effet, bien que mené sous la bannière d'une juste cause, ce combat ne s'embarrasse guère de respect de la Constitution. Les opposants politiques, et en particulier les dirigeants du puissant Jamaat-e-Islami (1), qui revendique douze millions de partisans, sont pourchassés et durement réprimés. Usant de sa position dominante pour en finir avec les forces islamistes, mais aussi avec les autres opposants à son régime, la première ministre a recours à des méthodes extrêmes, incompatibles avec les valeurs de liberté, de droit et de démocratie. Dans ce pays de cent cinquante millions d'habitants miné par les divisions religieuses et politiques, qui connaît des coupures d'eau, de gaz ou d'électricité, cette politique répressive risque de mettre le feu aux poudres. La radicalité de Mme Hasina Wajed menace les fondements mêmes de la démocratie qu'elle prétend défendre.

Mirpur, l'un des quartiers les plus pauvres de Dacca. Le musée national de la libération détone par son aspect bien entretenu. C'est ici que l'on commémore la guerre d'indépendance menée en 1971 contre le Pakistan occidental (voir chronologie) et que s'entretient la mémoire de l'initiateur du mouvement, Cheikh Mujibur Rahman, père de l'actuelle première ministre. A la tête de la Ligue Awami, celui-ci mena la lutte pour libérer sa province et donner naissance à un Etat séculier : le Bangladesh.

La riposte fut terrible. En neuf mois, l'armée pakistanaise liquida toute la direction de la Ligue Awami. On évoque trois millions de Bangladais assassinés et deux cent mille femmes violées. Même si le nombre exact des victimes demeure contesté, l'Histoire retiendra que ce fut un bain de sang épouvantable. Et pas seulement du fait des soldats pakistanais : de nombreux Bangladais de confession musulmane ont participé aux massacres, tuant musulmans laïques et hindous au nom de la préservation des valeurs de l'islam. Survivant rencontré au musée, M. Muhammad Abu Saeed, un homme mince d'une quarantaine d'années à l'air timide, raconte comment les soldats pakistanais ont battu et torturé son frère. Quant à Cheikh Shariful Islam Bablu, il n'avait que 15 ans lorsqu'il a miraculeusement échappé à une bande meurtrière qui avait essayé de l'égorger, lui laissant au cou une large cicatrice encore bien visible.

Ceux qui témoignent ont du mal à contenir leurs larmes. Plus que la tristesse, c'est la rage qui domine. Elle n'est pas dirigée contre les soldats pakistanais, tant il est communément admis que ces derniers sont intouchables. MM. Saeed et Bablu veulent voir juger leurs compatriotes. Car, de leur point de vue, seul un procès aboutissant à la condamnation des criminels permettra aux martyrs de reposer en paix. Ce vœu, désormais partagé au plus haut niveau de l'Etat, pourrait être exaucé. Paradoxalement, c'est de la jeune génération qu'émanent les plus vives revendications. Une génération qui a appris la réalité du traumatisme grâce aux témoignages, aux documents, aux photos et aux vidéos relayés par Internet. « Les jeunes ont découvert des histoires horribles. A leurs yeux, cela ne fait aucun doute : il s'agit bien d'un génocide. Ils s'impatientent et entendent voir les criminels répondre de leurs actes », commente Imtiaz Ahmed, professeur de relations internationales à l'université de Dacca et auteur de plusieurs livres sur la guerre de 1971 (2).

Chasse à tous les opposants

Répondant à la pression de l'opinion, Mme Hasina Wajed a été élue en 2008 sur la promesse de constituer enfin le tribunal de guerre. En mars 2010, la décision est prise, suscitant les acclamations des juristes du monde entier. Bien mené, le procès pourrait en effet participer d'un droit d'inventaire qui aurait pour conséquence de mettre un frein à la corruption endémique et un terme aux querelles politiciennes qui minent le pays depuis sa création.

Il est d'autant plus regrettable de constater qu'en fait de recherche des centaines de criminels présumés, la nouvelle instance déploie l'ensemble de ses ressources à la poursuite d'un unique objectif : harceler le Jamaat-e-Islami. Loin d'obtenir l'effet de catharsis que le pays exige, cette chasse aux sorcières pourrait plonger la société dans une nouvelle période d'instabilité.

M. Muhammad Kamaruzzaman est l'un de ceux que l'on accuse d'avoir collaboré. La cinquantaine, l'allure fière, le porte-parole officiel du Jamaat-e-Islami souhaite revenir à un Etat ayant l'islam comme religion officielle. Pendant que son fils sert le thé, il se justifie avec force statistiques et références historiques, lors de notre rencontre en mai 2010. Pourtant, quand il en vient à évoquer son propre cas, le récit devient moins précis. En cela, il est très emblématique du rôle ambigu que son parti n'a cessé de jouer sur la scène politique bangladaise. « En 1971, explique-t-il, le Jamaat-e-Islami s'est activement opposé à la lutte pour l'indépendance. Il y avait à cela des raisons affectives. Le Pakistan a été créé pour devenir le pays des musulmans du sous-continent indien. Comment pouvions-nous accepter de scinder ce pays ? » Et de reconnaître : « Il est vrai que l'armée pakistanaise a structuré le parti en milices radicalisées, des groupes de talibans avant l'heure. Des crimes de guerre ont-ils été commis par ces milices ? Cela est moins clair. »

Il est pourtant de notoriété publique que M. Kamaruzzaman dirigeait à l'époque, dans le nord du pays, un centre d'interrogatoires où plus de trois cents nationalistes ont été torturés et exécutés. Si intellectuels et associations s'accordent à penser que la justice doit passer, ils considèrent aussi que la responsabilité collective du parti ne devrait pas être engagée. Les criminels ne proviennent d'ailleurs pas tous des rangs du Jamaat-e-Islami. Un procès pourrait révéler que la majorité des exactions ont été perpétrées par des individus issus d'autres formations politiques et religieuses.

Mais Mme Hasina Wajed a délibérément choisi de passer ces faits sous silence. Sur la scène nationale comme internationale, elle ne cesse de décrire le Jamaat-e-Islami comme un repaire de criminels dont la culpabilité ne fait aucun doute. Sans surprise, la liste des dix plus grands criminels de guerre produite par son gouvernement cible exclusivement les dirigeants de ce parti, dont M. Kamaruzzaman.

Protestant de son innocence, celui-ci affirmait que l'initiative relevait du pur calcul politicien et ne s'appuyait sur aucun fait. « La Ligue Awami n'a ouvert ce débat qu'à des fins électoralistes. Elle espère ainsi nous marginaliser, et s'ouvrir grand la voie pour de prochaines élections », soutenait-il, avant de poursuivre : « Si Mme Hasina Wajed persiste à harceler mon parti, il n'est pas exclu que les plus jeunes se tournent vers la violence. » Et de mettre en garde : « Si les dirigeants du mouvement sont arrêtés, nous ne savons pas ce qu'il peut advenir. Que feront nos fils, nos amis ? Il est à craindre que certains entrent dans la clandestinité et se vengent. »

Quelques semaines plus tard, en juillet 2010, M. Kamaruzzaman et plusieurs autres cadres du Jamaat-e-Islami étaient arrêtés et exhibés devant les caméras de la télévision nationale. Médusés, les Bangladais ont assisté à ce spectacle en se demandant si leur pays n'était pas à l'aube d'une nouvelle ère. Mais, très vite, la controverse a commencé. Dans un premier temps, M. Kamaruzzaman et ses coreligionnaires n'ont pas été poursuivis pour crimes de guerre, mais pour une foule de délits et de crimes n'ayant aucun lien avec les événements de 1971 : l'un est accusé d'avoir tenu des propos blasphématoires à l'encontre du prophète Mahomet ; l'autre, d'avoir tué un passant lors d'un rassemblement politique. Ce n'est qu'une fois l'incarcération prononcée que les charges de crimes de guerre sont apparues. A cela sont venues s'ajouter des accusations de corruption, blanchiment d'argent et terrorisme. Plus récemment, le premier ministre a fait interdire les écrits de Sayyid Abul Ala Maududi, fondateur du mouvement mais aussi théologien le plus influent d'Asie méridionale. Dans un tel contexte, les observateurs se montrent de plus en plus perplexes face aux dérives autoritaires du régime. Ameena Mohsin, professeur de droit international à l'université de Dacca, met en garde : « On ne peut pas condamner les gens avant de les avoir jugés. Le gouvernement risque de mettre en péril la tenue même du procès. »

Pendant ce temps, les menaces de violences et les tensions montent dans le pays. Les affrontements entre militants du Jamaat-e-Islami et forces de l'ordre se multiplient. Certains ont été arrêtés en possession d'explosifs. Soudain, les paroles de M. Kamaruzzaman semblent relever davantage de la prophétie que de la provocation. En novembre, des cocktails Molotov ont été lancés contre les murs de la maison du président de la Cour suprême après que celui-ci se fut prononcé en faveur de l'amendement constitutionnel prévoyant le retour à l'Etat séculier.

Au nom de la lutte contre l'islamisme politique, le Bangladesh semble s'engager sur la voie répressive qu'avaient naguère empruntée l'Egypte, la Tunisie ou l'Algérie. On sait ce qu'il en est advenu... Depuis sa prise de fonctions en 2008, Mme Hasina Wajed n'a pas su apporter de solution aux problèmes endémiques auxquels ses concitoyens sont confrontés au quotidien. Les émeutes de la faim se multiplient, les pénuries d'eau et d'électricité épuisent des populations déjà fragilisées. Les ouvriers du textile ont lancé un grand mouvement de contestation pour exiger des augmentations de salaire (lire « Révolution par l'aiguille au Bangladesh »). Dernièrement, la première ministre a étendu ses persécutions à son principal rival politique, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), dont les membres sont désormais harcelés et arrêtés.

Si la situation venait à se détériorer davantage, il n'est pas exclu que l'armée sorte de ses casernes pour ramener l'ordre, comme elle l'avait déjà fait en 2007 quand les partisans de la Ligue Awami et ceux du BNP s'étaient affrontés. Loin de la société démocratique promise, le Bangladesh se retrouverait alors au stade d'il y a quarante ans. Le temps presse : les témoins de la guerre d'indépendance vieillissent et meurent. Les preuves s'évanouissent. « Je souhaite un procès équitable, très rapidement, précise M. Bablu. Il n'y aura pas d'autre chance. »


(1) Jamaat-e-Islami Bangladesh est le plus grand parti islamique du pays. Il prône des valeurs rigoristes et l'instauration d'un Etat islamique, mais par les urnes.

(2) Cf. Historicizing 1971 Genocide : State Versus Person, The University Press, Dacca, 2009.

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